‹ L'art et les artistesChapitre 18 sur 18 · L'IMMORALITÉ DANS LES ARTS · texte numérisé non relu

L'IMMORALITÉ DANS LES ARTS

Pendant la dernière exposition triennale, les journaux conservateurs, dont la pudeur est si délicate, se sont élevés avec indignation contre certaines tendances de nos artistes à mettre en scène des sujets d'un naturalisme expressif. Evidemment, une partie du public approuvait ces indignations, les croyant sincères et ne se donnant pas la peine de les examiner, de les contrôler. Quand on parle au nom de la décence outragée, il y a du reste toujours un assez grand nombre de citoyens qui croient de leur devoir de crier plus haut que les autres : ces protestations intéressées prouvent en faveur de la morale, ainsi défendue par ceux-là mêmes qui l'outragent le plus dans l'intimité de leur existence. Lorsqu'un voleur se sauve, ce ne

LART et les artistes

sont pas toujours les honnêtes gens qui lui donnent la chasse avec le plus d'énergie.

Les conservateurs ultramontains voient l'immoralité où la religion est déclarée inutile, et cela revient à dire voient l'immoralité partout. On peut tout au nom de la religion ; le mal même — j'allais dire le mal surtout — est considéré comme un bien, du moment qu'on le fait pour le culte et pour tout ce qui y touche.

Dans les questions d'art, ainsi que dans les questions de politique et de philosophie, l'ultramontanisme ne voit que son intérêt. Un tableau, une statue n'ont de raison d'être que s'ils glorifient l'Eglise, que s'ils peignent sa gloire, que s'ils donnent des preuves de sa puissance. Et devant toute œuvre d'art, les pudibonds philosophes catholiques se voilent la face, du moment que le nu est simplement du nu, du moment que le sujet flagelle autre chose que les ennemis de Rome.

Quant à la morale humaine et sociale, quant à la beauté et à la vérité, ce sont là choses qui n'importent guère. Pour les croyants, le sens commun n a également rien à voir dans les œuvres d'art; l'absurde, au contraire, est parfaitement admis.

Il m'a semblé que cette étrange situation était assez importante pour lui consacrer quelques pages rapides. En ces temps de défaillance et à cette époque de transition pleine de malaise, il est nécessaire de débarrasser le plus souvent possible les faits et les idées des flots de sophismes dans lesquels on essaye de les noyer. La con-

l'immoralité dans les arts 365

science est un instrument trop facile à fausser, pour qu'on ne croie pas de son devoir de le faire résonner de temps en temps, afin de s'assurer s'il donne encore la note juste. Le catholicisme n'a qu'un seul procédé pour dominer les consciences : c'est d'y jeter le désordre en les nourrissant d'extravagances. Eéagir contre ce système perfide est indispensable; à côté des affirmations mensongères et des sottises corruptrices, plaçons toujours les examens du sens commun, faits au seul point de vue de la réalité sociale. Si l'on ne combattait pas sans repos les ennemis de la raison, il ne faudrait pas plus d'un quart de siècle pour que l'humanité fût replongée dans les épaisses ténèbres du moyen âge.

Les conservateurs combattent le mal dans les arts sous deux espèces différentes : le nu les offusque; le « sujet » qui flagelle certains vices, qui seulement les met en scène, éveille leur indignation.

Des exemples feront tout de suite comprendre à quel étrange sens moral obéissent ces philosophes pudibonds.

On a placé sur les murailles des écuries et des jardins du roi, rue Ducale, des groupes d'enfants. Ces enfants, représentant je ne sais quelles allégories, sont absolument nus, nus comme le discours d'un académicien, selon l'expression d'Alfred de Musset, nus du haut jusques en bas. Tartufe s'est indigné et a protesté : c'était son rôle.

A l'exposition triennale, M. Charles Hermans avait exposé un tableau de mœurs modernes intitulé à VAnbe, où Ton voyait un groupe de viveurs sortant, après une nuit blanche, d'un restaurant à la mode. Tartufe s'est encore indigné ; et ses clameurs ont eu pour résultat d'intimider le gouvernement, qui n'a pas osé acheter cette belle œuvre pour le musée moderne, bien qu'elle fût désignée, par le sentiment public intelligent, pour aller prendre place parmi les meilleurs produits de notre art national au xixe siècle.

J'ouvre ici une parenthèse.

