Acte de mariage d’Anthoni Palamedes
LES PALAMEDES,
C’est-à-dire : Du 16 mars, l’an i63o. — Anthoni Palmedes, peintre, jeune homme, dans la Vlamingstraat, et Anna Joosten van Hoorndijck, jeune fille, sur le Burchwal. — Et en marge : Mariés le 3o mars i63o, par Isaac Junius.
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union. C’était là également un bon et sérieux mariage, mais plus modeste cependant, car la famille van Hoorndÿck n’était pas, à beaucoup près, aussi bien apparentée que celle des S’Gravesande, et appartenait simplement à la bonne bourgeoisie.
Et maintenant rapprochez ce double document de ce que nous savons déjà; remarquez l’habitation commune dans la Vlamingstraet ; rappelez-vous surtout la différence d’âge qui existe entre les deux frères ; et ne vous semble-t-il pas voir le plus jeune s’abritant sous l’autorité de son aîné, élevé par lui, établi par ses soins, et ce grand frère refusant de se marier avant d’avoir assuré le sort de son cadet ?
Ce ne sont là que des suppositions, je me hâte de le reconnaître; mais il faut avouer qu’elles reposent sur des probalités autrement sérieuses que celles émises par des biographes trop empressés. Ce qui les confirme, du reste, c’est l’amitié persistante qui unit les deux frères avant comme après leur mariage. Nous voyons en effet le plus jeune servir de parrain aux enfants de l’aîné et donner son nom au premier né d’entre eux. C’est là une marque d’affectueuses relations dont il faut tenir compte.
Palamedes eut-il des enfants ? L’affirmative est établie par un document que j’ai retrouvé à la Haye, dans les registres de la chambre des orphelins de Delft, où il reposait depuis près de deux siècles et demi. La généalogie de la famille S’Gravesande nous apprend en outre que ces enfants furent au nombre de deux, une fille et un garçon, et qu’ils portèrent les noms d’Agie et de Jakob. Par contre, les registres de baptême (doopboeken) de la Vieille Eglise de Delft, que j’ai attentivement consultés, ne m’ont point révélé la date de la naissance de ces deux enfants. Cette omission, du reste, peut s’expliquer de diverses façons.
LES PALAMEDES.
Peut-être notre peintre déménagea-t-il après son mariage, peut-être transporta-t-il sa résidence hors de Delft. C’est un fait assez probable, car je n’ai pas trouvé non plus mention de son nom sur le registre d'impôt des cheminées de l’année IÔ381. Il n’avait donc point, au moment de sa mort, de domicile en ville, à moins qu’i n’habitât chez Pieter van S’Gravesande, qui possédait sur Binnemvatersloot une maison considérable. Ses enfants naquirent-ils pendant un voyage ? Autant de points qui mériteraient d’être éclaircis.
Ici, en effet, se place une question intéressante. Comment Palamedes connut-il Van Dyck? Le rencontrat-il en Flandre, où il alla sans doute après son mariage pour renouveler connaissance avec la famille de son père? ou bien fut-il présenté à l’éminent artiste pendant le voyage que ce dernier accomplit en Hollande, avant de se rendre en Angleterre ?
La période de leurs relations est forcément limitée par deux dates extrêmes, embrassant un espace de six ans. Il faut se souvenir, en effet, que c’est en 1626, vers la fin de l’année, que Van Dyck revint d’Italie, et ne pas oublier qu’il quitta de nouveau Anvers en i632, au mois d’avril cette fois, pour aller en Angleterre, où il devait mourir dix ans plus tard sans avoir revu sa patrie. Or, à la fin de 1627, Palamedes, qui était encore un tout jeune homme peu fortuné, sans réputation, se faisait recevoir dans la gilde de Saint-Luc. Il est donc assez peu probable que le brillant élève de* Rubens eût consenti, en ce temps, à faire son portrait. Jusqu’en i63o, époque de son mariage, il n’y a pas apparence que Palamedes
1. Register van ’t liaertsteedegeld bynnen de stadt Delft A° i638, aux archives de Delft.
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ait quitté Delft, et, du reste, il lui fallait un temps moral pour établir sa notoriété. En 1 63 1 il y était encore, puisque le 18 février de cette année, il déposait entre les mains du notaire Willem de Lange un testament en faveur de sa femme. C’est donc en 1 63 1 ou au commencement de i632 qu’il connut Van Dyck, et, comme il est admis que, vers ce temps-là, l’éminent portraitiste fit un voyage dans les Provinces-Unies, tout fait supposer que Palamedes ne quitta pas sa ville natale, et que c’est à Delft qu’il eut l’honneur de poser devant le plus illustre des élèves de Rubens.
