‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 68 sur 186 · A. LEGROS · texte numérisé non relu

A. LEGROS

J'en oublie une troisième. C'est l'Art antique. Sa maison est peuplée d'œuvres grecques et romaines, statues de dieux et de déesses, stèles funéraires et bas-reliefs mythologiques. Non moins qu'un grand artiste, c'est un passionné collectionneur. Son enthousiasme pour l'antiquité est im monstre dévorant auquel iL jette sans compter les ressources que lui procure son art.

Le maître m'avait dit ; — Il faut que je vous montre mes trésors antiques. Venez me voir : nous les regarderons ensemble. J'en suis très fier.

C'est sur cette invitation que j'ai été lui rendre visite.

Dans la cour d'entrée trois grands chiens griffons m'accueillent d'un effroyable concert d'aboiements. Sur les arbres et sur les bords de la toiture, des pigeons roucoulent. Les animau.x sont les amis de cette demeure. Rodin les adore : il chérit en eux la Vie, sa déesse. Il a surtout de magnifiques cygnes qui se reposent dans les allées de son jardin ou qui se balancent sur l'eau de bassins creusés à leur intention.

Voici le maître. Il n'est pas grand, mais il est terriblement charpenté. Une poitrine, des épaules et des bras de sculpteur : c'est tout dire. Dans cette corporation on ne voit guère que gens râblés, aux solides biceps, capables de soulever les grosses mottes de

glaise et de faire trembler le marbre comme disait Puget.

Rodin a une immense barbe dont le rouge flamboiement de jadis s'apaise sous la neige des années. C'est une barbe ondulée et soyeuse, la barbe du Moïse de ^lichel-Ange, ou encore celle de Rude, le frère aîné de Rodin. La physionomie de mon hôte est surtout caractérisée par les bosses qui soulèvent son front juste audessus des yeux : on dirait que la matière cérébrale s'est portée en masse autour des organes visuels. Le nez continue la ligne du front : un nez puissant aux narines pal- ]iitantes de sensualité. Les yeux, légèrement rougis par les fàévTeuses insomnies de l'inspiration, sont très larges, souvent bridés par le clignement de l'observation et voilés par la rêverie ; mais de temps à autre, ils s'ouvrent brusquement et dardent ,sur vous leur flamme claire :

— A l'heure actuelle, me dit-il, je suis obligé de suspendre mes achats d'antiquités : ma collection cesse pour un temps de s'enrichir. Figurez-vous qu'en effet, un Belge, qui possède une très grosse fortune, M. W***^ dont la passion pour l'art antique avait

RODIN, par J.-P. LAURENS Détail de la frise de Ste-Geneviève au Panthéon.

passé par une période d'accalmie, s'est senti tout à coup repris d'un amour éperdu pour les marbres et les bronzes païens. Il rafle délibérément tout ce qui est offert sur le marché. Ceux qui ne disposent pas des mêmes moyens que lui doivent forcément lui céder le pas...

— Oh ! oh ! fis-je, chacun son tour, à ce que j'apprends. Me trouvant il n'y a pas très longtemps chez Anatole France, j'entendis le père de Thaïs se plaindre

doucement qu'Auguste Rodin par la rapacité avec laquelle il accaparait les moindres fragments d'antiques apportés dans nos pays mettait tous les autres amateurs dans l'impossibilité de contenter leur goût...

Jlonhôte esquissa un sourire d'aveu.

Il me conduisit dans une salle remplie de ses emplettes.

Sous une vitrine un chat égyptien, de bronze vert, assis sur son train postérieur, se redressait sur ses pattes de devant, dans une majestueuse immobilité.

— Il est admirable , mais j'ai beaucoup de peine à le préserver

de l'oxvdation. Voyez ses veux qui se tuméfient et qui pleurent des granulations de métal !... Cette bête sacrée verse des larmes sur sa divinité perdue... Dites-moi si jamais aucun peuple a mieux exprimé l'énigme troublante de l'àme animale... Que c'est beau !... Seule une race pénétrée de dévotion pour les bêtes pouvait leur attribuer une telle noblesse... Car ce chat, pour l'artiste égyptien qui l'a sculpté, c'était à peu près l'équivalent de la Vierge pour les ymagiers du Moyen Age !... »

En écoutant les paroles de Rodin je me remémore les récits du vieil Hérodote sur la piété que

RODIN, A 44 ANS, par JOHN SARGENT

vouaient aux animaux les anciens riverains du Nil : « Si l'on tue de dessein prémédité quelqu'une des bêtes sacrées, on est puni de mort, dit le narrateur grec ; si on l'a fait involontairement, on paie l'amende qu'il plaît aux prêtres d'imposer »... Je me rappelle aussi l'aventure de ce soldat romain qui, sous les Ptolémées, ayant tué par hasard un chat sacré, fut égorgé par le peuple en furie, malgré l'intervention du roi et le nom si redoutable de Rome

Et j'évoque encore dans mon esprit l'invasion de l'Egypte par Cambyse, qui s'avança sans coup férir der rière une avant garde d ' animaux sacrés, contre lesquels les égyptiens n'osèrent pas user de leurs armes.

« Si l'on tue un épervier même sans le vouloir, dit également Hérodote, on ne peut éviter le dernier supplice ! » Voici précisément un épervier que me montre Auguste Rodin. Le maître n'est pas loin de témoigner à cette image en bois de sycomore la même adoration que les Egyptiens d ' autrefois à la bête qu ' elle représente...

— N'est-ce pas merveilleux , me dit-il, d'arriver à cette simplicité grandiose sans cesser d'exprimer la vie ! Observez les formes de cet oiseau : elles accusent un type général et éternel. Ce n'est pas un épervier : c'est V Epervier, c'est V Oiseau de proie : un bec formidable monté directement, pour ainsi dire, sur une paire d'ailes et sur une paire de serres....

Mais, qu'on ne s'y trompe pas. Cela n'a rien à voir avec la simplification creuse, la fausse idéalisation qu'a recherchée notre école académique depuis le premier Empire. Les prétendues gloires de notre Institut en abrégeant les contours appauvrissent et trahissent la réalité au lieu de la condenser. Leur

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