I. Voir plus haut ce que dit M. Paul Mantz à ce sujet
auquel il ressemble un peu, et qui vivait à Haarlem, Dov, qu'on dit son maître, et Steen, et Mctzu avec lesquels on lui trouve de nombreuses analogies* qui, tous trois, habitaient Leyde. C'est donc, si les affinités signifient quelque chose, vers cette dernière ville qu'il nous faut porter nos pas, c'est dans ses archives qu'il nous faut pousser nos recherches, d'autant mieux que celles de Haarlem ont été sévèrement interrogées par jM. van der Willingen, et n'ont absolument rien livré qui fut relatif à notre maître.
Mais, avant de nous mettre en route, constatons un autre indice, un renseignement nouveau qui se dégage de la classification de l'œuvre de Brekelenkam. Comment n'être point frappé de l'honnêteté, de la moralité des sujets qu'il affectionne, de leur incomparable modestie? A quelles scènes consacre-t-il presque exclusivement son talent? Il s'occupe à reproduire les doux soins du ménage, les métiers, les professions, les travaux des petites gens qui l'entourent. Les conversations brillantes si chères à Metzu, à Terburg, à Dirk Hais, à Esajas van de Velde, le laissent froid. On n'en compte que sept dans son œuvre, alors qu'on y trouve dix ateliers de tailleur et treize boutiques de cordonnier. Les concerts, qu'aflectionnent Pieter de Hooch, Miéris, les Palamèdes, les cabarets, dont Brauwer, Steen et Ostade n'aiment guère à s'éloigner, sont pour lui sans attraits. On ne connaît que quatre de ses tableaux représentant des buveurs, et un nombre égal de panneaux figurant des musiciens, tandis
I. Bùrger reconnaît des analogies entre Brekelenkam et Metzu (voir Musées de Hollande. Paris, 1860, t. II; Musée van der Hoop, p. io3). Avant lui de nombreux auteurs de catalogue avaient également indiqué les rapports qui existent entre notre peintre et Jan Steen et Metzu. Voir notamment les n"' 84, 35, Sg et 117, du Catalogue raisonné qui fait suite à la présente monographie.
QUIRING BRF.KELENKAM. loi
que les scènes d'iniérieur, tiaïuiiiilles, honnêtes, vertueuses, sont au nombre de cent cinquante. Les dentellières, couturières, etc., îi elles seules, comptent pour dix-sept dans cette instructive nomenclature.
Que conclure de là ? Que lîrekelenkam était de nveurs austères, et qu'en un temps où le cabaret, la taverne et les parties joyeuses n'étaient point dédaignés par les disciples de saint Luc, il préférait les douces joies de la famille. Dès lors, nouvel indice de son séjour à Lcyde, ville studieuse, un peu collet monté et non point, comme Haarleni, bruyante, animée, tapageuse. Enfin, comme en son temps la religion se mêlait à tout, et qu'elle était à peu près inséparable de la morale, nous sommes également amenés à conclure que P)rekclenkam devait être un chrétien assez fervent. Mais s'il était religieux, il était forcément catholique, sans quoi, pour rien au monde il n'aurait peint des saints, des moines, des ermites en aussi grand nombre. Remarquez, en effet, que ces pieux personnages occupent onze numéros dans le catalogue que nous avons dressé, chiffre considérable, surtout si l'on tient compte du temps et du milieu dans lesquels vécut Brekelenkam ' .
Ce dernier renseignement a une double importance. D'abord il nous révèle le secret de cette obscurité profonde dans laquelle est demeurée la biographie de Brekelenkam. Pendant tout le xvri* siècle, en effet, les catholiques furent traités un peu en suspects dans les Provinces-Unies. L'accès des emplois publics leur était in-
I. C'est là sans doute une des causes. qui expliquent comment ni Houbraken ni Weyerman ne mentionnent le nom de Q.-B. Ce fait est à peine croyable, car ces deux biographes, si diffus, si prolixes, n'ont pas pu ignorer ce peintre relativement fécond et d'un talent absolument hors de pair. Il n'est pas admissible qu'ils n'aient pas rencontré quelqu'un de ses tableaux.