Le gouvernement a donné à M. Hermans, à l'occasion de l'exposition triennale, la croix de l'ordre de Léopold.

Le gouvernement a donc récompensé, d'une récompense « honorifique » , l'auteur d'un tableau immoral! Tels sont les produits du parti pris. Quand la logique est absente, on se donne ainsi à soi-même des démentis. Les journaux ultramontains ont fait commettre un non-sens à M. le ministre de l'Intérieur.

Depuis, le tableau de M. Hermans a voyagé en Allemagne, où il a obtenu un très grand succès...

Le nu des enfants. Qu'y a-t-il au monde de plus délicieusement joli qu'un petit enfant, tel que la nature nous le donne? Les peintres « chrétiens » des époques « de foi » n'ont pas cru devoir voiler cette nudité gracieuse, même

l'immoralité dans les arts

quand ils représentaient l'enfant d'Israël sur les genoux de sa mère. Bien plus : des vierges ingénues de l'époque gothique jouent, d'un doigt caressant, avec l'objet qui offusque la pudeur de nos modernes Tartufes. Nos pères, bien autrement croyants que nous, ne voyaient là rien qui outrageât la décence.

L'enfant n'est vraiment beau que lorsqu'il est nu. Quelle grâce dans ses formes, et de quelle radieuse lumière rayonne sa peau satinée ! C'est une fleur qui s'épanouit, c'est une pierre précieuse, c'est « un ange » . Oui, le chrétien que les sentiments extravagants ne troublent pas, se représente Dieu entouré de grappes d'enfants tout nus, ailés comme l'amour antique, et jouant sur les nuages.

Partout, dans les tableaux mystiques, les peintres les ont semés à profusion, ces criminels roses et souriants ; le ciel en est plein : on entend leurs battements d'ailes et leurs rires harmonieux. La joie, le plaisir de vivre éclatent dans tous leurs mouvements. Ils ne rient pas de la bouche seulement, ils "rient avec les yeux, ils rient avec les fossettes de leurs joues, de leurs bras, de leurs mains potelées. Rien au monde ne peut rendre ce charme de la pureté toute nue. Aussi les mères, qui ne sont point des jésuites, baisent leurs enfants sur toutes les parties de leur corps, avec un abandon chaste que les pudibonds philosophes catholiques ne pourront jamais comprendre.

On ne sait vraiment à quelle aberration du sens moral, à quel sentiment saugrenu, à quelle

sensation inavouable obéissent les calomniateurs de cette nudité exquise. Par cela seul, ils se mettent hors de l'humanité.

Les enfants tout nus de Raphaël sont quelquefois un peu de petits hommes. Raphaël cherchait un <r beau » composé, qui souvent s'éloignait des formes naturelles. Ses jésus et ses anges, déjà rêveurs, n'ont guère d'ingénuité. Le Jésus de la Vierge à la chaise, quoique très enfant, a dans les yeux quelque chose comme une pensée méditative. La nudité n'en est pas moins chaste. Mais il y a dans les anges flamands plus de naturel, moins de recherche : l'amour des formes enfantines est plus vrai chez Rubens que chez les peintres italiens.

Etudiez son œuvre à ce point de vue : c'est merveilleux de réalité. Le grand « décorateur » trouvait la nature assez belle, telle qu'elle est, pour n'y point vouloir retrancher ou ajouter, pour ne pas essayer d'en corriger les défectuosités.

Qui jamais, à moins d'avoir perdu toute raison, a osé reprocher à Rubens ses nombreux anges et ses bambins tout nus?

La collection des amours de Duquesnoy a été modelée sous la même inspiration. Boucher, tout en voulant donner à ses amours plus d'esprit que nature, n'est pas parvenu à défigurer leurs physionomies et leurs corps si délicieux. En vain, il lui a mis de la malice dans les yeux : l'enfant est resté chaste dans sa pensée comme dans ses formes.

Au moyen âge, le bambin est plus naïf

l'immoralité dans les arts 369

encore. On le peint tout jeune. Il est suspendu au sein de la Vierge, grêle et blanc, même un peu chétif ; et sa nudité est plus réelle peutêtre que celle des enfants de Rubens. Tandis qu'il étanche sa soif et apaise sa faim, il joue avec son pied nu, dont les doigts sont crispés par une jouissance toute matérielle. Est-ce celui-là que les susceptibles conservateurs vont accuser d'immoralité ?

