MOUVEMENT ARTISTIQUE EN BELGIQUE
EUGENE LAERMANS
AXS son admirable étude sur Rubeiis, l'analyse la plus pénétrante, la plus sagace qui ait été consacrée au grand maître flamand, Fromentin fait, à propos de la Montée au Calvaire et du Martyre de Saint Liévin, une constatation curieuse. Après avoir décrit le premier tableau, après avoir dit son sujet douloureux, l'auteur des Maîtres d'autrcjoii remarque : « Et malgré ce bois d'infamie, ces femmes en larmes et en deuil, ce supplicié raml'ant sur ses genoux, dont la bouche haletante, les tempes humides, les j-eux effarés font pitié, malgré l'épouvante, les cris, la mort à deux pas, il est clair pour qui sait voir que cette pompe équestre, ces bannières au vent, ce centurion en cuirasse qui se renverse sur son cheval avec un beau geste et dans lequel on reconnaît les traits de Rubens, tout cela fait oublier le supplice et donne la plus manifeste idée d'un triomphe. »
Et après avoir exprimé l'horreur du sujet du Martyre de Saint Liévin, Fromentin constate encore : '( Ne voyez que le cheval blanc qui se cabre sur un ciel blanc, la chape d'or de l'évèque, son étole
blanche, les chiens tachés de noir et de blanc, quatre ou cinq noirs, deu.x toques rouges, les faces ardentes, au poil roux, et tout autour, dans le vaste champ de la toile, le silencieux concert des gris, des azurs, des argents clairs ou sombres — et vous n'aurez plus que le sentiment d'une harmonie radieuse, la plus admirable peut-être et la i)lus inattendue dont Rubens se soit jamais servi pour exprimer, ou, si vous voulez, pour faire excuser une scène d'horreur. »
Fromentin voit là « des contradictions qui se font équilibre et constituent un génie à ]iart. »
Et dans cette déduction je crois qu'il se trompe : Rubens est un génie supérieur, mais à considérer tout l'art de sa race, ce n'est pas un génie à part Il a simplement, à un degré de merveilleuse puissance, la vision de sa race. Cette vision s'est manifestée avant lui. et après lui elle subsistera. N'importe quelle Pietà d'un primitif flamand montrera, avec une splendeur moins dominatrice sans doute, mais montrera tout de même sa volonté d'exprimer la tristesse d'une idée dans des formes
C»ll. .1,
EUG. LAERMAXS — l'aveugle
M' Il
et dans une couleur voluptueuses de dominer par la joie des choses la naélancolie de la pensée. Le vieux Bruegel enveloppe, dans la Parabole des Aveugles, les plus lamentables misères humaines de la joie intense des somptueuses harmonies. Et ce d édoublement de la vision qui ne laisse jamais se confondre l'impression de la pensée avec celle des yeux et fait cette dernière toujours heureuse et ardente, n'est pas particulier à Rubens, ne s'est pas perdu avec le prodigieux artiste. Il constitue toujours la qualité belges vivant dans un milieu peu propice à l'établis-
là ? Rien n'est autour de nous, entièrement laid, tout à fait désespérant ; sur les plus tristes choses la lumière suffit à jeter de l'espoir. Ce qui est désolant n'est généralement que l'œuvre passagère des hommes, et la nature éternelle dans laquelle ceux-ci vivent leurs erreurs promet toujours des réparations ; autour des plus tristes yeux il y a de la chair qui rappelle la pérennité de la Vie et toutes les compensations qu'elle peut apjjorter.
Eugène Laermans est l'un des pieinires belges dont l'art dit le plus complèti.-ment tout cela : et l'admiration suscitée par ses œuvres, pourtant un peu déconcertantes au premier examen, fournit un exemple frappant de la puissance de cette conception. Son tableau du Luxembourg, Soir d'A utomne, ne donne qu'une imparfaite idée de son art expressif et splendide ; et je crois qu'il n'a jamais exposé à Paris. On le connaît donc peu en France ; on le connaît un peu mieux en Allemagne où il est représenté dans quelques galeries, notamment au musée de Dresde et dans la collection de Gerhardt Hauptmann. Il n'est bien connu que dans son pays, ce qui est d'ailleurs le cas delà plupart des artistes
la plus caractéristique des peintres flamands d'au jourd'hui. C'est cette qualité faite de la contradiction constatée par Fronientîn, qui rend certains d'entre eux quelque ]ieu déroutants et les impose quelquefois à l'admiration de ceux-là mêmes qui se rebellent devant telles de leurs expressions.
