Nature morte
Sur une table couverte d'un tapis de velours brun, une orange, un citron pelé, des noix, un couteau, un verre de
Venise rempli de vin blanc. A gauche, au tiers de la hauteur du tableau, la signature et la date.
On voit que l'artiste n'a point fait de gigantesques efforts d'imagination. Il a puise dans le fonds commun. Ce tapis, cette orange, ce citron pelé, ce verre de Venise, ce sont les accessoires que les de Heem et Heda ont mis si souvent en œuvre, et qui, sous leur pinceau, prennent une importance capitale. Seulement, au lieu d'un de ces noms qui nous sont familiers, le tableau porte la signature de
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Quel est ce J. van de Velde, ou, pour mieux dire, ce Jan van de Velde, car on s'est accordé Jusqu'à présent à donner ce prénom à notre peintre ? — A cette question, l'auteur du catalogue se trouve assez empêché de répondre. Avec sa conscience habituelle, il consulte les biographes, fouille les textes sans rien apercevoir qui le renseigne beaucoup ; et, après avoir longtemps hésité, il finit par résumer ses découvertes dans la notice suivante :
Velde (Jean Van de), né à Haarlem... (École hollandaise.)
Suivant Kramm, Jean Van de Velde serait né à Haarlem en 1598. Cette date est contestée par M. Van der Willigen, dans les Artistes de Haarlem, comme ne concordant pas avec certaines particularités de la vie du père du peintre. Jean Van de Velde maniait alternativement le pinceau et le burin. On reconnaît la main d^un graveur dans la belle signature
JAN V A.\ 1)1. \ I I l)K. IJ9
iliiiil il ;i in.ii\iuc SCS l:ihlc;m\. Il lui iiis«.Til, en i '» i .|, il;iiis l.i conlVcric dos iK-inlrcs de H;iarlcin, ou il remplit, en i(»23, les fonctions de commissaire. M. Van iler W'illigen n'a pas rencontré sur les registres de llaailein la mention tic son décès.
Ainsi pas de date de naissance, pas de date de mort. Deux uniques mentions, deux inscriptions relevées sur les registres de la Ciikic. \'oilà à quoi se résument les seuls documents auilicntiqucs mis au jour par les biographes; et il reste encore à savoir si ces mentions s'appliquent bien à notre artiste.
Notez que cette pénurie de renseignements n'est pas pour nous surprendre; mais ce qui complique singulièrement les recherches, quand il s'agit de van de A'elde, c'est l'abondance de personnes portant ce nom, tout aussi commun en Hollande que l'est, chez nous, celui de Dupré, son équivalent ou à peu près. En outre, et nouvelle complication, il ne paraît pas que les van de Velde aient, ni les uns ni les autres, beaucoup recherché les prénoms originaux ou distingués. Ils se nomment Willem, Jan, Adriaen, et l'on rencontre les Adriaen, les Jan et les Willem à la douzaine, Enfiii, ils forment une véritable légion de peintres et de graveurs, ce qui les rend encore plus difficiles à séparer les uns des autres.
Nous avons déjà parlé des deux Willem van de Velde, le vieux et le jeune, tous deux peintres de marine. Nous avons, relativement à Adriaen van de Velde, fourni quelques documents et rectifié sa date de naissance. Ces trois-là forment la famille des van de Velde amsterdamois.
Ensuite vient Esajas van de Velde, le peintre de sociétés et de î^ende^-pous galants; on croit qu'il est, lui aussi, né à Amsterdam; mais en quelle année, on l'ignore.
i6o L'ART HOLLANDAIS.
En i()io, il était à Haarlem, où il se mariait en iGi i ;, en iGiy et 1618, on l'y voyait encore; mais, en 1G28, il était inscrit à la Haye dans la confrérie des peintres, et, en iG3o, il habitait à Leyde. Enfin, l'acte de baptême de l'aîné de ses enfants nous apprend qu'il était en relations amicales et probablement de parenté avec Jan van de Velde^ Mais quel était ce dernier, et quel lien l'unissait à lui? C'est ce que nous ignorons.
Nous voici maintenant arrivés à la troisième dynastie, si je puis me servir de ce mot, celle des Jan van de Velde. Nous venons de voir, par la consciencieuse notice de mon savant ami, M. Edouard Fétis, que M. A. van der Willigen, dans son précieux ouvrage sur les Artistes de Haarlem, s'est occupé d'eux. C'est à lui que nous allons recourir.
