‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 27 sur 186 · AWA BOBERG EN" COSTUME DE TR.-\VAIL · texte numérisé non relu

AWA BOBERG EN" COSTUME DE TR.-\VAIL

•n^xPOsiTiox DE M'ne AxXA BOBERG [Galerie *■' des Artistes modernes, 19, rue Caumartin). — En avril 1905, la très originale artiste avait fait à Paris une première exposition de ses vues de l'île de Lofoden ; ce nous fut une révélation de sa personnalité ; elle nous revient maintenant avec plus de cinquante tableaux où sa manière s'est encore affirmée, dans lesquels elle continue à nous faire connaître cette nature si étrange des fjords dont la réalité semble née des imaginations les plus fantastiques d'un Gustave Doré.

Dans ce décor farouche, au milieu des neiges et des tempêtes, cette jeune femme, blonde, gracile, mais douée d'une énergie rare, reste des mois et des mois à travailler ; d'une lettre inédite j'extrais ces phrases de confession : « ... Il }• a cinq ans que j'ai fait la conquête spirituelle des îles de Lofoden. Le hasard m'y a poussée en touriste plutôt qu'en peintre, j'y suis allée sans intention préméditée, sans soupçonner l'influence que ce voj-age aurait sur ma destinée. Au premier coup d'œil je fus accaparée. Il me semblait retrouver des contrées connues et aimées, avoir déjà vécu là la vie dure des pêcheurs, et tout en éprou-

vant des sensations nouvelles, fortes comme je n'en avais jamais éprouvées, je me sentais cependant très à l'aise, aucunement gênée par le froid, la faim, et le manque absolu du plus primitif confort... Les îles Lofoden ne sont habitées que par des pêcheurs dont les misérables cabanes sont blotties au fond des fjords; sur un rocher, dans l'Océan, en face d'un village de pêcheurs, j'ai fait construire un atelier, un piedà-terre d'où je pars en excursion pour des semaines entières ; je circule parmi les îles à pic, allant par tous les temps en petite barque à voile — barque des \'il<ings que les siècles n'ont pas changée — ascensionnant les montagnes, n'emportant d'autres bagages que mes outils de peinture, couchant comme je peux et où je peux, mangeant le poisson que je pêche, les œufs de mouettes que je ramasse. » Trouver sur la surface du globe quelque chose d'inédit, un site que les touristes n'ont pas vulgarisé, que les peintres n'ont pas répétaillé, est certainement déjà ime chose extraordinaire ; que ce soit une femme qui admette une existence aussi éloignée de la civilisation, au milieu d'une nature si rebelle, nous est im nouveau sujet d'étonnement : « C'est le pays des

LES V1KIXG5 DAUJOURDHU

REPOS DE DIMANXHE (peinture)

extrêmes ; nulle autre part les calmes sont si absolus, les tempêtes aussi eftroyables ; le soleil à minuit, mais aussi la nuit à midi : d'un moment à l'autre l'aspect change, le ciel qui était d'une limpidité extraordinaire se voile brusquement d'un vélum de brume épaisse, palpable presque, qui vous tombe sur la tête; le miroir transparent de la mer est transfomié en une masse bouillante.

écumante, mugissante ; les falaises à pic blanchissent dans les bourrasques de neige, puis, tout à coup, le soleil resplendit de nouveau dans uu ciel sans nuage, et fait briller toute cette blancheur immaculée ; la mer, mugissante encore, bleuit des couleurs méditerranéennes ; des visions toujours changeantes, toujours nouvelles, toujours grandioses devant un paj-sage préhistorique. Le

