‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 70 sur 186 · BELLONE · texte numérisé non relu

BELLONE

Gra\-ure sur bois en couleurs par J. BELTRAND

contre la laideur dans jTart, c'est-à-dire l'inexpressif. Ce qui sort de son cerveau et de sa main, n'apprenant rien au spectateur et restant sans effet sur son âme, est inutile et laid. »

A ce moment-là même, je voyais devant moi, dans l'immense atelier, le plâtre d'un des Bourgeois de Calais, et autant que la Belle Haiiliiiière, cette statue me fournissait l'application des hautes vérités formulées par Rodin. Comme le maître avait suivi mon regard, il reprit ;

— Eh bien ! justement, dans les Bourgeois de Calais j'ai essayé d'apporter cette sincérité intransigeante que je vous indique comme le but suprême de l'Art. Je n'ai pas hésité à les faire aussi maigres, aussi décharnés que possible. Si, pour respecter je ne sais quelle convention académique, j'avais cherché à montrer des musculatures encore agréables à voir, j'aurais trahi mon sujet. Ces gens-là ayant passé par les privations d'un long siège, ne doivent plus avoir que la peau sur les os. Et plus je les ai représen-

BUSTE DE M'' H... (m.irbre)

BUSTE IN.ACHEVÉ DE M'"^ L... (terre)

tés effrayants d'aspect, plus l'on doit me louer d'avoir su rendre la vérité de l'histoire.

Je ne les ai pas groupés en une apothéose triomphante : car une telle glorification de leur héroïsme n'aurait correspondu à rien de réel. Au contraire, je les ai comme égrenés les uns derrière les autres, parce que, dans l'indécision du dernier combat intérieur qui se livre entre leur dévouement à leur cité et leur peur de mourir, chacun d'eux est comme isolé en face de sa conscience. Ils s'interrogent encore pour savoir s'ils auront la force d'accomplir le suprême sacrifice... Leur âme les pousse en avant et leurs pieds refusent de marcher. Ils se traînent péniblement, autant à cause de la faiblesse à laquelle les a réduits la famine, qu'à cause de l'épouvante du supplice... Et certainement, si j'ai réussi à montrer combien le corps, même exténué par les plus cruelles souffrances, tient encore à la vie, combien il a encore d'empire sur l'âme éprise de vail-

lance, je ne puis me féliciter de n'être pas resté au-dessous du noble thème que j'avais à traiter.

A \'Tai dire, je ne suis pas parvenu à réaliser toute mon idée. La routine officielle m'en a empêché. Je ne voulais aucun piédestal à ces statues. Je souhaitais qu'elles fussent posées, scellées à même les dalles de la place publique, devant l'hôtel de ville de Calais, et qu'elles eussent l'air de partir de là pour se rendre au camp des ennemis. Elles se seraient ainsi trouvées comme mêlées à l'existence quotidienne de la ville : les passants les eussent coudoyées et ils eussent ressenti à ce contact l'émotion du passé vivant au milieu d'eux : ils se fussent dit : « Nos ancêtres sont nos voisins et nos modèles, et le jour où il nous sera donné d'imiter leur exemple, nous devrons montrer que nous n'avons pas dégénéré de leur vertu !»....

Mais la commission officielle ne comprit rien aux désirs que j'exprimai. Elle me crut fou... Des statues sans piédestal !

Où donc cela s'étaitil jamais vu.Il fallait un piédestal : il n'y avait pas moyen de s'en passer. Vous savez combien je suis combatif. Si je dus céder, vous pouvez juger combien fut grande la force d'entêtement de ces gens-là. Ils m'imposèrent un piédestal hideux qui déshonore mon œuvre et qui lui retire la plus grande partie de son effet ! »

Comme j'admiraisleslignespuissantes delà draperie dont ce bourgeois de Calais est enveloppé :

— Je les ai vêtus de sacs, m'explique mon hôte... Froissart écrit qu'ils étaient pieds nus et tête nue... J'ai supposé que, comme des pénitents, ils avaient endossé une sorte de cilice... C'était le costume qui, logiquement, vraisemblablement, convenait le mieux à leur situation.

En général, j'ai évité dans mes œuvres de reproduire des costumes spéciaux à telle ou telle époque. C'est d'ailleurs presque uniquement le nu que j'ai interprété : je juge en effet, comme mes devanciers antiques, que le corps est le seul véritable habit de l'âme, celui où transparaît son rayonnement.

