PAR GOVE'RT FL IN CK
GO VERT FLINCK
otre époque est avant tout une époque de critique. — Ce sera là, aux yeux de la postérité, un de ses caractères les plus marqués. Dans toutes les branches de l’érudition contemporaine, on ne se contente plus de travaux vagues et mal définis. Nous ne fermons plus volontairement les yeux sur des erreurs manifestes, ou sur des inexactitudes flagrantes, pour suivre, dans ses déductions amusantes, la fantaisie du biographe ou de l’historien. L’à-peu-près nous répugne. Nous voulons avant tout du vrai ; et, comme conséquence, toute étude consciencieuse, qui s’empare d’une figure intéressante appartenant au passé, pour la débarrasser des fictions dans lesquelles on s’est plu à l’enguirlander et pour la restituer dans son vrai cadre, est sûre d’être bien accueillie du public.
C’est ce qui m’engage à ne point me borner à produire ici sèchement les documents, que mes recherches dans les archives néerlandaises m’ont permis de découvrir sur
L'ART HOLLANDAIS
Govert Flinck. Comme peintre et comme homme, sa personnalité nous touche par tant de points, qu’il m’a semblé qu’une étude complète de sa vie n’était point superflue. Son séjour dans l’atelier de Rembrandt, sa camaraderie avec Bakker, avec Ferdinand Bol, avecPh. de Koning, sa communauté d’origine artistique avec Abraham van den Tempel, sont autant de fils qui le rattachent étroitement à nos études les plus chères. Son talent robuste, élégant, distingué, sympathique, en fait en outre un artiste de trop haut vol pour qu’il soit permis de parler de lui légèrement et hâtivement. Révéler un certain nombre de documents inédits est certes une besogne intéressante. Mais le document, quelque curieux qu’il puisse être, est simplement un matériel qu’il faut savoir mettre en oeuvre. C’est le diamant brut, qui risque de passer inaperçu, jusqu’au jour où il a reçu de l’ouvrier les multiples facettes qui lui donnent son éclat. Extraire péniblement, des gros registres et de vieux papiers, des petits faits oubliés, inédits, inconnus, c’est faire œuvre de mineur ou de carrier; à l’aide de ces petits faits, reconstruire une individualité intéressante, remettre un personnage dans son vrai jour, nous faire pénétrer dans sa vie, nous dévoiler son caractère, c’est faire œuvre d’architecte.
On ne m’en voudra donc pas si je choisis ce dernier parti, et si, joignant les quelques découvertes que j’ai pu faire à tout ce qu’on savait déjà sur Govert Flinck, j’essaye de restituer, d une façon définitive, la biographie de ce grand artiste.
GOVERT FLINCK.
De tous ceux qui, en Hollande, ont écrit sur l’art et les artistes néerlandais, le premier qui ait essayé de retracer l’histoire et la vie de Govert Flinck, c’est Arnold Houbraken.
Quand il se livra à cette vaste et minutieuse enquête, d’où devait sortir son Groote Schouburgh, si précieux malgré les erreurs qu’il renferme, il eut cette bonne chance tout exceptionnelle de se trouver en rapport direct avec le fils même de Flinck, et d’obtenir de lui les principaux renseignements qu’il nous a transmis sur son illustre père.
« Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte, » a dit Pascal. Cette fois il semble que nous soyons servis à souhait-, et certes Houbraken est bien placé pour nous inspirer toute confiance; nous verrons cependant qu’il s’est quelquefois trompé.
Le fils de Govert Flinck, Nicolaas-Anthoni, avec lequel notre biographe se trouva en rapport, était un personnage considérable en son temps. Il était pourvu des grades académiques, qui alors, comme de nos jours, ouvraient l’accès aux fonctions publiques. Par son mariage avec une des demoiselles van Berckel, il se trouvait allié aux familles les plus en vue de la Hollande méridionale. Son beau-père était bourgmestre de Rotterdam, receveur général de Hollande, inspecteur des digues de Schlieland, etc., etc. Un de ses oncles par alliance, Paulus Verschure, était également conseiller et bourgmestre de Rotterdam; un autre, Jacob Quacq, était échevin de la
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même ville et directeur des postes; un troisième, Johan Gael, était bourgmestre de Leiden. Enfin une ancienne généalogie de la famille van Berckel 1 nous apprend que, par ce même mariage, Me Nicolaas-Anthoni Flinck était devenu le beau-frère du célèbre Cornelis de Witt, bourgmestre de Dordrecht, ruwart de Putten, qui devait exercer de si hautes charges dans l’État, et périr avec son frère, l’illustre Jan de Witt, misérablement assassiné sous la Gevangenpoort de la Haye.
