CLAUDE MOXET DANS SON ATELIER
sai ensuite avec Rodin. Georges Petit flairant le succès, me dit, avant le vernissage : « Je pense que nous aurons le Figaro... Et tenez, à ce propos, Albert Wolf m'a prié de vous transmettre une invitation à déjeuner, pour Rodin et vous. Il vous attend aprèsclemain. >i Je refusai net.
— Et Rodin ?
— Je ne me rappelle pas...
Claude Monet nous entretint ensuite de Cézanne. II l'admire extrêmement, le tient pour un des maîtres peintres d'aujourd'hui. '
« Voulez-vous voir mes Cézanne, ma collection ? »
Nous acceptons avec joie et montons derrière le maître. Nous voici dans sa chambre à coucher. Au-dessus du lit, large et bas, un Renoir de la plus voluptueuse beauté. L'n portrait velouté de jeune femme de Manet. Le Nègre, de Cézanne, chef-d'œuvre éclatant : ce nègre, culotté de bleu, au torse nu, est un morceau digne de Delacroix. Un paj'Sage de Pissaro, vibrant de lumière, des intérieurs de Berthe Morizot, une femme à son tub,de Degas, des pommes,
I. La Revue L',-//-; .■/ les AitisliS est ouverte à toutes les opinions sineères, elle est libre de toute tendance, et les jugements esthétiques qui s'y trouvent n'engagent que ceux qui les formulent.
l'allée DEVANT LA ^LAISON
sont les coteaux de Giverny, dans la vibration dorée du crépuscule.
Nous redescendons, traversons deux salonnets ornés d'estampes japonaises, chimères et dragons, la salle à manger lumineuse et gaie, d'un arrangement whistlérien avec ses buffets, chaises et table jaune clair.
Nous rentrons dans l'atelier. Monet nous parle de sa méthode de peindre. A Londres, lors de la série de la Tamise, où il avait installé tous ces chevalets dans une enfilade de chambres d'hôtel démeublées, il travaillait à cent toiles à la fois ! Quelques touches, un quart d'heure d'étude sur une marine dont l'effet est à neuf heures du matin, puis il se met à l'effet suivant. Et ainsi de suite.
Claude Monet repeint nombre de fois le même tableau, et jamais — nous avons sous les yeux d'éblouissants Nymphéas — jamais la moindre trace de fatigue. Il est certaines toiles, qu'on jure-
rait peintes de verve en un après-midi, auxquelles ce maitre illustre a travaillé plusieurs années.
Il peint par accès, par foucades. Lorsqu'il est en train, nul n'a le droit de le déranger, amis, visiteurs, acheteurs, personne. Puis il reste huit jours sans toucher à ses pinceaux.
... Le soir tombe. Un valet de chambre, parfaitement stylé, met le couvert, sur la terrasse enguirlandée de vigne-vierge, glycines et d'aristoloches...
Claude Monet nous reconduisit jusqu'à la grille avec cette aménité de grand seigneur dont il ne s'était point départi. Et il s'en fut donner des instructions au jardinier, qui, en barque, arrachait les mauvaises pousses d'entre les nymphéas.
Nous échangeâmes nos impressions, sur la route, Félix Borchardt et moi :
— Ce grand homme est un homme heureux.
— Et un sage.
Louis Vauxelles.
iCliclits de M. niilhz.
GIVERXV vr DE L.\ FENÊTRE DE l'ATELIER