Il y a. au fond de la race, un optimisme, une joie de vivre qui maîtrise toute autre tendance. Quel que soit le spectacle qu'ils contemplent, quels que .soient les événements que ceux-ci inspirent, de l'héroïsme, de la terreur, de la sérénité, de la joie ou de la ]iitié. la plupart des peintres flamands trouwront toujours dans ces spectacles une beauté de couleur ou de forme, et ils ne la sacrifieront point à l'impression à traduire : tout leur effort tendra à accorder cette impression et cette beauté matérielle, même si la première est triste. C'est ainsi que leur art n'est jamais pessimiste : des joii's ((jusolantes entourent toujours les douleurs, souvent même celles-ci .se confondent avec celles-là et sont par elles dominées.
Le vrai réalisme, d'ailleurs, n'est-il ])as
sèment des grandes réputations. Mais en Belgique la déférence qui s'attache à son œuvre est générale, alors ]iourtant que cette œuvre, par son étrangeté farouche, pouvait paraître destinée à n'être comprise, à n'être apjiréciée que par une élite. Laermans, en effet, ne peint guère que des paysans et
EUG. LAERMANS
L ÔKNIERE
des parias. Et il les peint a\-cc une pitié que l'ou pourrait dire impitoyable si les deux mots ne semblaient pas se dctniire mutuellement. Dans la fidélité de son réalisme, il y a une âpreté qui accentue les misères physiques jusqu'à la déformation. Et, à ses débuts on lui reprocha, on lui reproche encore quelquefois, d'être caricatural. Il est incontestable qu'en certaines de ses premières œuvres, de celles qui suivirent les interprétations exasjiérées des Fleurs du mal par lesquelles il débuta, il exagéra jusqu'à l'outrance, jusqu'à l'invraisemblable les lignes et les formes lourdes, la disgrâce ph\-sique des paysans qu'il peignait.
Ces paysans ne sont pas ceu.x de Millet, ce ne sont pas les figures frustes, mais équilibrées, rythmées et paisibles de V Angélus on des Glaneuses. Les paysans de Millet sont enveloppés d'une sérénité, ce sont ceux de la pleine campagne, résignés dans la nature, n'ayant jamais soupçonné qu'elle. Ceux de Laernians, ce sont les paysans de la campagne proche de la ville et les artisans de la banlieue, ce sont des prolétaires qui savent la lourdeur ingrate de leur sort, qui ploient sous la tâche, que la révolte guette parce que la misère les étreint sur le sol sans générosité, sur une terre gagnée déjà par le pavé des villes ; ce sont des émigrants en foule inquiète ; ce sont des parias allant on ne sait où, vers le passé problématique, traînant des enfants que l'anémie a marqués de ses tares ; ce sont des chemineaux
EUG. LAERMAXS — soir d'.\utomne
EUG. LAERMANS — les iwys.vns
loqueteux à qui le village, le village défiant et égoïste, est inhospitalier : ce sont des infirmes, des aveugles. Millet est i)énétré par Jacques Callot.