Il y a dans une église de Bruges une vierge avec le Jésus, groupe en marbre attribué à Michel-Ange ; un chef-d'œuvre.

Jésus est absolument nu, vu de face, debout entre les genoux de sa mère. Pourquoi donc l'indignation des ultramontains n'a-t-elle pas signalé ce Jésus, en le qualifiant d'impudique? La feuille de vigne n'est donc pas connue à Bruges? C'est que, sans doute, l'absurdité même a ses bornes. Être plus que grotesque, c'est difficile.

La nudité ne peut être immorale que dans la pensée des imbéciles et des corrompus. L'immoralité est dans l'intention de l'artiste ou dans l'imagination du spectateur, même lorsqu'il s'agit de nudité nubile.

Les temples catholiques sont remplis de nudités des deux sexes. Le Christ, sur la croix, porte un costume que la police ne tolérerait pas dans les rues de nos villes. Voyez le Christ foudroyant le monde , de Rubens, au musée de Bruxelles : le Dieu j usticier est nu ; la Mère

montre son sein dans un mouvement pathétique véritablement sublime.

La plupart des martyrs, qu'on les grille, qu'on les pende, qu'on les perce de flèches, qu'on les crucifie, sont nus.

Madeleine, la pécheresse repentante, pleurant au désert sur ses amours passées, est à demi nue. Sa belle poitrine, qui palpitait autrefois sous les baisers, étale des blancheurs rosées. La fille de joie apparaît sous les repentirs larmoyants de la sainte future. Comment ne jettet-on pas hors du temple ces nudités friandes? Croit-on qu'elles ne font pas rêver les adolescents plus que les sévères nudités païennes?

Tous les personnages du Jugement dernier de Michel-Ange, sont dépouillés de leurs vêtements. Est-ce que ce naturalisme brutal est capable de corrompre? Le sentiment exprimé par le grand artiste, une terreur mystérieuse, n'est-il pas bien au dessus de toutes les pensées inquiètes et de toutes les répulsions factices des ultramontains?

Adam et Eve sont nus dans leur âge d'ignorance. Allez voir Y Adam de l'Albane, au musée de Bruxelles, et dites-moi si son état de nature est révoltant et s'il peut corrompre la pensée.

Van Eyck a peint pour son Agneau mystique Adam et Eve à l'heure de la tentation. Ils sont également au musée de Bruxelles ; ils viennent du maître-autel de la cathédrale de Gand, où ils sont restés pendant plus de quatre siècles sans que nul philosophe irrité ait demandé, au

l'immoralité dans les arts

nom de la morale, de livrer aux flammes ces nudités bibliques. Bien que cet Adam et cette Eve soient peu distingués, la vulgarité de leurs formes n'ajoute rien à l'impression qu'ils font au spectateur. La pensée de Van Eyck était pudique ; son œuvre est chaste malgré tout. Eve pourtant s'apprête à manger du fruit défendu et à devenir, selon la fable, la mère du genre humain. Un esprit subtil à trouver dans les images des idées coupables, ne serait pas long à découvrir, voltigeant au dessus de ce couple tout charnel, une action immorale; un ultramontain pointilleux verrait de l'immoralité jusque dans la rougeur de la rose.

Wiertz aussi, le peintre philosophique et satirique à la suite de Rubens, le sculpteur par fantaisie, a fait un groupe d'Adam et Eve. C'est la séduction par le sang, par la promiscuité, par la passion, par la volonté de la nature. Est-ce immoral? Non pas! Oui peutêtre pour les Tartufes aux désirs sans cesse refoulés, et qui ne veulent que pécher dans l'ombre pour la plus grande gloire de l'hypocrisie.

Tous les exemples, identiques ou contraires, prouveraient que l'immoralité est dans l'intention du peintre ou dans l'imagination du spectateur; le nu n'est que le prétexte.

Le nu de la statuaire grecque est chaste, quoique les Grecs, — ou parce que les Grecs n'avaient pas des sentiments mystiques. Ils étaient « naturels, » et la nature n'est ni pudique ni indécente ; elle est la nature. La vérité

et la beauté ne peuvent point être immorales. La Vérité est représentée toute nue, et c'est pourquoi les hypocrites et les méchants lui préfèrent le Mensonge. L'histoire est un enseignement et un moyen de moralisation ; mais il faut qu'elle soit vraie, c'est à dire nue.