terdir, une sorte de méfiance mal détinie les tenait à l'écart. On vo3^ait en eux des conspirateurs toujours prêts à pactiser avec l'ennemi du dehors, et, comme conséquence, leur existence était plus retirée, moins connue, laissait moins de traces. En second lieu, au moment d'entreprendre une recherche dans l'état civil d'une cité aussi considérable que Leyde, il importait de ne pas s'égarer sur une fausse piste. Or, à cette époque, les paroisses catholiques avaient leurs registres spéciaux pour enregistrer les naissances, les mariages, les décès, et n'avaient rien à démêler avec l'état civil des paroisses protestantes.
Possesseur de ces premiers indices, simples présomptions, je dois le reconnaître, je partis pour Le3'de, à la recherche des documents qui allaient me permettre d'établir la biographie de Brekelenkam.
A peine arrivé dans la vieille cité académique, j'allai frapper à la porte de M. Rammelman-Elzevier, l'archiviste de la ville. Je fus accueilli à bras ouverts. M. Rammelman-Elzevier ne se contentait pas, en effet, d'être archiviste de Leyde, il était le doyen des archivistes néerlandais, et j'ajouterai, leur modèle. A l'âge de soixante-dix ans, il avait conservé toute la fougue de ses jeunes années, toute la verdeur, tout l'entrain de ses débuts, et apportait, à fouiller et à dévorer les arides manuscrits dont il était le dépositaire, une ardeur de néophyte et un dévouement de bénédictin.
Ces choses sont bonnes à redire dans un temps à mé-
g u I II 1 N c. n II I : k i : l \. n k a m . i o j
moire courte comme le iinli'e, où jioiir peu qu'ils aient la maladresse d'être modestes, l'on a vite fait d'oublier les erudits, les services qu'ils nous rendent, et les découvertes qu'ils l'ont. Or, ce défaut là, l'archiviste de Leydc le possédait plus que de raison. (>)mbien d'entre nous se souviennent que c'est M. Rammelman-KI/.evier qui, le premier, il y a trente ans, débrouilla la biographie de Rembrandt et planta les jalons primordiaux qui permirent de restituer l'existence de ce maître illustre entre tous? Combien de critiques, en outre, ignorent que c'est également à lui qu'on doit tout ce qu'on sait d'Hobbema?
Avec un pareil guide et un semblable secours, les recherches ne pouvaient être ni longues ni infructueuses. Si Brekelenkam, comme je le supposais, avait vécu à Leydc, s'il appartenait à la religion catholique, à la roomsche Kerk, comme on dit en Hollande, nous ne pouvions manquer d'arriver assez vite à retrouver ses traces.
L'événement ne démentit pas mes prévisions. Deux visites à Leyde suffirent pour me permettre d'atteindre le but que je m'étais proposé, et pour répondre à la sommation confraternelle qui m'avait été si courtoisement adressée par M. Paul Mantz. Voici la biographie intégrale, si je puis dire ainsi, de Brekelenkam, telle qu'elle ressort de cette double visite, avec des détails aussi complets qu'on les peut souhaiter, et dont je tiens à laisser tout le mérite à M. Rammelman-Elzevier.
Brekelenkam n'est point né à Lej'de ; il est probable qu'il vit le jour à Swammerdam, petite commune où naquit sa sœur^ Il vint assez jeun-e à Le3^de. En 1648,11
I. Cette sœur épousa un peintre nommé Joannes Oudenrogge, qui fut reçu dans la gilde de Saint-Luc la même année que Brekelenkam.
y habitait à l'endroit appelé jXinslcrdamsdic ]^ccr\ il pouvait alors avoir entre vingt-deux et vingt-cinq ans. Nous ne savons riCn de son père, si ce n'est qu'il s'appelait Gerrit Brekelenkam ; quant à sa sœur, qui épousa un peintre, elle se faisait appeler Aeltgen Gerrits d'. C'est du moins sous ce nom qu'elle est inscrite sur les registres de l'état civil.