Une tristesse exasjjérée. une révolte, s'expriment en ces toiles. Elles ont une éloquence imjjrécatoire, anathématique. admirablement conduite, mesurée. Car ehe est voulue. C'est délibérément que l'artiste accentue jusqu'à la violence la disgrâce injuste infligée à ses modèles par la misère, par le travail écrasant et sans compensations. Car il sait, il sait merveilleusement la forme .serrée et la matière tendre, et l'expression paisible. Ses ]')remières études et le Profil de jeune fille que possède il. Sam Wiener l'attestent. Ce profil est d'une pureté lumineuse et nacrée qui en fait un chef-d'œuvre de simplicité. 11 sait ; et ce n'est pas jxir impuissance à fane noble et pur, ce n'est jias pour atteindre facilement au caractère, qu'il montre avec rudesse des difformités. 11 est certain qu'une pitié révoltée l'agite devant les êtres auxquels son art s'est attaché et qu'il présente leur disgrâce aux autres hommes comme une protestation et comme un sarcasme.
11 vit d'ailleurs très près de ces êtreslà, dans le fauijourg le plus [lauvre de Bruxelles, où il est né. Toute son enfance s'est écoulée au milieu de la ])opulation mi-industrielle, mi-rurale de ce faubourg, aux confins de la cité, là où ce n'est plus la ville et où ce n'est pas encore la campagne, dans cette banlieue où la nature ne corrige pas de sa fraîcheur bienfaisante les maux de la misère. Et il a regardé avidement, avec la passion ardente, interrogatrice, de l'homme qui n'a que le regard pour comprendre,
ràe;e de
pour deviner, car il est. depuis rage onze ans, complètement sourd. Il a tout pénétré de la tristesse des vies qu'il contemple depuis qu'il sait regarder, celle du décor des routes de banlieue, celle des demeures lamentables, des masures, et celle des êtres qui les hantent. Et il a réfléchi puisqu'il possède une culture littéraire sérieuse.
Il est donc incontestable qu'il n'est pas guidé par le seul intérêt, qu'il choisit très consciemment ses sujets, qu'il démêle parfaitement leur signification amère, leur éloquence de clameur douloureuse et menaçante. Il ^• a. dans son art, une part ■ évidente de subjectivité.
Or, il reste tout de même voluptueusement objectif. Cet art inspiré de tristesses et de colères emprunte toute sa ]uiissance à de la resplendissante beauté et il fait surgir, des plus lamentables spectacles, une joie physique intense: tandis que resjirit est en deuil les yeux sont en fête, et leur consolante exaltation sur la douleur crée de l'espoir.
Un vrai iieintre jieut être triste par la pensée : il sera toujours heureux par les yeux. Lorsque Laermans \'oit passer dans son coin de faubourg quelque loqueteux pitoyable à la difforme silhouette, s'il voit, en cette victime, se formuler des problèmes sociaux, il ne s'isole point dans les pensées que cette évocation provoque: lisait ne pas cesser de regarder, de contempler cette figure (pii passe et de la voir sous le cadre qui l'entoure. Et soudain ses yeux s'exalteront, et il s'écriera, en montrant les haillons :
— ()li ! ce rouge et ce noir !
Miis.'c d'Auv^is.
EUG. LAERMANS —
P.iniic-ili teiilial dn
LES EMIGR.\NTS Ti}-iniqiie,
EUG. LAERMANS — l'e.xu songeuse
Ou bien. son regard allant plus loin, vers l'horizon, vers la campagne proche, s'apaisera dans la contem- ]ilation du ciel décoré par une ligne d'arbres, ou s'arrêtera ébloui sur un mur blanc lépreux caressé par le soleil et dans lequel il verra d'inépuisables subtilités de couleur, ou sur un rayon de lumière glissant dans le couloir sombre, sur les marches usées de l'escalier sale d'une demeure lugubrement pau\'re.
Autour de toutes les tristesses, même sur elles, Laermans voit les beautés que la nature dispense. Il y en a ])artout. Et c'est pour cela qu'un jjeintre pieut être grave, peut être mélancolique, pieut être pathétique, mais ne peut pas être pessimiste : il évoque, non j:)as ce que l'on pense, mais ce que l'on voit, et dans ce que l'on voit il y a toujours une part de joie, quelque chose qui rappelle que la tristesse ne peut pas être éternelle, qu'elle est non point une loi, mais jiresque toujours une erreur humaine. Devant un tableau de Laermans on peut éprouver une révolte, mais on ne sera jamais désespéré. Des beautés apaisantes, humbles mais splendides. amortissent, adoucissent, circonscrivent l'amertume, donnent à la douleur sa véritable attribution. Cela est plus évident à mesure que l'artiste mûrit, qu'il se débarrasse de la fougue outrancière des débutants cchaiipant de parti pris, en les rejetant comme des conventions, aux suggestions (11-, influences de la race : c'est toujours dans la maturité que ces influences renaissent et s'accordent à la ]iersonnalité conquise, ^lais dès les premières œuvres
Muue .(.■ A/m.is.
