L'art et les artistes hollandais
'homme se cherche dans toutes ses œuvres d'art, a écrit Proudhon^; son but est toujours son moi, sa personnalité. Il se retrouve aussi bien dans le paysage que dans sa propre effigie. Le sentiment de la nature est faible dans les commencements où les villes sont petites; il devient bien plus vif au sein des grandes capitales. )> Rien n'est plus vrai que cette remarque ! Il faut que Rome soit devenue une ville impériale pour qu'Horace s'écrie : « O campagne ! quand me sera-t-il permis de te contempler ? » et pour que Virgile se mette à pleurer ses rustiques ombrages. Jusque-là aucun Latin n'y avait songé.
C'est aussi là qu'est le secret de cette peinture de paysage qui éclôt dans le nord de l'Europe, dans ces villes fermées, calfeutrées pendant six mois de l'année, \ i\ant sur elles-mêmes, presque sans communications a\ ce le.;
I. Du principe de l'art et de sa destination sociale. Paris, iSt'ô, p. 1m
campagnes glacées qui les entourent. Et c'est encore dans ce sentiment intime, personnel, exclusif, dans cette recherche du moi, qu'il faut découvrir Torigine et h raison de la peinture des intérieurs de villes.
Tant que la cité demeure aux mains d'un maître, il semble que le citoyen se désintéresse de ce qui la rend belle ou curieuse; on dirait que ses beautés le laissent froid, oublieux, insensible. Ses divers aspects, quelque pittoresques, quelque variés qu'ils puissent être, ne sont point capables de l'émouvoir. Il les fixe d'un ceil distrait, et son cœur, fermé aux joies intimes de la contemplation, n'a garde de vouloir les éterniser, en en perpétuant l'image. Il n'y pense même point.
Entre-t-il, au contraire, en possession de sa \ ille, devient-il hi partie intégrante de ce grand tout que compose une population maîtresse de ses destinées, de suite SCS sentiments se transforment. Il éprouve, toutd'uncoup^ pour sa chère cité, cette tendresse inquiète du propriétaire pour sa maison, cette curiosité prolixe qui ne craint pas de descendre aux moindres détails. Il se retrouve partout dans cette ville qu'il aime, dont les destinées sont liées à son être; et dès lors il croit bon, important, juste, utile, que non seulement les monuments grandioses, les larges perspectives, les places vastes et bien bâties soient immortalisés par le pinceau de ses meilleurs peintres, mais encore les plus petits édifices, les maisons les plus modestes, les recoins les plus ignorés fixent son attention, et tout de\icnt pour lui intéressant et digne d'être conservé à riné\ itable admiration des races futures.
(blette rcniarque n'avait, je crois, jamais été faite, pour la peinture au moins, et voyez cependant combien elle est exacte. Quels sont les deux seuls pays artistes dont les villes aient été, avant le commencement de ce siècle, peintes et
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repeintes sous tous leurs aspects? C'est la Hollande et la Vénétie, les deux seules républiques que le continent ait connues jusque-là. — Et à quel moment cette furie de portraits commence-t-elle à sévir ? Quand la cité rentre aux mains des citoyens, c'est-à-dire, en Hollande, au lendemain même de l'émancipation, lorsque les villes, débarrassées de l'envahisseur, reprennent possession d'ellesmêmes, et quand, fières de leurs privilèges, elles savent défendre leurs libertés contre l'ennemi du dehors, et même contre les tentatives du Stathouder.
A Venise, c'est quand l'autorité tyrannique d'une aristocratie puissante, jalouse, rapace, commence à être sapée dans ses fondements, quand le sceptre vacille entre les mains du conseil suprême, quand la tyrannie implacable du conseil des Dix s'effondre sous le souffle de l'esprit nouveau.
Chez nous, il en est de même. Ce n'est que depuis trente ans tout au plus qu'il s'est formé une pléiade de peintres amoureux de Paris, et qui se sont chargés de peindre notre grande ville sous tous ses aspects et sous toutes ses faces. Jusque-là, les images n'avaient pas manqué, mais elles n'étaient qu'accidentelles. Quel peintre pourrait-on citer, dans les siècles antérieurs, qui ait consacré sa vie et immortalisé son pinceau à reproduire exclusivement notre vieux Paris ?
Par ordre d'émancipation , c'est donc en Hollande que cette peinture civique, urbaine, ou pour parler un langage plus courant, cette peinture de ville, a vu le jour tout d'abord. Nous l'y trouvons dès l'aurore de la liberté, c'est-à-dire dès le commencement du xvir siècle. Elle nous apparaît avec les singuliers tableaux d'Avercamp et de ses imitateurs. Elle se continue dans les représentations emblématiques d'Adriaen Van der Venue, reléguée en-
core au second plan, et laissant aux personnages une importance maîtresse. Mais bientôt elle domine et s'impose. Elle se place hardiment au premier rang, et Ton voit certains peintres lui vouer entièrement leur existence et lui consacrer exclusivement leur talent, pendant que presque tous les autres, forcément et comme contraints, satisfont de loin en loin au besoin de reproduire quelque trait de leur cité chérie.
