‹ L'art et les artistesChapitre 6 sur 18 · X-E STATUAIRE · texte numérisé non relu

X-E STATUAIRE

Toutes les aptitudes de Wiertz sont celles d'un « artiste; » s il avait passé quelques années dans un conservatoire de musique, il eût sans doute été un excellent virtuose et un compositeur distingué. Il pouvait aussi devenir un calligraphe de grand mérite, car, dit le docteur Watteau dans son Catalogue raisonné, t< il imite à s'y méprendre les divers genres d'écriture qui tombent sous son regard. » Quoi d'étonnant alors qu'il ait fait de la sculpture? Je suis persuadé, pour ma part, qu'il était plutôt statuaire que peintre ; mais si l'idée lui était venue d'être architecte, il eût fait dans le monde le même bruit qu'en se vouant surtout « à l'art de Raphaël et de Rubens. »

Vers 1845, si j'ai bonne mémoire, parut une petite statuette représentant une jeune Mie au bain; elle était debout dans la baignoire, encore revêtue du « simple appareil. » Pour le vulgaire, ce qui justement rendait charmante cette ingénue, c'est l'action dans laquelle le sculpteur l'avait pour ainsi dire saisie et pétrifiée : seule en son cabinet de toilette clos de toute part, elle se dépouille du simple appareil ; les bras levés, la tête cachée dans les plis de la toile, elle va se montrer dans le costume des femmes des îles polynésiennes. Cette baigneuse était l'œuvre du peintre Antoine Wiertz. Depuis cet essai, il avait laissé reposer

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l'ébauchoir et abandonné la terre glaise. Vers 1863, tout à coup, le public est appelé à juger trois groupes importants, la Naissance des passions, les Luttes et la Lumière; c'est, sous une forme poétique et philosophique, le Passé, le Présent et l'Avenir.

Dans la Naissance des passions, Wiertz a suivi le texte de l'histoire religieuse. Sans se préoccuper de savoir si jamais il y eut un premier homme et une première femme nommés Adam et Eve, il les a mis en scène : ce n'était là pour lui qu'un prétexte. Les peintres, du reste, ne se sont jamais sérieusement appliqués à placer leurs compositions sous la sauvegarde du bons sens ou du véritable sens historique. Il y a souvent des preuves d'aberration mentale dans les inventions des plus grands maîtres. Le croyant Eubens, en peignant la vie de Henri IV et de sa femme, n'y-a-t-il pas mêlé l'Olympe païen? De nos jours, on fait intervenir l'Olympe chrétien. Raphaël également se laissait inspirer en même temps par le paganisme et par le christianisme. Wiertz devait suivre la voie tracée par ces génies précurseurs de son propre génie. Ayant à traduire la Naissance des passions, il ne pouvait pas ne point songer à Adam et Eve; le thème était trouvé, et c'était une première difficulté vaincue. Il est bien plus simple de continuer les vieilles traditions, de remettre en scène les personnages les plus usés, de reprendre les rébus enfantins qui ont traîné dans toutes les académies, que de se donner la peine de tirer une idée de son propre

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fonds. La grande ambition de Wiertz, d'ailleurs, a toujours été de perfectionner les travaux d'autrui. Il reprit donc Adam et Eve en sculpture comme il avait repris l'épopée chrétienne en peinture.

Adam est assis; Eve est debout derrière lui : d'un mouvement voluptueux, elle se penche et caresse l'homme. Adam résiste faiblement : il rappelle au souvenir l'absurde défense du « créateur. » Eve bien doucement pose une main sur sa bouche : « Tais-toi ! tais-toi ! je t'aime ! » Comment résister à cette parole brûlante, prononcée d'une voix musicale qui fait vibrer tous les nerfs de cet homme bouillonnant? De la main gauche, cachée avec une sorte de perfidie, Eve tient la pomme, ce fruit de la science et de la vie. Le serpent enlace le groupe.