ijR
i.'ART i;t ].i".s artistes
(-epcndant. même dans les plus vidlcninicnt impiécatoires comme la Grève, dans les ])lus anxieuses, comme YF.aii so)igt'iise, la Nuée inquiétante, dans les plus dramatiques comme Y lintcrrement au village, cette page poignante, ou dans les Emigrants, en ces toiles où passe, dans le niouwment des foules ruées ou des foules inconscientes, de si terribles menaces, même dans les jiaysages où la nature est écrasante elle aussi, semble complice des cruautés humaines, il y a tout de même une joie amère : elle est dans de ])rodigrcuses harmonies de couleur cpii, en plein drame, font goûter des saveurs fortes et rafhnées en même temps ; elle est dans un rayon de soleil qui se glisse, furtif, et lèche les pierres du rude chemin ; elle est dans la ligne d'un arbre, dans un ])oudroienient lointain de lumière rajipelant qu'il ne fait pas tragique toujours et partout : elle est dans les formes et dans le mouvement d'une femme perdue dans la foule : bonheur possible ; elle est même dans l'émail de la matière, de la matière onctueuse dont sont faites les choses les ]ilus sombres et qui donne le désir d'une caresse.
Et ainsi se retrouve dans l'art de Laermans la contradiction apparente découverte par Fromentin et qui n'est pas une contradiction, mais au contraire un phénomène de parlait équilibre.
Cet équilibre se fait, du reste, plus complet et plus ])aisible à mesure que se développe l'artiste et que s'épanouit son talent. Il a commencé par le j)essimisme exaspéré et e.xaspérant des Fleurs du Mal ; il a poursuivi sa tâche en plaçant ses figures diffonnes dans des paysages tragiques mais offrant
d'acres saveurs : il a ensuite, a\'ec une ])uissance aiguë d'ex])ression dans le mouvement, peint des foules en des remoirs de révolte, — et dans la révolte il y a déjà de res])oir : ])uis il a vêtu ces foules d'un s])lendide vêtement de couleur amère, comme dans \' lintcrrcmcnl ; il a graduellement calmé l'outrance de di.sgràce infligée à .ses modèles ; tout en leur gardant leur signification, il leur a donné des lignes ]>lus rythmées ; enfin, le fond de paysage de la i3lu])art de ses toiles, celui de Y Aveugle, notamment, est devenu gravement radieux, montrant en la simjjle nature féconde, un but, une consolation, une terre |iromise, réternelle possibilité du bonheur offert aux hommes. Dans le Bain, il semble que cette terre promise soit atteinte : le nu lourdement volui)tueux d'une femme du peuple frissonne doucement dans une nature humble, mais sereine ; et de la matière onctueu.se, de la prodigieu.se couleur, monte une ivres.sc, un trouble sensuel rude et sain, une joie j^hysique que l'on retrouve même dans le Mort, une joie latente qui s'obstine dans toutes les évocations de la vie la ])lus lotude et qui s'épanouit, prometteuse et attirante, dans les lointains vers lesquels marclicnt les tra\'ailleurs très las et les chemineaux ])athétiqiies.
Et c'est cette joie dans le drame intense, cette joie persistante des choses, cette volu])té des yeux, qui font de Laermans, coloriste som])tueux, l'un des plus tlarnands des jieintrcs d'aujourd'hui, l'un de ceux qui ex])riment le mieux leur race pensive, farouche, souvent révoltée, mais tenacement confiante devant l'éblouissante nature.
Gi'ST.wic Xanzvpe.