M. A. van der Willigen distingue deux Jan van de Velde, le premier qu'il appelle le « père » et qui était calligraphe. Celui-là était né à Anvers; il publia, en i6o5, un ouvrage intitulé « Miroir de la calligraphie- »; il avait alors trente-six ans et remplissait à cette époque les fonctions de maître d'école à Rotterdam. Plus tard, il vint s'établir à Haarlem pour y exercer la même profession, et il y mourut en 1623, le 10 septembre, ainsi que
1. Voir M. Bode, Kiinstkronyk, année iSjS, p. 44 et A. van der Willingen, les Artistes de Haarlem, p. 3o5.
2. Spieghel der schrijfkonste, i6o5. Ce livre est divisé en trois parties : la première nommée : le Spieghel; la seconde : le Thresor littéraire et la troisième : het Fondementboek. Il obtint un succès exceptionnel qui lui valut plusieurs éditions. La première fut publiée avec le titre latin Delicice variarum insigniumqiie scripturariim, authore Johanne Veldio scriptore celeberrimo. Haarlem, 1604. — La même année, une autre édition parut à Amsterdam. En i6o5, on donna à Rotterdam l'édition hollandaise, dont le titre se trouve en tête de ces lignes, et en 1606, un texte allemand où le nom de l'auteur se trouve orthographié Hans von dem Felde.
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l'atteste une mention marj^inale consignée dans la description de Haarlcni par Anip/.in^'.
Si nous en cioxons les luiii vci"s aussi pompeux qu'ampiii^ouriques consacres par ce dernier, dans la Bcsclny]'i)iiiL', au premier Jan van de V'elde, ce devait être un maître iiomme que ce calligraphe. Amp/.ing ne lui promet rien moins que l'immorlalile. (^est plus que la postérité n'a lenu. Kii outre, jouant sur son nom, il l'appelle l'honneur de la terre :
Kom Velde eer van 't vcIJ, kom wondcr onser tijdcn Europacs nacm en rocm !-
II le baptise le prodige de son temps, la gloire de l'Europe, éloges un peu forcés pour un simple maître d'écriture; malheureusement, ce qui nous intéresserait bien davantage, il ne nous dit pas s'il eut des enfants.
Ce silence, joint à beaucoup d'autres incertitudes, n'a point empêché cependant M. A. van der Willigen de donner ce premier Jan van de Velde pour père au second Jan van de \'^elde, celui-là le graveur. Je sais qu'il y est encouragé par une mention qui, paraît-il, se trouve dans la description de Haarlem de Schrevelius, édition de 1648^ Mais je ferai remarquer qu'Ampzing, dans les quelques vers qu'il consacre au second Jan van de ^"elde, ne dit rien de cette glorieuse parenté, et cependant il con-
1 . Beschryvinge ende lof der stad Haerlem in Hoîîand, door Samuel Amp:[ing, Haarlem, 1628. Voir p. 343. Note marginale.
2. Traduction : « Velde vient, honneur de la terre; il vient miracle de notre temps, réputation et illustration de, l'Europe. » Ampzing, Beschryvinge ende lof, lac. cit.
3. Il m'a été impossible de vérifier si Schrevelius, à la page 3i8 de l'édition de 1648, porte cette mention, ne possédant et n'ayant pu me procurer que l'édition de 1647, laquelle ne compte que 3i6 pages.
i63 L'ART HOLLANDAIS.
naît bien le second Jan, puisqu'il le remercie de s'être fait son collaborateur :
Hoc waerdig Velde sij in dcse konst i^eprcsen Dat hceft hy in mijn wcrk wcl rijckelyk bewcsen'.
Or il semble, car c'est assez sa coutume, qu'il les eût rattachés l'un à l'autre par un mot, par un trait, par une allusion, s'il s'était trouvé entre eux quelque lien de parenté. Mais passons.
A quelle époque ce nouveau Jan est-il venu au monde? Kramm- penche pour l'année i5g8, date donnée déjà par Immerzeel qui le fait naître à Le3^de, alors que Kramm, au contraire, lui assigne Haarlem comme lieu de naissance. Quant à M. van der Willigen, Haarlemois convaincu, il tient naturellement pour cette dernière ville; mais comme le premier Jan lui paraît être demeuré, au moins jusqu'à i6o5, à son école de Rotterdam, il place après cette année la naissance du second Jan.
Dirai-je que cette prétention nouvelle est inadmissible ? Que Jan le graveur soit fils de Jan le calligraphe ou de tout autre, il est né avant i6o5 ; et cela pour l'excellent motif qu'en i62 3 il était déjà dans la plénitude de son talent, car, en cette même année, il recevait des subsides de la ville de Haarlem pour certaines gravures tirées sur satin, gravures exécutées en l'honneur du prince d'Orange. En 1627, il recevait de nouveaux subsides à pareil propos, et en 1628, Ampzing le célébrait en lourds alexandrins comme le plus méritant de ses collaborateurs, ce qu'il
1. Traduction libre : « Comment apprécier dignement Velde, en cet art (la gravure), dont il a si richement illustré mon ouvrage? »