Palamedes fut-il heureux en ménage ? C’est là une autre question assurément intéressante, mais fort épineuse, et qu’à deux cent cinquante ans de distance, et sur de simples documents d’état civil, il est assez difficile de résoudre. Il est probable que sa femme eut pour ses qualités morales et pour son talent une affection sincère, car sa difformité physique était assez visible pour qu’en échange de sa mésalliance, elle ait au moins exigé des compensations intellectuelles. Le certain, c’est que, lui, il aima sa femme, et qu’en outre elle eut tout sa confiance. J’en trouve la preuve dans le document dont je parlais tout à l’heure, et qui provient de la chambre des orphelins 1 de Delft.
Voici la teneur de cet acte, tel qu’il résulte de la mention inscrite au registre n° III de cette chambre :
PALLAMEDES PALLAMEDESZ2.
« Le 25 mai i63c), a comparu devant les maîtres de la chambre des orphelins ( weesmeesters ), Jacob van S’Gravesande, présentant, au nom de Maria Euwouts
1. Momboirs- en Weeskamers, ville de Delft, Reg. III, fol. 281.
2. Le p placé ainsi à la fin du nom patronymique, est une abréviation de poo/i fils.
LES PALAMEDES.
van S’Gravesande, sa sœur, veuve de Pallamedes Pallamedesz, certain testament signé le 18 février i63i, par sa sœur susnommée et par sondit mari, en présence du notaire Willem de Lange et de témoins, et confirmé au lit de mort, par lequel testament la chambre des orphelins est exclue de la tutelle. »
Suivent les formules d’usage.
Cette exclusion de la chambre des orphelins était considérée, à cette époque de mariages multiples, comme une marque toute spéciale de confiance et d’affection. Et la preuve que ce fait pouvait passer pour exceptionnel, même dans la famille des Palamedes, c’est qu’Anthoni, pas plus à l’occasion de son premier mariage que de son second, n’usa d’une précaution pareille.
En effet, en poussant mes recherches dans les registres des Weeskamers , j’ai trouvé sur le livre VII, à la gage 426, deux mentions qui nous révèlent, dans ses détails d’état civil, l’existence de l’aîné des deux frères. Voici la traduction de ce double acte1.
anthony palamedes, le peintre (de schilder).'
«Le 17 novembre 1 655, a comparu devant les maîtres de la chambre des orphelins, Anthony Palamedes, peintre, et il a fait enregistrer ses trois enfants qu’il a eus de sa défunte femme Annetge Joosten van Hoorendijk (sic) : lesquels se nomment Palamedes, âgé de vingt ans environ, Joost, de seize ans, et Maritge, de onze ans; avec assistance de deux tuteurs, qui sont Govert Rota, notaire, et Sixtus van Sysbergh, pour procéder à la vente de tous les biens laissés par la défunte mère, et au règlement des dettes et créances suivant inventaire. »
1. Voir, appendice A, le texte hollandais de ce précieux document.
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Viennent après cela les formules ordinaires, par lesquelles Anthoni s’engage à payer à chacun de ses enfants une somme de ioo florins, à les élever convenablement, à les pourvoir de vêtements, à leur faire apprendre un métier, etc., et, point important, il affecte en garantie sa personne, ses biens, et notamment « ses maisons et propriétés sises au côté sud de la Broerhuisîaan et confinant à l’ouest à la propriété de Jan Gerrits van der Graeff.»