Il est inutile d'insister davantage. Ce n'est pas le nu qui est immoral ; c'est l'action du personnage représenté qui peut seule offusquer la pudeur de la conscience. L'art est au dessus des lois de police et des mœurs ; il ne suit point les transformations incessantes de nos répulsions et de nos délicatesses.

L'Achille au repos, la Vénus de Milo n'éveillent d'autre sentiment, chez les hommes sains d'esprit, que l'admiration.

Si certaines pudeurs étranges souffrent à leur vue, c'est sous l'influence d'une pensée secrète, inavouable. Le coupable n'est pas la statue toute blanche, dans son éternelle immobilité, dans sa pose simple, dans l'harmonie de ses formes, dans sa splendeur; le coupable est l'homme vivant qui regarde, baisse les yeux et rougit.

Le « sujet », conte, fantaisie, scène observée, fait historique, drame ou comédie, est considéré par les conservateurs ultramontains au point de vue spécial qui leur sert toujours de critère.

Peindre le vice, représenter le vicieux, pour ces philosophes étonnants, c'est faire acte d'immoralité.

l'immoralité dans les arts

Le chef-d'œuvre de Molière, Tartufe, est une œuvre immorale!

Le grand satirique y a montré l'hypocrisie se couvrant du manteau de la religion ; c'est la vérité même des mœurs d'alors et des mœurs d'aujourd'hui. L'hypocrisie est un des ferments de la contemplation mystique ; le vœu de célibat, le détachement (théorique) des biens terrestres ajoutent à ce sentiment détestable quelque chose de profondément répulsif : voilà Tartufe.

Montrer cet homme aux prises avec ses instincts de bestialité naturelle, c'est commettre une mauvaise action, parce qu'il appartient au groupe des croyants !

Si le sens commun des ultramontains avait pour sanction les mouvements de la conscience humaine, au lieu de protester contre ces beaux élans de la moralité universelle, ils flétriraient avec indignation les vicieux de toute catégorie ; ils seraient sans pitié surtout pour les coquins démasqués par le philosophe et par le satirique, lorsque ces coquins leur appartiendraient.

Leur règle de conduite est toute contraire. Leurs partisans sont inviolables. Les hommes qui leur obéissent sont saints malgré tout. Et cela est logique avec leur loi morale, qu'ils déclarent la seule bonne, la seule infaillible.

Qu'un des leurs commette de ces crimes qui outragent à la fois les lois et la nature : si cela se peut, si la justice n'a pas eu le temps encore de l'empêcher de fuir, on le soustrait au

tribunal correctionnel ou à la cour d'assises. Il disparaît : ce n'est plus un être responsable; il appartient à la collectivité, et la collectivité l'arrache à ses juges. Voilà la morale ultramontaine. Si Eome pouvait brûler tous les exemplaires du Tartufe de Molière, de telle façon que cette grande œuvre n'existât plus même dans nos mémoires, elle n'hésiterait pas un moment. Pour agir moralement, au contraire, il faudrait exiger du prêtre, du moine, du jésuite, qu'ils lussent Tartufe plus souvent que leur bréviaire.

Dans les expositions, les critiques conservateurs nomment tableaux immoraux ceux qui mettent en lumière certains faits historiques de nature à montrer les mobiles « religieux » sous leur véritable jour. Si vous avez l'audace de peindre le clergé brûlant ou tenaillant des hérétiques, vous faites un tableau immoral. Le massacre des huguenots est un sujet mis à l'index. Les tortures subies par Urbain Grandier ne peuvent devenir un tableau sous peine d'être qualifiées de mensonge libéral.

Exhiber aux Spartiates un esclave ivre pour les dégoûter de l'ivrognerie, c'est commettre un acte immoral.

Le tableau de M. Hermans, de la dernière exposition triennale, A l'aube, a été surtout le but des attaques ultramontaines. L'auteur était un monstre d'immoralité. Si le gouvernement achetait cette œuvre odieuse, il soulevait contre lui tous les honnêtes gens.

Quels drôles d'honnêtes gens!

l'immoralité dans les arts 375

Le tableau de M. Hermans est immoral à la façon du Tartufe de Molière. Il montre le vice, la débauche et, comme contraste, à la manière de tous les poètes amoureux de l'antithèse, des ouvriers se rendant à leur travail.

