‹ L'art et les artistes hollandais (volume 4)Chapitre 8 sur 61 · Manuel de l'histoire de la peinture, t. III, loc. cit · texte numérisé non relu

Manuel de l'histoire de la peinture, t. III, loc. cit

L’ART HOLLANDAIS

venus est un nommé A. -G. Palamedes, duquel on trouvait jadis un tableau au musée de Berlin.

Qu’est devenu ce tableau ? Je serais fort en peine de le dire. Il figurait au catalogue de 1841 \ et M. Waagen, dans son livre imprimé en 1 863 , en parlait encore comme d’une œuvre dont l’attribution ne saurait être douteuse. Il s’autorisait même de la signature pour baptiser l’aîné de nos deux frères « Antoine- G. Ste\ œns ».

Mais, depuis ce baptême, la biographie de nos artistes s’est éclaircie, et la signature qui faisait autorité est devenue si suspecte que le tableau a été écarté et qu’011 ne le retrouve plus sur le nouveau catalogue. Or voici qu’en fouillant, aux archives royales de la Haye, dans les registres de la chambre des orphelins, je découvre à Delft un certain Guilliaen Pallamedes, lequel, à la date du 6 décembre 1641, produisait un testament signé par sa femme décédée, Anneken Davidts. Par ce testament, déposé le 20 décembre 1628 entre les mains de MeAdriaen van der Wiel, la chambre des orphelins était exclue de la tutelle des enfants que ladite Anneken Davidts avait eus de Guilliaen Pallemedes.

Quels étaient ces enfants? Je n’ai pu le découvrir. L’un d’eux possédait-il un prénom commençant par un A ? s’appelait-il, comme l’aîné de nos deux frères, Anthoni? Je l’ignore. Mais si les directeurs du Musée de Berlin n’ont eu, pour chasser le tableau décrit par M. Waagen,

1. Voici la mention sous laquelle ce tableau était désigné dans ce catalogue :

345. Soldaten in einem Bauernhause, zwei landleute bringen bei einem offizier ein Gesuch an. Mehr rückwarts andere Figuren an einem Kamin. Im vorgrunde eine trommel, ein Bund Stroh und ein Hund bezeichnet. — A. -G. Palamedes.

Sur bois : haut., x i p. ; larg., i p. 4 p.

LES PALAMEDES.

d’autre raison que ce G suspect, peut-être se sont-ils trop hâtés, et l’œuvre condamnée, bien loin de mériter l’ostracisme dont on l’a frappée, pourrait bien peut-être, après examen plus mûri, servir de premier échelon pour restituer la biographie d’un artiste dont on a jusqu’à ce jour ignoré et le nom et les œuvres.

S’il est encore fort douteux qu’il y ait eu deux peintres du nom de Palamedes portant le prénom d’Anthoni, par contre, il est certain qu’il y en a eu au moins deux portant le nom de Palamedes Palamedesz.

Il existe en effet à l’hôtel de ville de Nimègue une grande allégorie mesurant 2m,2o de hauteur sur 2 mètres de largeur et qui représente, si j’ai bonne mémoire, la Réunion du comté de Zutphen au duché de Gueldre. Cette vaste toile, où l’influence de Gérard de Lairesse se fait sentir beaucoup plus que les sévères préceptes de l’école de Delft, porte la signature ci contre :

Quel est ce nouveau Palamedes ? On n’est guère mieux renseigné sur son compte que sur le problématique « Anthoni-Guilliaen » dont nous parlions à l’instant.

Toutefois il est bon de remarquer qu’un biographe assez médiocre, de véracité plus que douteuse, Campo Weyerman, mentionne un second Palamedes Palamedesz, qui pourrait bien avoir quelque rapport avec celui que nous cherchons1, après avoir, au tome II de son ouvrage,

1. Voir de Levensbeschryvingen der Nederlandsclie konstschilders en konstschilderessen , déjà cité, page 3g5.

D-DhLAMEDES : F'A°JÔÔ2

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consacré une trentaine de lignes aux deux frères dont nous venons de restituer la biographie. Tout à coup, à la fin de son troisième volume, sortant de parler des Mieris, il s’embarque dans une histoire singulière, où ce nouveau Palamedes Palamedesz joue un rôle des moins honorables et des plus extravagants. Voici le commencementde cette série d’anecdotes, à laquelle personne, que je sache, n’avait pris garde jusqu’à présent. Comme le récit est amusant, on me permettra d’en donner une très libre traduction.

L’article en question est intitulé :

Palamedes Palamedesz, j unior.

« Je suis amené à parler de ce Palamedes, dit notre auteur, parce que, hier, une pièce m’est tombée sous la main, relative à l’ancien Palamedes Palamedesz, dont la vie a été décrite dans notre second volume de la biographie des peintres. Ce jeune homme était un bon peintre, et, bien qu’à mon avis le nom de Palamedes fût illustre pour un artiste, voulant l’illustrer encore davantage, il changea le pinceau vierge de sang de saint Luc contre l’étendard sanglant de Bellone, et il s’avança si bien dans le service militaire, que je l’ai connu, dans mon extrême jeunesse, servant en qualité de cornette à Breda.