Maintenant plaçons Houbraken écrivain et artiste, c’est-à-dire homme intelligent et bien doué, mais au fond simple travailleur et assez pauvre diable, en face d’un pareil seigneur. Avec quelle componction ne va-t-il pas noter ses moindres paroles! Nous voilà donc bien certains d’être aussi proches que possible de la vérité. Un homme aussi bien apparenté que Me Nicolaas-Anthoni Flinck doit être fort au courant de ce qui, de près ou de loin, tient à l’histoire de sa famille. De plus, il s’occupe d’art. Il habite une fastueuse maison2 et possède une galerie de tableaux3.
1. Cette généalogie, qui provient de la famille Gael et remonte au siècle dernier, m’a été communiquée par mon savant ami, M. J.-H. Scheffer, archiviste de Rotterdam.
2. Cette maison était située dans la Korte Hoogstraat ; à la mort de Me Nicolaas Anthoni, elle fut attribuée à son fils Govert, et lorsque celui-ci mourut, ses deux sœurs, Hildegonda etlgnatia, la firent vendre. La vente eut lieu le 2 janvier 1 755, et la maison fut acquise pour i2,5oo florins par le Dr Leonard Patijn. Aujourd’hui elle porte le nom d 'Hôtel Adler. Voir à ce sujet les Rotterdamsche historiebladen, 2e partie, page 3 75, et un article intitule : Eenblik in liet verleden, publié par le Zondagsblad de Rotterdam (3o mai 1 868 ).
3. La collection fut mise en vente à la même époque et' pour les mêmes causes que la maison. Voici la traduction du titre du catalogue qui annonçait cette vente : « Catalogue des tableaux laissés, tant par le fameux peintre, M. Govert Flinck, que par le fils de celui-ci, le seigneur et Mc Nicolaas-Anthoni Flinck, vendus leq. novembre 1754, à Rotterdam. » Nous revenons plus loin sur cette pièce curieuse, dont nous donnons la traduction intégrale dans nos appendices.
GOVERT FLINCK.
Il daigne même se souvenir qu’au temps de sa jeunesse il s’est, lui aussi, essayé au dessin; en conséquence, il a dû pieusement conserver tout ce qui se rapporte au grand artiste qui fut son père. « Les premiers fondements de l’histoire, si nous en croyons l’auteur du Dictionnaire philosophique, sont les récits des pères aux enfants. » Nous voilà donc à la source la plus pure et la plus fidèle. Eh bien, malgré cela, ou peut-être à cause de cela, nous sommes bien loin de cette exactitude absolue, souveraine, impeccable, de laquelle nous croyons approcher.
Notez que je n’ai garde d’incriminer Houbraken, dont la bonne foi est ici hors de cause. Il a bien assez d’autres crimes sur la conscience, sans que nous le chargions de ceux qu’il n’a point commis. Il est un écho, rien de plus. Nous verrons plus tard qu’il prêta la complaisance aux discours du bon M. Nicolaas-Anthoni Flinck jusqu’à prendre pour des chefs-d’œuvre de maître des peintures de qualité douteuse.
En outre, il publia son livre en 1719 et son entretien avec le fils de Govert Flinck eut lieu en 1716, trois ans plus tôt. Ses notes, et, à défaut de notes, sa mémoire, durent donc être fidèles; et les erreurs, volontaires ou non, qui émaillent son récit, proviennent assurément de Me Nicolaas-Anthoni et peuvent s’expliquer de différentes manières.
D’abord, par l’âge du narrateur, qui avait en 1716 soixante-dix ans bien sonnés1 et qui dès lors pouvait n’avoir gardé qu’un souvenir assez confus des premières années de sa vie. Ensuite, par ce fait que Nicolaas-Anthoni
1. Houbraken dit à la page 27 du tome II de son ouvrage « nu outrent 70 jaren oud geworden. »