Wiertz a ainsi exprimé l'amour, l'union des êtres. La vérité vraie serait l'abandon réciproque. Qui nous débarrassera du serpent et de la pomme, ces symboles de la tentation et de la science? L amour tout seul suffit à la tentation, et il y a bien longtemps que la science du bien et du mal n'est plus le produit criminel de la désobéissance de nos « premiers pères. »

Le second groupe, les Luttes, représente deux hommes, puissamment construits, combattant avec un acharnement horrible. Ils sont nus, armés du glaive classique ; ils sont accrochés l'un à l'autre comme des bêtes fauves; l'un d'eux arrache avec ses dents un lambeau de chair au bras de l'autre, tandis que de leurs

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armes ils se transpercent mutuellement. A leurs pieds sont tombés les emblèmes de la puissance autocratique, la couronne royale, et de la puissance populaire, le bonnet phrygien.

C'est l'image du présent, l'époque des luttes ; c'est nous qui sommes là aux prises. Qui sera vainqueur? Lequel des deux athlètes donnera au monde des lois justes ou des lois iniques?

Moi, je ne demande pas mieux que d'en croire le statuaire philosophe : le bien finira par être victorieux. Mais quand? Ce point d'interrogation rendrait pensif jusqu'à la mélancolie le plus confiant et le plus crédule des hommes.

Quoi qu'il en soit, Wiertz a vu en rêve le triomple du Bien et du Mal.

La civilisation a terrassé son ennemi ; elle lui a arraché son arme, que d'un geste superbe elle refuse à ses supplications véhémentes, et debout, de la main droite, elle élève d'un air inspiré le flambeau de la vérité et de la justice. C'est le troisième groupe, la Lumière,

Chacun de ces groupes dit clairement ce qu'il veut dire. Le troisième surtout exprime l'idée de l'artiste de la façon la plus nette, même pour les ignorants. La pensée philosophique ainsi dégagée de l'ingéniosité de la composition, voyons-en maintenant les côtés purement plastiques.

Le groupe de la Naissance des passions est fort contourné : Wiertz semble avoir beaucoup songé à Michel-Ange en le composant. 11 est

vrai que le mouvement de la femme a quelque chose de félin, de voluptueux, qui peut-être a sa cause dans l'ondulation exagérée des formes. Elle est belle d'une beauté un peu massive ; mais n'oublions pas que c'est la mère des hommes dans l'esprit de Wiertz, et que l'humanité doit sortir tout entière de ces larges flancs. Toutes ses vertus sont dans sa beauté : l'éloquence, la persuasion et la douceur; elle est sûre de son pouvoir. L'homme est plein d'abandon et de mollesse; ses formes sont viriles. Mais l'Adam de la tradition se voit trop dans l'inquiétude de la physionomie.

La rage acharnée des lutteurs est tout aussi accentuée que la volupté dans le premier groupe. Les deux antagonistes sont accroupis dans des poses douloureuses. Un d'eux glisse des deux pieds et s'allonge, tout prêt à succomber. Avant de mourir, il frappe son adversaire dans le dos.

Ces deux hommes sont très savamment modelés. Les lutteurs antiques seraient froids dans l'ensemble, placés à côté de ces deux combattants; mais dans le détail, l'œuvre de "Wiertz est plus molle.

Le plus beau des trois groupes, c'est la Lumière. Ici, l'unité me semble parfaite. Le mouvement triomphateur de la Civilisation, amplement et chastement drapée, porte à l'enthousiasme ; cela est simple, digne et grandiose. L'esprit du mal est plein d'anxiété colérique. De quelque côté qu'on se tourne, les deux figures forment un tout bien homogène; les

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lignes extérieures sont grandement jetées. Ce groupe, dans des dimensions colossales, devrait remplacer le temple des Augustins, au nouveau boulevard. Ceci n'est qu'un vœu; mais ce serait trop beau : il n'y a donc aucun espoir de le voir réalisé.