Ainsi donc le pauvre hère, l’artiste besogneux, le peintre qui avait éprouvé de si vives difficultés à acquitter sa cotisation, était parvenu, sinon à la fortune, du moins à l’aisance. Il possédait des maisons. Quelle était la valeur de ces immeubles? Une note marginale va nous fournir là-dessus quelques renseignements. Nous savons, par cette note, que, le 11 octobre 1 658, il a été procédé à la vente de la plus petite des deux maisons ( het cleynste van de twe liuyseri) et qu’elle a été adjugée à 700 florins. On peut donc estimer que l’autre valait de 1,000 à i,5oo florins1. Assurément c’est là peu de chose relativement à ce que les artistes gagnent de nos jours; mais il faut se souvenir des 6 florins péniblement soldés en cinq ans, pour se rendre compte du chemin parcouru par notre peintre.
Passons maintenant au second acte; en voici la teneur :
« Le 23 janvier 1674, a comparu devant les maîtres de la chambre des orphelins, Aeghien Woedewaerts, comme mère d’un enfant unique qu’elle a eu d’Anthoni Palamedes, en son vivant peintre, son regretté mari. Le-
1. Ces deux immeubles représenteraient aujourd’hui une somme de 10 à 20,000 francs. L e Register van ’t haertsteedegeld bynnen de stadt Delft nous apprend qu’Anthoni ne possédait pas encore ce s deux maisons en i638.
LES P.ALAMEDES.
quel enfant a nom Arthur, âgé de treize ans. Elle est assistée de Johan van Ophooven, notaire, et de Bastiaen van Cwyck, faïencier *. »
Ainsi donc, en 1674 (et non en 1680, comme l’avaient prétendu Fiorillo, Pilkington et M. Waagen), voici notre peintre mort et sa succession ouverte. Il est mort à un âge avancé, mais encore dans la plénitude de son intelligence, de son activité et de sa réputation; car, pendant les deux dernières années de sa vie, il figurait parmi les syndics de la corporation. En outre, il a dû mourir tout d’un coup, car, dans un paragraphe postérieur, la déclaration de sa veuve porte qu’il est mort intestat, bien que le régime de la communauté existât entre les époux. Enfin, dernier détail, sa vieillesse fut verte et vigoureuse, car son fils Arthur vit le jour alors qu’il avait soixante ans sonnés.
Ne vous semble-t-il pas que, par ces deux derniers actes, qui clôturent nos investigations, voici la physionomie des deux Palamedes, de ces deux peintres dont on se plaignait de ne rien savoir, assez convenablement débrouillée ? Résumons-nous, si vous le voulez bien, en ne conservant que les dates principales :
L’aîné des deux frères, Anthoni, n’est pas né en 1604, comme l’avaient prétendu Pilkington et M. Waagen ; il n’est pas mort en 1680, comme l’affirme Fiorillo; il ne fut pas reçu dans la Gilde de Saint-Luc en 1 636, comme le croyait Houbraken.
Né probablement en 1600, il fut de bonne heure chef de famille, se fit admettre en 1621 dans la corporation de Saint-Luc, se maria en i63o avec Anna van
1. Voir le texte hollandais exact et complet de ces divers documents à l’appendice A.
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Hoorndÿck, fut syndic en 1 63 5 , 1 653, i654, 1659, 1 663 , 1672 et 1673, et mourut à la fin de 1673 ou au commencement de 1674, sans avoir, par conséquent, jamais quitté sa ville natale.
De son premier mariage il eut trois enfants : Palamedes en 1 63 3 , Joost en 1637 et Maritge en 1642, enfants qui vivaient tous trois au moment de son décès. Devenu veuf en 1 653, il se remaria avec Aeghien Woedewaerts, qui lui donna, en 1661, un fils qui reçut le prénom d’Arthur.
Voilà qui est bien net, bien précis, bien clair. Pour Palamedes Palamedesz, «peintre de batailles », dit Bleyswijck, « nourri par Mars et Bellone », ajoute le poète de Bie, proeliorum pictov , comme l’écrit au bas de son portrait le graveur Pontius, nous sommes presque aussi bien renseignés. Bien que Gault de Saint-Germain 1 et avant lui Descamps aient osé émettre cette singulière prétention qu’il n’appartient pas à la Hollande, nous le laisserons à Delft, où il n’est pas né, mais où il a travaillé et vécu. Par Bleyswijck, nous savons qu’il a vu le jour en 1607. Les documents, que nous avons retrouvés nous ont en outre permis d’établir qu’il fut élève de son frère. C’est en 1627 qu’il se fit admettre dans la gildede Saint- Luc, puis il se maria en i63o, fit son testament au commencement de 1 63 1 , connut à la fin de cette année ou dans les premiers mois de i632 son illustre portraitiste Van Dyck, et mourut en 1 638, laissant deux enfants.