En 1648, le 8 mars, notre artiste se fît recevoir dans la gilde de Saint-Luc, et la même année, un mois après son admission, il fit publier ses bans à la bakkersteeg^-^ paroisse catholique et, dans le courant d'avril, épousa une jeune fille nommée Maria Jans d"- Carie [alias Charle ou Scharle}, habitant sur le Houtmarct (marché au bois). Cette jeune fille avait perdu son père, par contre elle avait encore sa mère, laquelle s'était remariée avec un sieur van Ronsen, et habitait dans la Hcerensteeg.
De ce mariage naquirent six enfants, qui tous furent
Nous trouvons en effet, à la date du 18 mars 1648, la mention suivante:
Incomen betaelt — i fl. 10 st.
C'est-à-dire : pour son droit d'entrée, payé i fl. 10 sols; Tannée suivante (i3 octobre], il paya pareille somme pour sa cotisation.
1. Amsterdamsche veer, mot à mot « passage pour Amsterdam ». On donnait ce nom à l'endroit oîi les bateaux allant à Amsterdam et faisant le service entre les deux villes, avaient leur station et, par suite, à l'auberge où étaient établis leurs bureaux.
2. Bakkersteeg, « la ruelle du boulanger »; toutes les églises catholiques portaient, au xvii^ siècle, des noms aussi étranges. Le culte catholique n'était toléré, en effet, qu'à condition de se dissimuler. Les lieux saints devaient revêtir l'enveloppe d'une maison ordinaire, et il était défendu aux catholiques de sonner des cloches. — Pour se conformer à ces prescriptions sévères, on avait dû agencer la plupart des églises et chapelles dans à'' arrière-maisons (achterhuisen). L'entrée avait l'aspect d'une habitation ordinaire, et l'enseigne de la boutique par laquelle on pénétrait dans le sanctuaire devenait la façon la plus courante et la moins compromettante de désigner ce dernier. C'est ainsi qu'à Amsterdam les principales églises catholiques s'appelaient le Perroquet (de Papegaï), le cor de Postillon (de Posthoorn), le Polonais (de Pool), Varbrisseau (het Boompje), etc., etc.
gUlRIiNG UREKLLKNKAM. loj
baptises à la /\i/:/:c}-s/cl\l;\ A'oici leurs noms el la date du baptême de chacun d'eux :
MAGnALFNA, baptisée le 5 septembre «("«(.«j; GiRAiîi), — 5 mars i(")5o-,
AiHCAK-, — 28 avril i65i;
Magdalf.xa, — 18 octobre i652;
Catharina, — 17 novembre iG53;
Ja\, — 3o avril [('>:>?.
On remarquera que deux de ces enfants portent le même nom : Magdalrna. La répétition donne à supposer que l'aînée mourut en bas âge, très probablement avant i()52; et le court espace de temps compris entre le premier et le second baptême semble indiquer qu'elle fut baptisée tardivement. Peut-être son transport à l'église fut-ii même retardé par la délicatesse de sa santé.
Peu après ses dernières couches (celles de iG55), la femme.de Quiring mourut; et sans doute la naissance du petit Jan ne fut pas étrangère au décès de Maria Jans d' Carie. Quoi qu'il en soit, notre peintre ne s'accommoda pas longtemps du veuvage. Moins de dix-huit mois après la naissance de son dernier fîis, nous le voyons convoler en secondes noces.
Le 23 octobre i656, il épousa Elisabeth van Beaumont*, veuve de ^^'illem Symonsz de Noordwyck. A cette époque, notre peintre habitait près des remparts de la ville, sur le large bras du fleuve, qu'on appelle le « vieux Rhin » (pp oiiden Ryn).CQ. second mariage fut,
I. On remarquera que les deux femmes de Brekelenkam avaient des noms de famille d'origine française, ou tout au moins wallone.
io6 L'ART HOLLANDAIS.
lui aussi, fertile en progéniture. Trois enfants en naquirent :
Anna, baptisée le 6 juin iGôy;
Arnoldus, — 3o avril ir){34-,
QuiRiNus, — 29 mai i(368.