« C’est dans cette garnison qu’il est mort. Et ce fut une désolation que cet artiste ait ainsi brûlé ses pinceaux, et qu’il ait manqué de foi dans son talent, parce qu’il fût certainement devenu un des meilleurs peintres de son siècle, tant à cause de son dessin que de son ordonnance et de la maestria avec laquelle il peignait ses personnages.

« A Breda, chez plusieurs amateurs, on trouve encore quelques panneaux de ce Palamedes, lesquels représentent des batailles.

LES PALAMEDES.

« Palamedes logeait à Breda chez un hôtelier du nom de Peer van Heusden, baptisé l'Espagnol, parce qu’il faisait plus de tapage à propos des vertus d’une lame de Tolède que son père avait ramassée lors de l’investissement de Breda par le marquis de Spinola, qu’un marchand d’écrevisses ne se donne de mal, dans le mois de mai, pour vanter les vertus peu communes de sa marchandise.

« Ce Peer van Heusden avait le meilleur vin et les filles les plus avenantes qu’on pût trouver dans cette place frontière. C’étaient là deux aimants par lesquels les officiers bardés de fer se laissent volontiers attirer.

« Aussi dans ce cabaret, surnommé le « Paradis des fous », comparaissaient chaque jour les militaires, les notables et les bourgeois qualifiés de Bréda. Les uns attirés par le besoin de tremper une croûte dans un verre de vin, les autres pour donner en spectacle leurs beaux habits achetés à crédit, ceux-ci pour vanter les mérites secrets de leurs chevaux ou de leurs maîtresses, et quelques-uns pour massacrer leurs ennemis en pleine paix, comme autant de moucherons ou de cousins, et cela avec non moins de dextérité que les bouchers de Breda en mettent, tout en coupant la viande, à écraser les insectes qui voltigent autour d’eux.

« Palamedes avait, dans ce logis, la meilleure chambre, celle qu’on nommait la chapelle, parce que l’hôtelier, gardien des trésors, y serrait dans une grande caisse l’argent que nuit et jour les buveurs laissaient entre ses mains.

« Palamedes voyait chaque jour les monnaies de toutes sortes venir s’engouffrer dans ce coffre, et cette vue excitait d’autant plus sa convoitise (c’est toujours Weyerman qui parle), que notre artiste était orgueilleux, gourmand et pauvre, n’ayant pour vivre que ses appointements de

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cornette, et parfois fort empêché de régler avec l’aubergiste.

« Or il arriva une certaine après-midi, pendant que notre Palamedes se reposait dans son alcôve, que la cabaretière vint quérir quelque chose dans la caisse, et laissa fort imprudemment la clef sur la serrure. Palamedes, qui ne dormait que d’un œil, remarqua la chose et s’empara de la clef. »

Ici je m’arrête. On devine aisément la suite. Il paraît qu’au temps de Campo Weyerman ces actes indélicats et honteux, qui de nos jours conduiraient un homme en cour d’assises, passaient tout simplement pour d’agréables plaisanteries. Le biographe s’étend avec complaisance sur les filouteries et les vols de son héros, et sur les bombances qu’elles lui procurent; il le déshonore tout à loisir, le comparant aimablement au célèbre Cartouche, et l’appelant plaisamment « de Kartonchiaansche Palamedes ».

Enfin il le fait mourir à Breda après lui avoir infligé quelques jours d’une dangereuse maladie. Le trépas constaté, on procède à l’inventaire des nippes laissées par le malheureux, et dans une de ses poches on retrouve la fameuse clef.

Ce Palamedes junior est-il celui que nous cherchons ? Je laisse au temps le soin de répondre à cette question. Il ne peut manquer tôt ou tard de se produire quelque document qui fera la lumière sur ce point délicat.

Pour le moment, je me bornerai à faire remarquer que Campo Weyerman, étant né en 1679 % devait, en effet, être dans son extrême enfance, quand il connut l’auteur du tableau de Nimègue, puisque celui-ci mourut jeune, et que déjà en 1662, il était dans la plénitude de son

1. « Hij stierf in den kerker in 1747, 68 jaren oud. » Voir Immerzeel, Levens en Werken, t. II, p. 232.

LES PALAMEDES.

talent. En second lieu, il faut noter que notre peintre de 1662 peignait des allégories et non des batailles; et enfin que Campo Weyerman, condamné à une détention perpétuelle pour certains écrits immoraux et diffamatoires et pour certains actes répréhensibles sur lesquels il n’est pas besoin d’insister ici, a toujours passé pour un écrivain fantaisiste, aux dires duquel il ne fallait ajouter qu’une foi très restreinte.

On le voit, la question demeure entière, et sa solution doit être réservée pour des temps à venir. Quant aux deux premiers Palamedes, à ceux dont nous avons essayé de restituer la vie, il nous semble que notre tâche est achevée et que nous pouvons écrire à la fin de cette étude : Satis dixi.

PORTRAIT DE PALAMEDES PALAMEDESZ (d'après la gravure de Houbraken).

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