De toutes les villes de Hollande, celle qui naturellement s'est trouvée le mieux fournie en peintres reproducteurs de ses atours, c'est Amsterdam. Sa grandeur, sa puissance, le patriotisme un peu exclusif de ses magistrats, ]i\ richesse de ses particuliers, la nombreuse et féconde école de peinture qui s'abritait derrière ses murailles, et, mieux que cela, l'orgueil qu'elle inspira de tout temps à tous ceux qui curent l'honneur de vivre sur son sol, tout concourait à lui donner, aux yeux des artistes qui l'habitaient, un caractère exceptionnel, et à faire naître en eux le désir de reproduire ses pittoresques aspects.
De toutes parts donc on se mit à l'œuvre. Les écrivains taillèrent leur plume et les artistes leurs crayons. Foppens, Commelin, Wagenacr la décrivirent avec un soin minutieux, qui ne devait être, dans la suite, dépassé pour aucune autre ville, pendant que cent graveurs et dix peintres illustrèrent leur nom, en copiant et recopiant ses multiples points de vue.
Parmi ces derniers, il en est un qui mérite assurément d'être classé au nombre des plus intéressants. Artiste de talent et surtout consciencieux, sans marchander ses peines ni ses soins, il a passé une bonne part de sa vie en contemplation devant sa chère Amsterdam, lui dérobant à peine de loin en loin quelques semaines, pour aller dans d'autres villes, retracer quelques places pu-
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bliques ou copier quelques monuments. Cet artiste, c'est Jan Beerestraaten.
Ses tableaux, qui sont loin d'être sans mérite, ont trouvé place dans les plus nobles galeries, et cependant sa vie n'a point trouvé place chez les biographes. La nuit la plus complète l'enveloppe, à ce point que le catalogue du' musée de Berlin^ (le plus récent de ce genre d'ouvrages) en est réduit, en parlant de Jan Beerestraaten, à cette simple mention : « Il peignait, d'après les dates de ses tableaux, aux environs de iGoo-iGgo. Les détails de sa vie et le lieu de sa production sont inconnus-. »
II est impossible, on le voit, d'être moins précis ni plus bref.
Etait-il admissible qu'un artiste de cette valeur restât plus longtemps dans un oubli aussi complet ? Pouvait-on tolérer que le coloriste charmant auquel on doit la Bourse des bateliers du Trippenhuis et la vue de la Chapelle Samt-Olof de la collection Six, que le peintre sincère, auquel les musées du Louvre, de Berlin, de Christiansborg, de Rotterdam, de Dresde ont ouvert leurs portes à deux battants, n'eût même point un commencement d'état civil ?
Nous ne l'avons point pensé. Cela nous a paru d'une iniquité révoltante, et, pour réparer cette criante injustice, nous nous sommes mis à l'œuvre. Nous avons essayé de reconstituer l'histoire de Jan Beerestraten.
Le lecteur verra si le succès a couronné nos efforts.
1. Kœnigliche Musccn,Gemàldc Galerie, petite édition. Berlin, 1878,
2. « Thatig nach dcn Datcn auf seinen Bildern um 1(00- 1690. Lebensverhaltnissc und Ort sciner Thiitigkeit unbekannt. »
Si le nom et l'histoire de Jan Beerestraaten sont tombés dans un si profond oubli, ce n'est pas, je l'ai dit, qu'il ne se soit trouvé personne jusqu'à ce jour pour estimer son talent et pour priser ses œuvres. Burger parle de lui dans des termes très favorables. S'il ne fait que le mentionner, c'est que son genre le touche peu, mais il-n'a garde de contester son mérite ^ Avant Burger, François- Xavier de Burtin -, établissant dans un état comparatif la valeur marchande des œuvres des différents maîtres, cotait les tableaux de Beerestraaten à i,6oo livres chacun, ce qui, si Ton se rapporte au temps, était un prix fort élevé. Un contemporain de Burtin, l'expert Pérignon, va bien plus loin encore, et me semble même exalter un peu trop la valeur de notre artiste. « Il est surprenant, dit cet expert, que Beerestraaten ait été oublié par les auteurs qui ont écrit sur les peintres de son pays : plusieurs de ses ouvrages devraient lui avoir acquis un rang distingué parmi les plus grands paysagistes. Ce paysage, ajoutait-il en parlant d'un tableau de la vente Denon, est des plus remarquables qu'il ait produits, et le place, sans contredit, à côté de Ruysdaël ».
Ainsi donc, dès les premières années de ce siècle, on avait rendu amplement justice au talent de Beerestraaten; mais cette sympathique estime n'avait point éclairci sa