Pour que cette double biographie soit complète, il est un point sur lequel un peu de lumière est encore indispensable. D’où vient ce nom de Steven, Stevens, Stevers,
1. « Les Hollandais ont réclamé ce peintre, qui ne leur appartenait pas. » Guide des amateurs de tableaux, t. II, p. 194.
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Stevaerts, dont on a rallongé le nom des Palamedes? quelle est son origine et sa signification?
M. de Stuers, dans son Catalogue du Musée de la Haye 1, dit, en parlant d’Anthoni, «il était le fils aîné de Palamedes Stevensz », et il ajoute en note : «c’est-à-dire P. fils de Steven. Anthoni est toujours inscrit sous le nom de Palamedesz (fils de P.), jamais nous ne l’avons rencontré sous le nom de Steven, qui est celui de son grandpère et dont on a fait un nom de famille. »
Ces quelques lignes renferment une explication assez plausible et dont il faut tenir compte. Il est certain que le père de nos deux peintres s’appelait, non pas Ernest, comme le 'suppose étrangement M. Waagen, mais Palamedes. Sur ce premier point, il n’y a pas de contestation possible. Nous savons que ce nom de Palamedes était lui-même une étrangeté. C’est un nom flamand et non pas hollandais, et il n’y a qu’à voir la variété de formes qu’il prend, sous la plume des divers scribes officiels, pour comprendre combien son emploi était inusité. C’est tour à tour Palamedes, Pallamedes, Pallemedes, Palmedes, Palymedis qu’on écrit. Et l’on comprend fort bien que ceux qui le portaient se trouvaient, par ce nom seul, assez distingués du vulgaire pour ne faire qu’un très rare emploi de leur nom de famille, si déjà ils en possédaient un.
Ainsi donc, le père de nos artistes s’appelait Palamedes, mais était-il, comme le prétend M. de Stuers, le fils d’un certain Steven ? Ceci est une autre question, et, à moins que M. de Stuers n’ait sur ce point particulier des lumières spéciales, nous croyons que le fait demeure en litige jusqu’à plus ample éclaircissement. En outre, ce
t. Voir le supplémentde ce catalogue.
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n’est pas Stevens qui est le nom patronymique de ce premier des Palamedes, c’est Stevers, ce qui est fort différent.
Plus heureux que M. de Stuers, nous avons rencontré trois fois ce nom accolé à celui des deux Palamedes, deux fois sous la plume de Bleyswijck, qui l’applique à chacun des deux frères, et une fois sur les registres de Saint-Luc, à la date de 1 635 . Cette dernière mention, dont nous répétons ici le fac-similé, orthographie Steuaerts.
Il demeure bien entendu qu’il ne s’agit ici que des documents contemporains de nos deux artistes. M. de Stuers n’en n’a point visé d’autres dans sa note'; car en notre siècle, c’est le nom de Stevers ou Stevens qui est devenu pour certains biographes le seul nom patronymique des deux peintres; et, pour M. Waagen aussi bien que pour Immerzeel, c’est à ce nom mal expliqué qu’ils répertorient les Palamedes.
Quoi qu’il en soit, relativement à ce dernier point, il nous semble que l’existence de nos deux artistes est maintenant régulièrement établie et précisée par des dates authentiques. Désormais on ne se plaindra plus de ne rien savoir de la vie de ces deux peintres de talent. La lumière est faite sur leur vie; il ne nous reste plus à nous occuper que de leurs œuvres.
Toutefois, avant de clore cette première partie de notre travail, qu’il nous soit permis de reproduire ici, en fac-similé, la signature d’Anthoni Palamedes :
LES PALAMEDES.
Nous l’avons relevée dans les archives de Delft, où elle est pieusement conservée.
Le plus jeune des Palamedes, nous croyons l’avoir démontré, fut le disciple de son frère ; mais de qui ce dernier peut-il bien avoir été l’élève? C’est là un point que nous n’avons point encore tenté d’éclaircir et qui est demeuré obscur.