Les conservateurs n'aiment pas qu on touche au riche; le riche est en quelque sorte sacré, sacré de la même façon que le prêtre. M. Hermans s'est permis de peindre un groupe d'oisifs dans cet état qui devait servir d'exemple aux Spartiates. Les fils de nos privilégiés, présentés sous cette espèce, quelle honte — pour le peintre !

Ah! si ç'avaient été des ouvriers qu'on eût peints dans un de ces moments où ils ont laissé leur raison au fond des verres : à la bonne heure !

Que le bourgeois opulent, ou l'aristocrate chargé d'aïeux, mène une vie « de polichinelle » , c'est son droit. La débauche n'est point immorale sous l'habit noir, et la cravate blanche rend les plus vilaines actions aussi blanches qu'ellemême. Les hautes classes étant sacrées, malheur à qui y touche ! L'oisiveté peut tout se permettre. Tant pis pour qui passe auprès des voitures armoriées de ces jouisseurs : Téclaboussure est pour le passant.

Quelle était cependant l'intention de M. Hermans?

Il y a dans son tableau deux mobiles évidents, qu'il faut être aveugle pour ne point voir.

D'abord, une impression de nature, l'observa-

tion d'un fait : des viveurs sortent, à l'aube, accompagnés de leurs femelles, d'un restaurant à la mode. Cela peut se voir tous les jours dans les grandes villes du monde civilisé.

A la même heure, les ouvriers vont à leur travail ; les deux groupes se rencontrent : l'antithèse est le produit d'un des nombreux hasards de la réalité.

Premier mobile : représenter une scène réelle.

Deuxième mobile : en faire une œuvre morale par la vérité et par l'antithèse.

On se creuse en vain l'esprit ; impossible de voir dans ce tableau la moindre apparence d'immoralité. Les travailleurs sont calmes, et comme indifférents ; ils ne posent pas pour la vertu : ils vont où le devoir les appelle. Les viveurs ne sont nullement préoccupés de ce qu'on pense d'eux : ils sont là dans leur impudence naturelle, ne sachant même pas qu'ils sont odieux, car ils n'ont point de sens moral, ces « fils de famille » .

Aussi, les critiques ultramontains n'ont eu garde d'expliquer leur indignation, de dire pourquoi ce tableau était une œuvre de corrompu.

Comme le Tartufe de Molière, la scène d'Hermans froisse leurs susceptibilités particulières. — Ne touchez pas aux nôtres, disentils : ils sont inviolables. Cherchez ailleurs vos exemples de débauche et de cynisme.

Lorsque les jeunes « nobles » héroïques sont allés jeter des pierres dans les vitres de

l'immoralité dans les arts

V. Hugo, place des Barricades, on les a beaucoup approuvés dans le camp ultramontain. La justice ne les a pas poursuivis. Telle est la morale des conservateurs.

Je suppose que M. Hermans eût fait un tableau de cette belle scène nocturne, et eût montré les braves lapideurs dans leur beauté réelle : il aurait encore commis une œuvre immorale.

Il y avait à l'exposition dernière un autre tableau qui a éveillé la protestation des pudibonds.

Un vieux beau, une sorte de ténor blanchi et devenu riche, est chez une « petite dame » . Il veut acheter ses bonnes grâces et lui offre un billet de mille francs. Elle, indifférente — en apparence sans doute — tourne le dos au séducteur et donne tous ses soins à sa toilette. L'auteur de ce tableau est M. De la Hoese.

Comment, représenter un vieillard dans cette situation ! Un homme en cheveux blancs, ainsi mis sur la sellette ! C'est abominable , c'est immoral. Mais qui est-ce qui est immoral? L'auteur, ou le personnage représenté? Molière, ou Tartufe? Il faut choisir. — Respectez mes cheveux blancs, dit le vieillard. — Respectez-les vous-même, répondent l'artiste et le public, dont le sens moral n'a pas été altéré par l'esprit de parti. Voyez-vous dans la scène ainsi présentée une intention mauvaise? Moi, j'y vois une satire, un tableau de mœurs : c'est un des nombreux profils perdus du xixe siècle qui est là en image. Tant pis pour le xixe siècle, et tant pis

pour les vieillards sans honte qu'on y voit étaler leur ignominie.