EUG. L.\ERM.\N"S
VICTOR HUGO ET SON MEDAILLON, PAR DAVID D ANGERS Cette photi>c,n,iphie fut faite à Guerne^ey par Auguste \'acqueiie, jiendant une séance de pose.
l^e Mois artistique
/"Cinquantenaire de David d'Angers. — Il ^^ sera célébré en 190O, sa mort est de 1856, et des fêtes commémoratives ramèneront sur l'écran de' l'actualité cette grande figure d'artiste ; à un moment où la sculpture française encombre les monuments et les places publiques d'effigies lamentables, emplit les expositions de plâtres mort-nés, il ne messied pas de regarder en arrière, d'évoquer un maitre du passé, un maître classique, diront peut-être d'aucuns en prenant le mot dans le mauvais sens. Cependant, s'il fut prix de Rome en 1811, avec la mort d' lî painiiioiidas. il a fait partie en 1848 de la commission nommée par le gouvernement provisoire pour les réformes à établir (déjà !) dans l'Académie de France à Rome et dans l'Ecole des Beaux-Arts ; s'il fut dès 1S26 de l'Institut et lîrofesseur à l'Ecole, il a été
plus tard membre de l'Assemblée Constituante, il a été exilé au 2 décembre par Napoléon III ; ceci compense cela.
Son œuvre est considérable, 40 statues, 120 bustes, 500 médaillons, etc., aucunement sociale comme celle d'un Constantin Meunier ou d'un Dalou, non totalement humaine comme celle d'un Rodin, mais historique, documentaire, et, par ce fait, précieuse ; nous ne nous enthousiasmons certes pas pour le Condé de Versailles, le Roi René d'Aix, le Fénelon de Cambrai, mais il y a le Général Foy. du Père- Lachaise, il y a aussi les bustes de Chateaubriand, de Lamartine, celui si superbe de Victor Hugo qui dans la vérandah du petit hôtel de l'avenue d'Eylau aujourd'hui démoli, faisait face au portrait par Bonnat : il y a surtout les médaillons, véritable Panthéon de ses contemporains, collection nom-
breiiso (m'Alexandre Dumas fils possédait et dont il était très fier, réunion d'effigies célèbres, ressemblantes, vivantes, définitives (qui a été continuée, en ce temps-ci, par Ringel d'Illzach) : le musée d'Angers, sa ville natale, en montre la plus grande partie, signalons un absent. le médaillon de Hyacinthe Langlois, bisaïeul du bon aciuarelli>te Adrien Lemaître.
Auteur de la Jeune Grecque au tombeau, de Botzaris, de Philopœmen, Pierre-Jean David d'Angers est moins populaire que Rude, dont il n'a jamais eu la fougue, la puissance ; il n'a pas de Marseillaise dans sa longue carrière; sa force est plus sévère, plus contenue, au fronton du Panthéon c'est l'anecdocte du tambour qui retient l'attention; l'homme qui, maltraité par la politique, eut une fin d'existence vagabonde et attristée, avait une bonne phj'sionomie de robuste ouvrier; lui aussi méritait le qualificatif de Barbier, « tailleur de pierre », et de le glorifier sera une leçon, i-éveillera un exemple.
E.\ux-FORTES DE Louis Legr.\nd (Galerie Gustave Pellet). — Parmi les aquafortistes dont le maître incontesté est toujours Bracquemond, Louis Legrand, qui ne fait pas de gravures de reproduction, sauf de lui-même, tient une des premières places. Qu'il se contente du blanc et noir, qu'il s'essaye dans l'estampe en couleurs, il a cette qualité rare, l'originalité; ému par un sentiment religieux, il a la naïveté d'àme d'un primitif ; regardant la fille de joie, il en décrit le charme vicieux, la lassitude veule ; pénétrant dans les coulisses d'un ballet, il surprend les attitudes tortionnées des danseuses ; passant à travers la campagne, il voit la brutalité de passion du paysan ; avec un dessin merveilleusement exact, il ex]irime l'entente de deux êtres, il traduit les baisers et les étreintes ; s'il illustre Edgar Poë, il invente des visions de cauchemars ; s'il compo.se un livre d'heures, il imagine un mysticisme touchant ; chairs de femme, chairs d'enfants, il les rend avec tendresse, d'une manière délicate et éloquente. Les soixante-cinq numéros de cette exposition sont tous intéressants, tous dignes de figurer dans les collections d'amateurs ; s'il fallait toutefois en citer d'aucuns plus spécialement, notre attention s'arrêterait à la Première leçon, au Curé de campagne, au Souper de l'apache, à l'Amateur, etc.