M. Waagen dit de son père1. Ces leçons problématiques, données par le tailleur de pierres fines à son fils, le peintre, ne reposent que sur des conjectures dont nous avons déjà établi l’invraisemblance. Nous n’y reviendrons pas.
Burger, à propos de ses portraits, le suppose influencé par Aalbert Cuyp et le, rattache à ce maître2. Mais Burger oublie qu’Aalbert Cuyp, étant né vraisemblablement en i6o5, se trouvait être plus jeune de quatre à cinq années que Anthoni Palamedes. Dès lors il paraît assez difficile de placer le maître de Delft en apprentissage chez le peintre de Dordrecht, lequel faisait son apprentissage alors que lui, Palamedes, était déjà un maître, dans le sens corporatif du mot. En outre, la filiation est pour le moins étrange. La peinture de Cuyp est chaude et blonde, d’un faire large, ample, très fondu ; le peintre enveloppe ses figures dans une lumière dorée
1. Manuel de l’histoire de la peinture. Bruxelles, 1 863, t. III, p. 75.
2. Musée de Hollande. Paris, 1 858, t. I, Amsterdam et la Haye , page 279.
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qui est très caractéristique. Pour ses paysages et pour son « plein-air », il choisit presque toujours cette heure crépusculaire qui chez Claude Lorrain donne de si brillants effets. Anthoni Palamedes, au contraire, fait des portraits clairs, précis, où le contour est net, où la ressemblance est écrite par un modelé serré et même un peu sec. Sa lumière est en outre argentée, ce qui est, dans l’espèce, un fait très caractéristique.
Seul peut-être dans l’école hollandaise, Frans Hais possède au même point ces reflets d’argent ; et c’est cette coïncidence, sans doute, qui aura fait écrire à Burger cette phrase curieuse, où il renie tout à coup ce qu’il a dit à propos de Cuyp : « Il fut l’ami de van Deelen, lequel était élève de Frans Hais, chez qui probablement Palamedes, comme son style, son exécution et sa couleur semblent l’indiquer, doit aussi avoir étudié1 *.»
Mais Frans Hais habitait Haarlem, et rien ne nous autorise à supposer qu’il vint à Delft. De son côté, Anthoni Palamedes ne paraît pas avoir séjourné à Haarlem. Tout ce que nous avons découvert dans les archives de la Haye et de Delft semble, au contraire, se réunir pour attester qu’il ne quitta jamais cette dernière ville. Du reste, alors même qu’il eût travaillé dans l’atelier de Frans Hais, rien ne prouve qu’il aurait pris le coloris du maître. On sait en effet que, sous ce rapport, ni Adriaen van Ostade ni Brauwer ne ressemblent à leur illustre professeur, et que Dirk Hais non plus n’a rien emprunté à son frère. Mais, en admettant qu’il lui eût dérobé le secret de sa couleur argentée, il lui aurait emprunté par la même occasion quelques-uns des caractères de sa merveilleuse fac-
i. Musée de Hollande. Paris, 1 858, t. I, Amsterdam et la Haye,
page 280.
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ture, ses allures vives, son modelé de premier jet, ses empâtements abondants et vigoureux, cette furia de brosse si particulière et si séduisante, cette prestigieuse dextérité à rendre d’un seul coup de pinceau, et par un ton franc non rompu, la saillie d’un contour, le relief d’un muscle, la forme d’un objet. Or, dans ses grandes figures au moins, le travail de Palamedes est très cherché, très fondu, écrit même avec un peu de sécheresse, et ne se rattache en rien à la manière abondante et prime-sautière du maître de Haarlem.
Dans certains de ses petits ouvrages, dans certaines de ses Conversations, on retrouverait peut-être un peu de cette facilité et de cette largeur. Les deux Sociétés qui ornent le salon de M. de Jonghe, à la Haye, pourraient être citées comme exemples, tant elles sont d’un faire facile et d’une surprenante liberté. Mais on sent que ce sont là des sujets particulièrement familiers à l’artiste, faits et refaits cent fois, connus et sus par cœur jusque dans leurs moindres détails,, et qui sont traités de pratique avec une sûreté de main, une largeur qui n’existent plus dans les œuvres sérieuses, étudiées d’après le modèle, exécutées d’après nature.