Les classiques et les idéalistes ont une autre façon de comprendre les choses ; elle n'est pas moins étrange que celle des ultramontains. Les conservateurs d'ailleurs se ressemblent : ils ont un parti pris, une morale particulière, un jugement facile à émettre, une réponse qui répond à tout.

Ils veulent conserver les anciennes coutumes du temps où leurs aïeux dans la moralité étaient les maîtres, les lois qui ne sont plus d'accord avec le temps présent, avec la vie telle que les transformations de l'esprit humain nous l'ont faite. Les principes surannés, les antiques formules, le style stéréotypé, l'art réglementé, l'idéal puisé dans les vanités mondaines, tout cela est et doit être éternel.

Il serait bien étonnant, cependant, que les hommes conservassent des ruines quelconques au milieu de toutes les réédifications qui se sont faites dans les temps modernes. Les sciences politiques et exactes, l'industrie, le commerce, la navigation, l'agriculture, le socialisme dans toutes ses manifestations, la guerre, les rapports entre les peuples, tout s'est métamorphosé, tout a évidemment progressé. Pourquoi les arts seraient-ils conservateurs? L'idéal classique, et la morale qui en découle, me font l'effet d'un vaisseau à rames voulant marcher côte à côte avec un steamer à vapeur, — ou

l'immoralité dans les arts

d'un papyrus concourant avec une feuille d'impression, — ou d un sablier orgueilleusement posé à côté d'une pendule.

Le mot conserver, dans le sens d'immuabilité, n'est pas humain. Dans les arts, comme en morale, il appartient au dictionnaire archéologique.

Pour les artistes de l'idéal, ce qui est moral, c'est ce qui appartient aux mondes de toutes les aristocraties.

Faire le portrait d'une courtisane populaire, c'est mal, c'est prostituer son talent. Les filles galantes de Jean Steen ont donné à ce peintre de la réalité une épouvantable réputation.

Mais peindre Vénus, cette fille de joie olympienne, cela est permis.

Tout ce qui touche aux dieux, aux demidieux, aux rois, aux princes, aux puissants, à l'Eglise, voilà le milieu par excellence, le grand art, l'art moral et civilisateur. Nus ou vêtus, les personnages de l'Olympe et des cours sont la distinction même. Pan le lascif et Bacçhus l'ivrogne appartiennent au grand art. Jupiter le libertin reçoit des hommages, et Mars le brutal peut prendre un bain de sang sans rien perdre de la parfaite considération des puristes.

Mais, chose étonnante, représentez tous ces dieux et ces demi-dieux avec des vêtements modernes, c'est immoral. La réalité vraie répugne à ces esprits distingués qui vivent en la compagnie des grands coupables, des vicieux olympiens.

Ainsi, rien d'immoral dans les faits et gestes de Laïs; mais on vous méprise si vous mettez en scène Mlle Toto !

Que manque-t-il donc aux idéalistes ? Le sens commun, le sens social. Ils s'attachent à des formules; le fond des choses leur échappe. Le faux et le vrai finissent par se confondre dans leur cerveau, comme dans la conscience des hommes qui hantent les joueurs heureux, les spéculateurs sans vergogne, se confondent le bien et le mal.

Mais quels sont les tableaux, quelles sont les statues de caractère immoral, c'est à dire qui renversent toutes les notions de justice humaine et de philosophie, qui révoltent réellement le goût et la pudeur?

Ce sont ceux qui montrent des actions mauvaises en les donnant comme bonnes ; ce sont ceux qui proclament vérité le mensonge ; ce sont ceux qui peignent le sensualisme bestial dans l'intention de le rendre aimable. L'immoralité est à la fois dans l'action représentée et dans la pensée de l'artiste ; quelquefois dans l'imagination du spectateur, et c'est tout naturellement le spectateur qui est immoral.

Représenter, aujourd'hui, les vertus chrétiennes, devenues les vertus catholiques- romaines, c'est mentir. Glorifier la charité en la plaçant plus haut que le travail, c'est immoral. Il ne faut tromper personne, et surtout il ne faut pas tromper le public, enfant crédule ;

l'lmmoralité dans les arts

rien n'est gobeur comme la foule des ignorants; il faut respecter la foule et ne jamais essayer de faire passer à ses yeux le noir comme la couleur la plus brillante, et les prêcheurs comme les plus vertueux des mortels.