DOULEUR (marbre)

Mais quand il m'a été absolument nécessaire de revêtir mes figures, je l'ai fait de telle sorte que toute particularité inexpressive du costume disparût.

C'est précisément l'écueil des vêtements historiques ou contemporains de comporter des formes qui ne répondent en rien aux sentiments que l'artiste veut exprimer et qui sont comme un poids mort dans ses œuvres. La mode de chaque époque rend uniformément l'extérieur de tous les hommes, il est clair, en effet, qu'elle s'accorde fort mal, par toutes sortes de détails, avec la personnalité spéciale de chacun d'eux. C'est donc à l'artiste de

réduire le costume à ses éléments essentiels, à ses grandes lignes logiques et de trouver que l'enveloppe extérieure dans ses moindres replis traduise encore le mouvement du personnage et même les habitudes de son âme...

Je trouve qu'en particulier, le peintre Puvis de Chavannes a donné en ce sens d'excellents exemples. Ses figures, quand elles sont habillées, portent toujours le vêtement exact qui convient- à leur situation, à leur nature et à l'action qu'elles accomplissent. Et c'est assurément un grand mérite : car rien dans l'art ne doit être inutile et inexpressif. »

Ces paroles me font penser à la robe de chambre du célèbre Balzac, refusé par la Société des Gens de Lettres, et je le dis à mon hôte:

— Eh bien ! oui, fait-il, de quel droit m'a-t-on reproché cette robe de chambre aux manches flottantes ? Est-ce autrement que s'habille un littérateur inspiré qui, la nuit, se promène fiévreux dans son appartement à la poursuite de ses visions intérieures ? Cela ne s'était jamais fait ! L^ne statue sur une place publique doit représenter un grand homme dans une attitude théâtrale et capable de le faire admirer par la postérité ! ^lais de telles raisons sont absurdes. Je prétends, moi, qu'il n'y avait qu'une manière d'évoquer mon personnage : je devais montrer un Balzac haletant dans son cabinet de travail, les cheveux en désordre, les yeux perdus

dans le rêve, un génie qui, dans sa petite chambre, reconstruit pièce à pièce toute une société pour la faire vivre tumultueuse devant ses contemporains et devant les générations à venir ; im Balzac vraiment héroïque qui ne prend pas im moment de repos, qui fait de la nuit le jour, qui s'efforce en vain de combler le trou creusé par ses dettes , qui surtout s'acharne à l'édification d'un monument immortel, qui bouillonne de passion, qui, frénétique, violente son corps et méprise les avertissements de la maladie de cœur dont il doit bientôt mourir. Il me semble qu'un tel Balzac, même sur une place publique, serait autrement grand, autrement digne d'admiration qu'un écrivain quel- ble l'impression qu'il conque qui se carre sur un siège ou qui se cambre belle est le témoignage fièrement pour se proposer à l'enthousiasme de la foule.

En somme il n'y a de vraiment beau que la vérité absolue de l'existence réelle ! »

Maintenant je regardais un faune étreignant éperdûment une nymphe. Jamais la sculpture n'a poussé si loin la furieuse brutahté du désir. Et devant iin tel chefd'œuvre de passion, je me remémorai à main de m.\rbre (phidi.\s)

l'instant tous les Collecnon des rimiques de Rodin.

RODIN D.WS SON ATELIER Dernière pliotosjraphie faite le 15 décembre 1906.

groupes où l'imagination fougueuse du maître a' exprimé la folie des sens.

Alors une question presque indiscrète me vint malgré moi à la bouche :

— Cher maître, que pensez- vous de l'immoralité dans l'art ?

— Dans l'art, me répondit-il,rimmoralité ne peut exister. L'Art est toujours sacré. Lors même qu'il prend pour sujet les pires excès de la luxure, comme il n'a en vue que la sincérité de l'observation, il ne peut jamais s'avilir. Un vrai chef-d'œuvre est toujours noble, même quand il traduit les déchaînements de la brute :

car, au moment où l'artiste l'a produit, il n'a eu pour but que de rendre aussi consciencieusement que possi-

ressentait. Toute œuvre d'une victoire remportée par son auteur sur les difficultés de sa besogne. . .Elle est toujours un exemple de haute volonté : elle est donc toujours morale !

D'ailleurs la nature entière appartient à l'artiste. Dans toutes les manifestations de la vie, il sait montrer les grandes lois éternelles qui la dominent et qui, si elles j)euvent jeter les individus dans des égarements, sont cepen-

MiXmS-

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