BUFFET DE S.^LLE A MANGER (FABRICATION COURANTE) DIT DE STYLE HENRI II
de musée ; nous avons même un assortiment de véritables meubles anciens, mais outre que c'est beaucoup plus cher, cela ne s'adapte pas à tous les intérieurs. Et, embrassant d'un geste large l'amoncellement de ses fantaisies :
— Tandis que ceci peut aller partout !
— Pourtant, insistai-je un peu effaré, je ne vois pas en quoi la façon d'un meuble de style revient plus cher que celle d'une... fantaisie.
— Dame, il faut des ouvriers exprès. Ce sont des spécialistes. De plus, l'exécution demandant plus de soin, la fabrication en est plus longue.
— Pourquoi ?
Et lui désignant un des meubles du style salade :
— Je ne m'explique pas les raisons pour lesquelles un ouvrier qui tait avec tant de soin les moulures d'un pareil modèle déployera plus de savoir en
exécutant le même travail sur une forme plus harmonieuse. Quant à la scuplture, il est, ce me semblé, aussi facile de copier un bon modèle qu'un mauvais. La faute en serait donc plutôt au fabricant qui...
— Pas le moins du monde. Les fabricants sont comme les maisons de vente, ils exécutent les meubles qu'ils trouvent à écouler. Croyez-moi, me dit le chef de rayon d'un air légèrement narquois, si les modèles étaient mauvais, le public ne les achèterait pas.
Je me surpris à murmurer :
— Croyez-vous ?
— Assurément. Nous voyons bien quelles sont les préférences et quels sont les articles qui nous restent pour compte.
Et, triomphant :
— Tenez, le japonais, les chinoiseries... les artistes eux-mêmes n'en veulent plus !... Ah ! mon cher Monsieur ? la mode ! voyez-vous ! La mode !...
— D'accord, mais la mode, c'est le fabricant, c'est vous, le vendeur, qui l'imposez au public.
— Jamais de la vie !
— Voyons ! De quelle façon la clientèle manifeste-t-elle ses préférences ?
— En choisissant parmi les modèles qu'elle trouve ici.
— Donc, c'est sur ce que vous lui imposez préalablement que le public fait son choix ?
— Nous n'imposons rien au public. 11 voit dans nos magasins une variété de modèles, il achète ceux qui lui conviennent.
— Mais à qui incombe le soin de centraliser les objets à lui montrer ?
— Mais... à nous, me dit mon chef de rayon en se rengorgeant.
J'avais ma conviction sur ce point et je crus devoir la soumettre.
— La ])lupart des modèles de style que vous venez de me montrer, lui dis-je, je parle bien entendu de ceux dont les prix sont moyens et par conséquent les plus répandus, sont
d'un goût déplorable ; la soi-disant fantaisie qui les caractérise est en désaccord non seulement avec les styles dont elle prétend être tirée, mais avec toutes les lois de l'équilibre et de l'har monie.
Mon interlocuteur me considérait avec un |)eu d'inquiétude.
— \'ous voulez, continnai-jc. vous soumettre aux exigences du jiublir. du client qui achète et ]iaie. Très bien. ]\Iais ne trou\-ez-vous pas qu'il serait possible tout en satisfaisant à ses desiderata de relever le niveau de son goût en ne mettant sur le marché, en ce qui concerne les imitations ou interprétations de styles, que des œuvres épurées répondant à la fois aux besoins de la mode et aux lois de l'art et de la logique. Des différences insensibles (/ pyiori font pourtant que tel ou tel objet est plus conforme aux exigences d'un style, aux principes de la beauté. Pour le public ■ — qui ne jette qu'un coup d' œil superficiel et d'ensemble — les modèles sembleraient être les mêmes, mais ils auraient subi d'importantes, d'indispensables modifications...
— ^Modifier la fabrication, désorienter les ateliers organisés et entraînés ! Changer ce qui depuis cinquante ans. que dis-je, depuis soixante ans, est une source inépuisable et copieuse de bénéfices pour l'industrie... c'est insensé! Mais, Monsieur, le public ne réclame rien ! 11 est enchanté. C'est par miniers que les modèles que vous décriez se vendent !
— Raison de plus. Le public ne se jilaint jamais. Il n'achète que ce qu'on lui montre. Montrez-lui de meilleures choses, il les achètera aussi. 11 y aurait pour les directeurs des grands magasins, un rôle supérieur à remplir pour la propagation du goût et sans que cela soit au détriment de leur intérêt matériel, au contraire.
— Et lequel ?
— Ne laisser mettre en vente que des modèles donnant toutes les garanties esthétiques.
— Mais c'est ce que nous avons la prétention de faire, me répondit le chef de rayon, d'un air légèrement vexé.
Plein de mon sujet je poursuivai :
— Une commission permanente, oui, un comité, nommé par l'Etat, et formé de compétences, ne pourrait-il périodiquement.
et sur leur demande, être mis à la disposition des directeurs des grands établissements pour examiner la série des modèles soumis par les fabricants et décider quels sont ceux qui réjwndent le mieu.x aux lois éternelles de l'art, du goût et de la beauté ?...
Je n'achevai i)as. Mon chef de rayon, me jetant un regard effaré, prétextait un ordre urgent à donner et s'éloignait avec une grande rapiilité.
P.-\UL Steck,
Inspecteur de l'enseignement du dessin.