La meilleure preuve, du reste, de cette facture toute de chic (pour me servir d’une expression contemporaine, mais qui rend bien ma pensée), on la trouve dans les répétitions, les incorrections, les négligences qui apparaissent à chaque instant dans ces petites œuvres hâtives et cependant charmantes malgré cela. Ces mêmes personnages qui reparaissent périodiquement dans les mêmes attitudes, vêtus des mêmes costumes, avec les mêmes attributs; cet éternel guitariste à la jambe allongée, à la fraise ébouriffée, cette perpétuelle dame toujours épaisse et pesante, dont la figure large et peu avenante, au teint
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blafard, au front couvert par des boucles frisottantes, se retrouve jusqu’à trois et quatre fois dans la même composition, toutes ces choses sont typiques chez Anthoni Palamedes. Son habitude de toujours masser ses personnages en un coin de la pièce, de les éclairer de gauche à droite et de se débarrasser de ses fonds au moyen d’un léger glacis, simulant une muraille crépie sur laquelle se détachent deux cadres, tout cela sent la hâte. C’est du métier, et non du meilleur ; mais l’artiste est tellement habile, il a si bien la science du pittoresque, il possède si bien les costumes, les attitudes, la désinvolture des personnages de son temps que, malgré soi, on pardonne à ses œuvres légères d’être aussi peu étudiées, et au peintre de se montrer aussi volontiers incorrect.
Ajoutons que dans ces petits tableaux, qui se ressentent bien plus de Dirk Hais que de Frans Hais, la tonalité argentée disparaît. Il revient généralement à des lumières chaudes, le clair obscur se dore, ou, quand il reste pâle, il perd ses reflets d’argent pour revêtir des teintes maladives. Il n’y a donc ni dans les petits ouvrages ni dans les grands une place bien marquée et bien nette pour établir une parenté avec Frans Hais.
Mieux inspirés que Burger et M. Waagen, les docteurs Julius Meyer et Bode, les deux rédacteurs du nouveau catalogue du musée de Berlin1, ayant fait leur profit des documents par nous découverts 2, placent notre peintre sous la double influence de Mierevelt et de Frans Hais (bildete
1. Kônigliche Museen — Gemalde-Galerie — Kleine ausgabe. Berlin, 1878, page 269.
2. « Erst aus neuerer Forschung in den Archiven zu Delft haben sich obige Daten ergeben. » MM. Meyer et Bode, en omettant de signaler la source où ils ont puisé, commettent une erreur, car ce ne sont pas les archives de Delft qui nous ont fourni la date de naissance d'Anthoni, mais celles de la Haye.
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sicli unler dem Einjlusse von Mierevelt nnd Frans Hais). Voici qui nous rapproche beaucoup plus de la vérité. L’atelier de Mierevelt est bien certainement celui où Anthoni a dû étudier et apprendre les premiers éléments de sa profession. Que le vieux maître l’ait connu, le fait est certain, puisque Palamedes fut élevé à Delft, dans le temps où la gloire de Mierevelt s’épanouissait dans toute sa splendeur. Rappelons-nous en outre que le célèbre portraitiste eut toujours chez lui un certain nombre de disciples qui l’aidaient. N’avons-nous pas vu sortir de son atelier Pieter Montfort, Paulus Moreelse, Pieter Cluyt, Hendrick van der Vliet ? Rapprochez en outre la profession des deux pères : celui de Mierevelt, orfèvre et graveur, celui de Palamedes, tourneur et graveur en pierre fines; l’un et l’autre gens de talent et renommés. Ces deux artistes durent travailler conjointement à certains ouvrages, et il est certain que le vieux Jan Michelsz eut plus d’une fois à monter des coupes d’agate ou de lapis, des intailles ou des camées qu’avait façonnés et gravés le premier des Palamedes. Ainsi donc, de ce côté encore, il semble qu’il n’y a plus de place pour l’incertitude, et que la lumière est faite d’nne façon presque absolue.