UN BANX DE HARENGS EST ENTRÉ DANS LE FJORD (peinture)

métier de peintre n'est pas commode là-bas... » Et cependant M'""^ Anna Boberg le poursuit avec un réel talent ; pénétrée par cette ambiance, elle est un sincère historien racontant les aspects multiples, variés, infiniment tristes ou féeriquement lumineux de ce pays qui semble au bout du monde, même faire partie d'un autre monde extra-planétaire : de petites maisons apparaissent nichées dans des amoncellements de glace, des barques sillonnent les vagues monstrueuses, il y a donc là une humanité, jouet des éléments, et c'est à peine si on l'aperçoit tant les montagnes sont écrasantes, avec leurs panaches de lourdes nuées, tant la mer est sinistre, brisée au.x écueils du bord : parfois, c'est une évocation de temps lointains, ces barques qui courent sous le vent ne sont-elles pas celles des Normands guidés par Hastings, venant pirater sur les côtes de France devant les regards mouillés de Charlemagne ? M"'^ Boberg, trahissant sa sincérité de véritable artiste, pourrait intituler ainsi sa toile ; et, vues de plus près, ces grosses carènes aux voiles énormes, aux cordages épais, à l'ancre dans un fjord et qui semblent inhabitées, ne viennent-elles pas d'une scène de mythologie wagnérienne ? La réalité, que l'artiste rend cependant avec une scrupuleuse vérité, s'augmente d'un au-delà de poésie intense; la nature offre à nos yeux ce que l'imagination la plus féconde ne saurait inventer.

]yime Boberg, qui n'est l'élève de personne, qui travaille obéissant à son instinct merveilleux, a cette vigueur de pinceau que nous avons déjà notée dans la section Scandinave du Salon d'Automne ; la rudesse du climat, l'instantanéité des effets, les difficultés même d'exécution matérielle, et la vision prenante, enthousiaste, de l'artiste, tout concourt à une oeuvre robuste, devant laquelle la critique la plus difficile ne peut formuler que des éloges absolus.

A LA F.\CULTÉ DE Droit. — Dans la giande salle des fêtes, au-dessus de l'estrade, la coupole a été décorée par Paul Steck d'une importante composition peinte à même la muraille, avec des enduits ; avant qu'elle soit inaugurée nous avons pu aller l'admirer, elle fait le plus grand honneur à l'artiste qui sur cette surface voûtée a tiré très bon parti du sujet qu'il avait choisi, un apophtegme de Cicéron : « Est quidem vera lex, recta ratio, diffusa in omnes, constans sempiterna » [de Rcpithlica). Le sujet traité est aussi une paraphrase de l'article premier des principes théoriques de la Déclaration des Droits de l'Homme : Il existe un droit universel, source de toutes les lois positives, il n'est que la raison naturelle, en tant qu'elle gouverne tous les hommes. »

Au centre, devant un arbre, dont le feuillage

automnal en retombée mordoré la coupole, une figure allégorique au geste dramatique est complétée par deux silhouettes qui plafonnent et se détachent en clair sur la masse des branches: devant ce groupe et de chaque côté s'avancent des personnages véridiques empruntés à l'Histoire, et harmonieusement rassemblés, malgré le disparate des costumes de toutes les époques; il fanait une heureuse audace juvénile pour accoler un Louis XIV en mollets à un Bonaparte en bottes, Paul Steck y est parvenu habilement, et l'ensemble de la décoration est tenu dans une gamme discrète où chantent des bleus très doux, des rouges tendres, ne détonnant pas sur l'entour de pierre blanche.

Après Henri Martin, auquel il s'apparente par une manière hachurée, Paul Steck s'affirme un peintre de décoration murale auquel l'administration devra faire souvent appel pour orner nos édifices.