D.-WID D .WGERS
d'.vprès une lithockaphie nu temps
tallé coquettement, 15. rue Auber, un dépôt de ses œuvres. Grands vases décoratifs ornementés d'iris, bestioles spirituellement campées et coloriées, portebouquets en formes de coqs, crabes servant d'encriers, canards et faisans prenant leur vol sur les tentures, statuettes de ;\I""^dc Frumerie ou de Fix- Masseau, décors d'Orient ou de fantaisie, il y a ainsi, avec des colorations douces, caressantes, quantité de bibelots amusants, aux formes graciles, bijoux d'étagères et de vitrines, s'harmonisant bien avec les intérieurs modernes ; jardinières aux contournements bizarres, assiettes au fond d'or comme semées de papillons, aiguières au.x détails capri. cieux, immenses amphores au.x feuillages en rondebosse, fleurs mauves sur des fonds gris-laiteux, « un enchantement des yeux et des doigts, presque un poème de voluptés coupables n a écrit Jean Lorrain de certaines patines, roseaux sabrant des horizons enneigés, il a quantité de ces compositions primesautières, d'une marque très personnelle. Au milieu de l'anglomanie des étalages de la rue Auber, les céramiques de Lachenal sont un régal de parisianisme.
Les cér.\miques de L.vchenal. — Après vingt années d'expositions chez Georges Petit et récemment chez Majorelle, le bon céramiste de Châtillon, Edmond Lachenal, a voulu être chez lui. et a ins-
ŒUVRES DE CAMILLE Cl..\UDEL ET DE BERNARD
Hœtger (galerie Eug. Blot). — Sous le parrainage, pourrait-on dire, des deux grands maîtres, Rodin et Constantin Meunier ; de Camille Claudel et de Bernard Hoetger, présentés par une éloquente pré-
face de Louis Vauxcelles. l'œuvre apparaît prometteuse de chefs-d'œuvre peut-être, quand des influences indéniables auront cessé, quand une individualité absolue se sera dégagée complètement des langes du début. M"*" Claudel, qui a de l'esprit dans les Bavardes, une sorte de lyrisme dans Per&ce, un imprévu attrayant dans la Fortune, de l'intensité d'émotion dans Y Abandon, a magnifiquement exprimé le tournoiement de la dan.se et l'ivresse de la volupté avec la ^'alsc ; c'est de ses statues et statuettes celle qui impose l'admiration, révèle une personnalité.
Bernard Hoetger qui a emprunté ses Avewglcs à une toile légendaire, transposition de métier, voit dans le manœuvre la bête humaine, exacerbe la misère de l'ouvrier sous l'effort, est tragique dans le Hâleur, sait de la Vie et de l'Humanité la souffrance, le drame continu, reprend une sérénité anticjue avec des torses qui ont un calme d'icônes. Le bronze est bien ce qui convient à ces anatomies tumultueuses ou lisses, à ces formes bossuées ou caressantes, et la galerie de 'SI. Blot contient ainsi des productions très intéressantes de l'art contemjiorain.
Œuvres de Théodore Rivière (salle Chaîne et Simonson). — Ces œuvrettes étaient déjà
célèbres, il y a plaisir à les trouver réunies, la collection synthétisant l'art minutieux du sculpteur. Joyaux de vitrine combinés en des matières diverses, bronze, ivoire, marbre, or, argent, bois, émaux ; orientalismes d'une réalité moderne [Cava-