Un seul point resterait à éclaircir dans cette rapide analyse des ouvrages de notre peintre. Comment se fait-il que, le pinceau d’Anthoni Palamedes ayant produit une si abondante récolte, ses œuvres soient relativement rares ? A cette question la réponse semble facile. L’espèce de pénombre discrète répandue sur la vie de notre peintre, l’état de délaissement dans lequel sa biographie d’abord, son nom ensuite furent relégués, hâtèrent la destruction d’un grand nombre de ses tableaux. La notoriété de l’artiste est pour beaucoup dans la valeur vénale de ses œuvres. Dès le siècle dernier, la confusion était
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faite entre ses peintures et celles des Dirk Hais, des Le Duc, des Pieter Codde et autres petits maîtres qu’on pourrait appeler ses analogues. La ressemblance du dernier de ces peintres charmants avec le plus ancien des Palamedes est, du reste, frappante.
Comparez l’ordonnance, la disposition des groupes, les gestes des personnages,- les costumes de ce délicieux tableau de Pieter Codde intitulé les Danseurs, et qui a passé, il y a trois ans, sous les feu des enchères avec la collection Wilson, aux meilleures compositions d’Anthoni, et vous serez frappé de la conformité des types et des analogies de composition.
Il n’y a pas apparence toutefois que ces deux maîtres se soient connus, car il semble établi, par des documents encore inédits et que nous publierons prochainement, que Pieter Codde naquit, se maria, vécut et mourut à Amsterdam. Et cependant en 1734, à la vente de la collection Jacques Jordaens, l’auteur du catalogue hésitait entre ces deux petits maîtres pour l’attribution d’une de ces Sociétés où ils ont excellé l’un et l’autre : Een kleyn geseldscliapje van Codde of Palamedes *, écrivait-il. Pareille confusion eut lieu avec Le Duc, et Ter Westen nous a conservé la mention d’une curieuse peinture pour l’attribution de laquelle un expert de 1766 hésitait entre ces deux peintres1 2.
1. « Une petite Société, par Codde ou Palamedes. » Catalogue de Hoet, vente faite à la Haye le 22 mars 1734, n° 60 du catalogue.
2. Ter Westen, Catalogus of na.am.lyst van Schilderyen, la Haye, 1760, page 573. — La description de ce petit tableau mérite d’être conservée.
« Un seigneur chez une courtisane (dametje van plaizier), laquelle est une très charmante brunette. Ils viennent d’achever une collation dont les débris apparaissent encore sur une table. Le seigneur veut prendre quelques libertés, que sa compagne semble vouloir permettre. Mais, pendant ce temps, elle lui dérobe sa montre qu’elle remet à son dômes-
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Bien que le plus jeune des deux frères ait vécu beaucoup moins longtemps et par conséquent qu’il ait beaucoup moins produit que son aîné, c’est également à une pareille confusion de ses œuvres, mais cette fois avec celles d’Asselyn et de Pieter van Laar, qu’il faut attribuer le petit nombre de tableaux qui nous restent de lui.
M. Waagen, qui semble n’avoir connu, en fait de peintures de Palamedes Palamedesz, qu’un seul de ses ouvrages, ne lui concède qu’un médiocre talent. « A en juger par un tableau du musée de Vienne signé P. Palamèdes , A. i638, écrit-il, il était inférieur à son frère1. » Si nous en croyons ses contemporains, qui firent un certain bruit autour de son nom, il dut, au contraire, lui être singulièrement supérieur.
Gardons donc notre jugement pour l’époque où l’on aura restitué à notre peintre cette partie de son œuvre qui s’abrite actuellement sous d’autres noms plus sonores et mieux cotés.
Ici se termine la biographie des deux frères, et il ne me resterait plus qu’à présenter un essai de catalogue réunissant ce qui noùs reste de leur œuvre, ou tout au moins ce que nous en avons pu rencontrer, si nous n’avions encore à parler de deux autres personnages, qui portèrent ce même nom de Palamedes, et dont l’un au moins fut un peintre de quelque talent.
Le premier, par ordre de date, de ces deux nouveaux
tique, qui s’est approché avec prudence. Cette petite peinture est exécutée sur cuivre. La couleur est puissante, et les effets de lumière sont ménagés avec beaucoup d’art. Elle est de Palamedes ou de Le Duc. Haut., 16 pouces; larg., 21 pouces; adjugée à 121 florins. (Vente faite à Amsterdam le 17 septembre 1766, n° q3 du catalogue.)