Le peintre n'eut point à jouir longtemps des caresses du dernier de ses fils, sorte de Benjamin auquel il avait donné son nom. Les livres de la gilde de Saint-Luc nous apprennent, en effet, que Brekelenkamqui, jusqu'en 1667, avait ponctuellement payé sa cotisation, n'acquitta pas celle de 1668. La mention d'émargement est remplacée par cette inscription impressionnante dans son laconisme :
QuiRiNG Gr:RRiTSZ00N Brekelixghkam doot.
c'est-à-dire : « Quiring Brekelinghkam, fils de Gérard, mort ».
Le peintre charmant auquel nous devons tant de modestes et délicats chefs-d'œuvre, l'artiste habile et sincère, le fin et consciencieux interprète du home hollandais, avait donc cessé d'exister, et il était mort jeune, car il ne devait guère avoir plus de quarante-cinq ans. Cette dernière mention clôt la biographie de Quiring Brekelenkam. Désormais, les historiens de l'école hollandaise seront moins embarrassés, et les auteurs des catalogues de l'avenir pourront placer à la suite du nom de ce maître si longtemps méconnu, si fâcheusement oublié, autre chose qu'une série de points d'interrogation.
ESSAI i)i£ cataloglt: raisonne
OEUVRES DE OUIRING BREKELENKAM
Un MorxK i'ciuvant.
Assis sur un banc près d'une petite table, sur laquelle est pose un encrier, un vieillard à barbe blanche, vêtu d'une robe de bure, écrit dans un gros livre qu'il lient sur ses genoux.
(Panneau : haut., o'"/>i ; larg., o"',i7.)
Musée du Louvre.
Anciennes collections.
L''Ermitk.
Un vieil ermite, à genoux dans une caverne, est en prières devant un crucifix posé à terre. Près de lui, sur une table rustique, deux volumes in-folio, une tète de mort et une grande corbeille. Une lanterne est suspendue à un clou planté dans la paroi du rocher.
(Haut., o™,54; larg., o"',45.)
Signé : V. B. 1660.
Musée de l^Ermitage.
Ermite écrivant.
Un ermite, assis dans sa grotte, est occupé à écrire dans un registre. Devant lui divers accessoires, un livre, un sablier, une tête de mort.
(Panneau : haut., 24 pouces; larg., i8-pouces.)
Collection Th. van Willigex.
Vendue à la Haye, le 9 octobre i8o5.
Acquis par M. Mey, pour 18 fl. 5 s.
io8 L'ART HOLLANDAIS.
Ermite kcrivant.
Un ermite assis, avec des lunettes sur le nez; il écrit dans un livre placé sur ses genoux. Près de lui on voit un crucifix, un livre fermé, un clepsydre, une tète de mort. Au tronc d'un arbre est accrochée une lanterne.
(Panneau : haut., 23 pouces; larg., i8 p. 1/2.
Collection van der Linden van Slingeland.
Vendue le 22 août 1785.
Acquis par M. Deifos, pour 398 florins.
Ermite.
Un ermite écrivant.
(Haut., 2 pieds 6 pouces; larg., i pied 3 pouces.)
Vente faite à Bruxelles, au jardin Saint-Georges, le 17 juillet 1776.
Adjugé à 48 florins.
UErmite.
Un ermite est assis au milieu d'une ruine. 11 écrit dans un registre ouvert sur une tête de mort. Un panier, une bouteille, une lanterne, divers accessoires.
(Panneau : haut., 3 palm. 4 pouces; larg., 3 palm. i pouce.) Collection du Baron van Tuyl van Serooskerken, Utrecht, i836.
Ermite a genoux.
Un ermite à genoux, dans Tattitude de la prière; accessoires nombreux.
(Panneau : haut., 24 pouces; larg., 18 pouces.) Collection Th. van Willigen.
Vendue à la Haye, le g octobre i8o5.
Acquis par M. Mey, pour 21 fl. i<, s.
Savant dans son cabinet.
Assis devant une table couverte d'un tapis d'Orient, il con-
QUIRrNG BRKKF.LENKAM. 109
suite un livre oiivori; à ses pieds un violon, au mur un lablLMU rcprcsciilaiu un pavsai;c.
(li lis : li;iut., 4() cciii. ; larg. 38 cent.)