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LE GOUT PUBLIC DANS L'AMEUBLEMENT

A r retour des villégiatures, rien n'est intéressant ^^ comme la visite des magasins de Paris pour se rendre compte du goût public et de son évolution annuelle.

Le hasard m'ayant dernièrement mis en rajiport avec le chef du rayon d'ameublement d'un grand établissement parisien, j'ai pu, dans une visite détaillée, faire un examen commenté du mobilier qui fournit la majeure partie de ce que j'appellerai les acquisitions bourgeoises.

Mon chef de rayon est un homme aimable, intelligent en son commerce. Successivement appelé à diriger les rayons de papetei'ie, de vaisselle et de bic^Tlettes, il fait faire d'excellentes affaires à la maison qui l'emploie.

Et comme, après une vue d'ensemble, je m'étonnais de la quantité de pseudo-styles, de fantaisies Renaissance et xviii® siècle, présentant les plus déplorables exemples de prétentieuse opulence :

— Ah ! monsieur, me dit-il, avec un sourire nuancé d'indulgence, on voit bien que vous êtes un artiste !... \'oyez-vous, ici, il en faut pour tous les goûts !,..

— Même le mauvais ?

— Même celui que vous qualifiez de mauvais.

— Et, questionnai- je. vers quels modèles le public revient-il plus fréquemment ?

— Cela dépend. Il y a des engouements et des saisons. L'art nouveau, les fantaisies laquées, ont un public. Mais la majeure partie et la meilleure de notre clientèle préfère nos bons meubles destyle!...

Et mon interlocuteur, tapotant fièrement sur une table de salon, une fantaisie Louis XV surchargée de cuivreries en rocaille mais dont le dessus trop étroit, les pieds trop lourds et d'un galbe courtaud auraient fait hurler un ouvrier ébéniste du xvni« siècle.

— Le voilà, Monsieur, le bon, le beau meuble français ! L'art nouveau et sa camelotte n'arriveront pas de sitôt à le démolir dans le goût du public.

— Donc, on préfère en général le meuble luxueux?

— Oui, Monsieur, le meuble de style, bien conditionné, dans des prix abordables.

Attirant mon attention sur un buffet de salle à manger, au fronton Henri II, aux montants s'érigeant en chimères Louis XIII. et dont les panneaux sculptés s'agrémentaient de faisans et de perdrix suspendus en panoplie Louis XV :

— \'oici un article soigné que nous pouvons donner à d'excellentes conditions. Regardez la richesse de ce travail, le fini des moulures.

J'esquissai un sourire navré :

— D'ailleurs, ne croyez pas que les modèles artistiques soient dédaignés, au contraire. En dehors de l'art nouveau dont nous possédons les dernières créations, nous avons les fantaisies bretonnes et normandes pour lesquelles le public montre une faveur marquée. En voici des spécimens très originaux.

Je défilai devant une série de crédences, de vaisselliers, d'armoires, où, sur les rares places laissées par les bosses et les ajourages, s'ébattait un peuple

de joueurs de binious et de paimpolaises sculptés pour peuplades nègres.

— Mais, lui dis-je, du moment que vous connaissez les tendances de votre clientèle, ne pourriezvous lui donner des modèles plus... purs de formes, d'une esthétique plus châtiée... ou des copies exactes ?

J'avisai un secrétaire charmant qui sans nul doute était la reproduction scrupuleuse d'un joli meuble du xviiie siècle :

— Ceci, par exemple.

— Certainement, nous avons des copies de pièces

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