A cette œuvre si fortement conçue, il manque de l'accent dans l'exécution, de l'imprévu dans le modelé, la griffe individuelle : c'est trop sage et trop correct ; les masses ne sont ni assez larges ni assez accentuées. La statuaire monumentale n'admet pas tant de minutie. Wiertz pourtant n'ignorait pas qu'il faut savoir sacrifier les détails à l'ensemble. Ce qui donne aux statues dont le temps a effacé les plans inutiles une si belle unité, c'est cette absence de fini, dont Wiertz ne s'est pas assez défié. Mieux vaut le fruste et le sauvage que ce modelé précieux qui enserre les formes avec tant de rigidité. Les statues carrées des Egyptiens ne manquent jamais de majesté. Les sphynx, colosses accroupis dans le désert, sont en harmonie avec les lignes sévères du paysage et la solennité des vastes espaces pleins de silence.

Il faudrait voir ce que produirait un de ces groupes dans des proportions véritablement monumentales. Au lieu de distribuer cent mille francs en primes improductives aux constructeurs des maisons du boulevard de la Senne, l'administration communale de Bruxelles aurait dû s'entendre avec le gouvernement pour placer le groupe de la Lumière soit

à l'ancienne porte de Schaerbeek, soit sur l'emplacement du temple des Augustins rasé. Si Wiertz avait été Anglais ou Allemand, il y a bien longtemps que son œuvre principale embellirait quelque place publique de Berlin, de Londres, de Munich, de Manchester ou de Dresde.

Le musée contient encore une autre œuvre de « sculpture de genre ; » c'est la femme athlète, de dimensions académiques. Une main sur la hanche, et toute contournée, elle fait tenir sur son front une épée en équilibre. C'est juste de mouvement. Les formes sont assez lourdes et trop rondes ; mais l'ensemble, même par le style, a un caractère de réalité.

Wiertz voulait exécuter un quatrième groupe, qui eût représenté la Perfection humaine. L'homme s'élançait dans les espaces, comme dans la Puissance humaine na pas de limites. Ses utopies ont bien fait de s'arrêter au troisième rêve, qui déjà aura beaucoup de peine à se réaliser.

Le catalogue décrit, en outre, de petites maquettes qui étaient destinées à devenir des œuvres moins éphémères : Un repas de serpent et Laocoon et son fis.

Je ne les ai pas vues : les œuvres faites donnent d'ailleurs une idée complète du talent de Wiertz et le caractérisent suffisamment.

Seulement, en disant comment il avait compris le sujet de Laocoon, Wiertz fait la critique

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du groupe antique qui porte le même titre, une critique très sensée, parfaitement raisonnée. Sa composition était plus logique, plus vraie, plus émouvante que celle du maître grec inconnu qui nous a laissé son chef-d'œuvre. Mais l'exécution du groupe eût-elle répondu à l'idée que Wiertz s'en faisait dans son imagination?...

Tout bien réfléchi, je pense que Wiertz, peintre et statuaire, était absolument le même homme ; il avait tout autant de talent en maniant et pétrissant la terre qu'en colorant des toiles. Le style qu'il s'était fait par l'amalgame de qualités empruntées et de qualités personnelles, a le même accent partout; c'est un mélange de la pureté et de la correction de Raphaël avec l'exubérance de Rubens, dans des proportions honnêtes qui ne dépassent pas une bonne moyenne. Si Wiertz avait aimé et étudié davantage la nature, en laissant reposer les grands maîtres de la renaissance dans leur gloire, sans songer à les détrôner, il eût été un peintre original, individuel, fougueux, habile, ingénieux et probablement de tout premier ordre à notre époque. Son orgueil l'a fait dévier de sa véritable voie. Il est aujourd'hui, pour la Belgique, ce que le David des Horaces et des Sabines est pour la France : un pâle imitateur.

Voyons maintenant sa critique et son esthétique, pour compléter l'étude de cet homme qui retardait de deux siècles.

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