Quand l'artiste n'a pas foi dans son œuvre, il fait toujours une œuvre sans valeur; la santé manque, et qu'est-ce que l'immoralité, sinon le produit d'une maladie de la conscience, intérêt personnel ou corruption native?

On ne fait plus beaucoup de tableaux religieux ; il y a une bonne raison pour que les peintres s'abstiennent de s'inspirer des « saintes » écritures et de la vie des « saints » hommes : ils ne croient pas, ils n'ont plus cette foi aveugle et fanatique, cette simplicité « dame » , cette profonde ignorance des sciences naturelles, qui les livraient aux prêtres et aux mœurs cléricales. Quelques uns cependant font encore des tableaux d'église : c'est une industrie. Au fond, ils ne sont pas convaincus. Ce que l'on continue à nommer l'Esprit saint ne les inspire plus. Le libre examen les a transpercés malgré eux, d'outre en outre, à mesure qu'ils ont pénétré dans l'histoire vraie et dans les phénomènes réels. N'avoir point foi dans son œuvre, c'est assez pour que l'œuvre n'ait plus ce caractère viril et cette personnalité qui imposent, cette physionomie profonde où l'esprit de l'auteur est comme incrusté, et qu'on admire dans tous les tableaux exécutés parles artistes du moyen âge, de 1350 à 1500.

382 LART et les artistes

Nos peintres religieux sont de pâles imitateurs qui peignent le Christ en bâillant, et la Vierge en pensant à leur maîtresse. Souvent c'est la maîtresse qui pose pour la mère du Nazaréen ; et quelque portefaix à la physionomie rude ou bestiale sert de modèle pour le « fils de Dieu » .

Est-ce que de pareilles images, qui n'ont plus même les apparences du mysticisme, où la foi aveugle ne rayonne plus, dont le mobile est tout mercantile, peuvent être morales? Qui se laisse prendre à ces produits antihumains et aussi antimystiques? Les paysans et les bonnes gens qui ne renient pas réfléchir; le clergé se les fait payer par les autorités gouvernementales, provinciales et communales : cela « décore » les églises. Mais quelle valeur y pourrait-on découvrir, avec la meilleure volonté du monde?

Ces œuvres hermaphrodites, propageant la fable, l'erreur, les mensonges historiques, les miracles impossibles, les extases, effets de l'hystérie, peuvent-elles être morales?

Non. Ce qui n'est pas vrai ne peut produire le bien.

Une œuvre morale est celle qui glorifie la vertu, qui exprime la vérité ou la beauté, qui fait abhorrer ou qui raille le vice, qui acclame le génie humain, qui flagelle le mensonge, qui exalte la justice.

En dehors du vrai, il n'y a ni vertu, ni beauté, ni génie, ni justice. Appuyé sur l'imaginé, l'homme s'égare aussitôt qu'il avance dans la vie et dans l'art.

l'immoralité dans les arts

Les grandes choses humaines ont été produites par l'amour du juste et du vrai.

Quand les statuaires grecs ont fait un dieu ou une déesse sublime, c'est après avoir étudié la nature et en avoir découvert toutes les harmonies. La Vénus de Milo est une femme et l'Achille au repos est un homme. Donnez-leur la vie, et ils se lanceront dans la mêlée sociale, l'une en offrant son cœur, l'autre en mettant son bras au service du droit.

Que voulez-vous faire d'humain avec le mystère de la Trinité, avec l'esprit sous la forme du pigeon, avec la Vierge mère, avec les séraphins ? Tout cela est en dehors de notre entendement : ce sont rêves creux, cauchemars, folies barbares. Depuis que la science est libre, tout s'écroule ; l'Eglise romaine est harcelée par le sarcasme. L'artiste n'est plus, ne peut plus être inspiré par ces histoires menteuses qui ne reposent que sur la tradition, sur des ouvrages cent fois remaniés, sur des visions d esprit malade. L'art religieux est mort, frappé d'impuissance par la science et la philosophie. Il ne produit plus que de vaines images...

Je résume en deux mots.

Toutes les œuvres d'art qui sont en contradiction avec la vérité scientifique, historique, sociale , familiale , et avec l'idée de justice humaine, sont immorales.

Il n'est pas difficile à tout homme de bon sens de les découvrir et de les flétrir.

Page 1