Troisième Salox annuel de la Gravure originale (Galeries Georges Petit). — C'est un art charmant et très à la mode, mais que le goût du pubhc entraînerait aisément vers la chromolithographie, si de véritables artistes ne veillaient, tel RaffaëUi, fondateur et président de ce Salonnet qui ou\Te briUamment la saison des petites expositions ; il faut que le métier de graveur s'affirme d'abord avant tout enjolivement de teintes, d'aucuns dédaignent ce point initial et essentiel, font des reproductions de tableaux ou des simili-aquarelles, mentent à la tradition de la fin du dix-huitième siècle. Ceci dit encore une fois, et on ne peut se lasser de le répéter, constatons la haute tenue de cette exposition que nous allons parcourir : Georges Berges, dont une épreuve la Villa illuminées^ trouve déjà au Salon d'Autonme,est audacieusement lumineux dans la Fête de nuit à Sévilh ; Bompard a renoncé au.x duretés de l'année dernière, atténue avec raison sa palette habituelle, et rend bien la délicate fluidité d'atmosphère de Venise ; Dauphin rehausse de traits de plume des aquarelles ; Henry Detouche s'essaye à des nus, a fait une jolie planche A u tennis; Fraipont brillante de tons clairs un métier un peu vieu.x jeu, attrayant toutefois dans la Seine à Dieppedale ; ^larie Gautier est une très fine japonisante dans ses croquis de Roscoff,Concarncau, \yimercux ; Geoffroy, fidèle à ses petits modèles, a mis bien de l'esprit de facture dans la Pèche miraculeuse ; Houdard a une variété d'aspect intéressante dans le Grain et dans son Coin de Provence : la Route de Henri J ourdain est bien mouillée par l'orage, son Inondation glauque ne paraît pas assez sinistre ; Dominique Jouvet fait habilement dominer l'eau-forte sur sa planche importante de Xotre- Damt de Paris , Gaston de Latenay emplit de

solitude hivernale l'allce sous la neige, blondit des dunes dans la fî)-H;«t', empourpre des rouilles de l'automne les jardins de Versailles : Lawrenson indique Londres et la Tamise sous un ciel de suie que perce difficilement le soleil ; Gaston Lecreux et Mme Lecreux ont des teintes pâles, mortes, très décorati\'es, les Raisins, les Coings, les Pavois; Le Goût-Gérard recommence ses barques bretonnes à l'extrémité dorée par les derniers ra\'ons du soleil couchant ; Osterlind exprime les olle endiablés des danseuses espagnoles ; Victor Prouvé, avec du jaune et du noir, nous rend tout le drame sanglant des courses de taureaux.

Raffaëlli, qui est un chercheur incessant, raconte dans des- proportions de gravure inaccoutumées, le Grand-Prix de Paris, le grouiUement de la foule dans et sur les tribunes, tandis que le peloton des chevaux passe sur le tapis vert de la piste, on sent le mouvement, le bruissement, le brouhaha, c'est un travail considérable que lui seul pouvait entreprendre ; à citer de lui aussi l'Orale, l'homme marchant dans la nuée sous le ciel lourd d'ombres ; Manuel Robbe saisit la féerie des couchants parisiens sur la Seine, derrière le Pont Alexandre III, et sait voir les élégances et le luxe de la Rue Royale ; Pierre Roche se spécialise en ses curieuses gypsographies ; Roux-Champion est personnel avec une certaine lourdeur d'exécution.

François T. Simon est le triomphateur de l'exposition avec ses croquis justes, d'un coloris discret, les Bouquinistes, la Petite plage, et surtout les Potiers et le Marché an\ lêsutncs.

Exposition Arnold Rechberg (Galeries Georges Petit). — L'artiste allemand n'est pas un inconnu pour nous, auteur de ce Lucifer impressionnant, à la face bestiale, au.x doigts crispés, aux ailes tombantes, qu'il exposa au Salon, ainsi que de Résignation, d'une anatomie puissante. Il nous convie en ce moment à une réunion de son œuvre peinte et sculptée ; quand il utihse pour traduire ses imaginations le procédé de la fresque au lieu de tailler dans le marbre, Arnold Rechberg se révèle un philosophe synthétique, dont le s\-mbolisme force à penser; lui labourant

le cœur avec ses griffes, lui étreignant le poignet, la Passion, fatale, entraine l'homme à l'abîme; — il ceignit ses reins et entre deux très hautes murailles qui se resserrent et se touchent presque, il s'engage dans le Chemin des grandeurs ; — la flèche de l'envie irchée dans son cœur, le bras levé dans un geste d'invocation, le Génie va dans la lumière ; — accablé, défaillant, il enfonce sa tête dans l'ombre de l'épais et sombre manteau, et c'est le Nirvana ; — les bras croisés, les pieds joints, le visage penché, immobile sous la froide clarté lunaire, il semble regarder en lui-même, et c'est l'Heure de l'inspiration. Jeunes femmes, vieillard, les unes dans une coupe, l'autre dans ses mains réunies, boivent avidement, illusionnés, au bord du Léthé.

Lorsqu'il sculpte, l'artiste aussi cherche à exprimer des m5'stères : cette femme aveugle, au front diadème sous le voile, représente le Destin ; — cette tête aux yeux rieurs, à la bouche douloureuse, c'est la Volupté; — ce visage crispé, où les dents serrées grincent, où le rictus confine à la grimace, il l'intitule Rire de désespoir ; puis c'est, dans une imprécision curieuse de fantôme, une Ame qui cherche ; ce faciès aux paupières closes de Christ, accroché comme à un pilori sur un bloc de Paros, a pour épigraphe ces simples mots : Tout est accompli; ce vieillard aux traits nobles, à la chevelure et à la barbe blanches, aux prunelles glauques, c'est Moïse mourant, la facture est énergique, d'une

force concentrée, 1

MOI SE Taillé dans le murbre directement.

œuvre exécutée dans le marbre même, de suite, sans maquette préalable, sans mise au point ; cette spécialité de technique vaut qu'on la signale, étant peut-être la cause de cette impression de robustesse qui se retrouve dans l'œuvre entière.

Un projet de monument à la gloire du général Mitre, dont le sculpteur a été en même temps l'architecte, est d'une ingénieuse conception ; les figures assises contre le

piédestal, s}'mbolisant les forces du pays qui, jusqu'alors somnolentes, inertes, s'éveillent, se raniment, sont d'un joli groupement.

Arnold Rechberg, tout jeune encore, manie le ciseau et le maillet avec maîtrise, son art est profond, original, d'une saveur antique.

M.\URiCE Guillemot.

WROUBEL — LÉGENDE RUSSE Apparlient à .M. Alarmontow. Moscou.

L'E^po^SHoe Em^§?(2

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ICONE — LES BIENHEUREUX (XVII" SIÈCLE'i

y A race slave si féconde en penseurs pro- ■^-' tonds d'une rudeetâpre originalité, n'entre que fort tard dans l'histoire de l'art.

Goethe dit un jour que pour comprendre le ]ioète, il faut aller dans le pays où il est né : ])0ur bien comprendre l'évolution historique de l'art russe, dont on nous offre une exposition rétrospective, il faut avoir toujours présente à la pensée l'histoire sombre de ce peu- ]ile, replié sur lui-même, enchaîné par d'antiques entraves sociales, vivant terre à terre, n'exhalant sa mélancolie propre que par ses chants au rythme triste et berceur, aux mélojxes qui s'égrènent sans fin dans la campagne unie, plate, sous un ciel gris et bas.

Les peuples ont toujours l'art qu'ils méritent, dit-on. La pauvreté de l'art russe, son peu d'expansion sont dus plutôt aux ténèbres qui, depuis des siècles, endeuillent le ciel russe.

L'art russe fut d'abord purement religieux. Au xi\"^ et au xv^ siècle, nous trouvons des icônes, œuvres sans grand caractère où la tradition bysantine règne souverainement.

Cette époque, fort peu et mal connue d'ailleurs, nous rc\èle ce]iendant trois courants, si toutefois une classitîcation est permise. C'est d'abord l'école de Nowgorod, rude, simple avec des tons blancs prédominant souvent, puis l'école de ÎMoscou plus raffinée où le chatoiement des couleurs et des ors devient plus intense et enfin l'école dite de Stroganoff, fantaisiste, allant à des compositions très variées, moins nette en coloris mais plus fouillée dans le dessin et les détails. Faut-il parler encore de l'art populaire russe, toujours puisant, ses

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JEAN XIKITIXE — pierre le grand

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