LL AND AIS
cri re aujourd’hui une histoire complète et définitive de l’art hollandais est une tâche à peu près impossible.
Malgré les nombreuses études; malgré les précieux travaux qui , dès le xvne siècle, ont préparé le terrain; dç Carel van Mander, de Sandrart; malgré les biographies de Houbraken, Campo Weyermann et van Gool; malgré les renseignements fournis par les descripteurs de villes, les Orlers, les Ampzing, les Schrevelius, les Bleyswijck et les Commelin; malgré les savantes recherches des monographistes et des critiques de notre temps, il reste encore beaucoup trop de points obscurs, pour qu’on puisse espérer, d’ici de longues années, retracer une histoire bien assise de l’art hollandais dans ses manifestations diverses.
Tous les écrivains, du reste, que je viens de mention-
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malgré les livres
L’ART HOLLANDAIS
ncr, tous les biographes, tous les vénérables auteurs dont je viens d’écrire les noms, par une concordance étrange et en quelque sorte inéluctable, n’ont promené la lumière de leurs investigations que sur une partie relativement récente et très restreinte de l’art hollandais.
Ils se sont préoccupés uniquement des peintres, et même n’ont pas remonté bien haut dans les origines de la peinture hollandaise. A la base de l’édifice ils ont placé le vénérable Cornelis Enghelbrechtszen, et, se contentant de lui trouver un disciple pour établir la filière, ils sont, par Lucas de Leyde, entrés de plain-pied dans le xvie siècle, qui, pour eux, n’est qu’une préparation à l’épanouissement de l’École hollandaise du siècle suivant.
Cette dernière fut si brillante, si personnelle, empreinte d’un tel caractère à la fois si individuel et si humain, qu’on est en quelque sorte excusable de s’en tenir à ses chefs-d’œuvre. Mais pourquoi, lorsque la vanité de l’homme met tant d’ardeur à remonter dans la nuit des âges pour se découvrir des ancêtres, la vanité nationale ne ferait-elle pas des efforts analogues pour découvrir les origines de ses plus nobles productions ?
On est toujours le fils de quelqu’un, aussi bien dans le domaine de l’esthétique et de la morale, que dans celui de la corporelle réalité.
L’art hollandais, avec son admirable réalisme, avec sa science délicate de la lumière, .avec sa connaissance profonde de l’humanité, avec sa fréquentation intime de la nature, a des racines trop profondes dans les entrailles du peuple qui l’a vu s’épanouir sur son sol, pour qu'il puisse être une production fortuite, un fait purement accidentel. C’est assurément la résultante d’une foule de causes antérieures qui nous échappent ou tout au moins qui nous
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sont mal connues. Ce sont ces causes qu’il faudrait pénétrer et dont il faudrait étudier les conséquences, car tout se tient dans l’enchaînement des faits.
On rattache Lucas de Leyde à Cornélis Enghelbrechtszen et celui-ci aux deux frères 'Van Eyck, mais cela ne suffit pas. Ces derniers en effet, quels sont-ils ? d’où viennent-ils? et qui donc les a faits ce qu’ils sont? Leur art merveilleux n’est pas un commencement, un début, il est la réalisation complète, absolue d’un idéal, l’apogée d’une école, le couronnement lumineux d’un art national. Comme le remarque si bien Fromentin, « quand on s’y concentre, leur peinture fait oublier tout ce qui n’est pas elle et donnerait à penser que l’art de peindre a dit son dernier mot et cela dès la première heure ».
Leur pratique est accomplie, supérieure à la nôtre, car on n’y trouve rien à reprendre, et leurs œuvres ont traversé plus de siècles que celles de nos jours n’en traverseront. Etant donné l’idéal qu’ils se proposaient, quel peintre est approché plus près de sa réalisation? Jamais aucun artiste n’a retrouvé cette sérénité et cette simplicité de facture, cette concision expressive, cette propriété de moyens, cette richesse ni cet éclat.
Faut-il voir en eux des génies merveilleux ayant tout inventé ? sont-ils les successeurs de ces miniaturistes de la cour de Bourgogne, dont ils ont agrandi le cadre, élargi les moyens et du premier coup transformé la technique en l’amenant à sa perfection ? ou ne découvrons-nous pas plutôt en eux les continuateurs d*une école de peinture déjà fertile en œuvres secondaires, aujourd’hui, hélas ! disparues, mais qui avait par ses productions antérieures préparé leur avènement et leur surprenante éclosion ?
Nous les trouvons à Gand; ils viennent s’y fixer au centre d’une corporation de peintres qui existait déjà.
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Est-ce là qu’ils apprirent les secrets de cette couleur nette, de cette peinture ferme et pleine, de cette grâce naïve et forte, de ce clair-obscur ingénu, de cette subordination savante qui imprime à la moindre de leurs œuvres un caractère grandiose et magistral? Mais alors quels maîtres leur révélèrent cet art, cette science ?
Faut-il penser, au contraire, que ces merveilleux secrets faisaient partie de leur bagage et qu’ils les apportaient avec eux? On dit qu’ils furent d’abord les élèves de leur père. C’est donc à Maaseijck, sur les bords de la Meuse, à mi-chemin entre Maastricht et Roermond, qu’ils firent leur éducation; c’est donc là qu’ils reçurent leur initiation première.
A Maastricht, dès le x° siècle, nous trouvons un grand mouvement de vie et d’art, un saint vénéré auquel on élève un magnifique sanctuaire, pour lequel on cisèle des bijoux précieux, qu’on enferme dans une châsse étincelante de pierreries, une foire périodique, la hennis des reliques, qui attire de cent lieues à la ronde les pèlerins, les curieux et les marchands, et dix générations de sculpteurs qui décorent, dans le plus pur style roman, les vieilles basiliques de Saint-Servais et de Notre-Dame.
A Roermond , nous voyons, dès les premières années du xip siècle, le comte Gérard III de Gueldre réunir une armée d’architectes et de sculpteurs pour édifier ce fameux Munster qui, de nos jours encore, est une curiosité architectonique de premier ordre. L’admirable tombeau , sur lequel le comte repose à côté de sa femme Marguerite de Brabant, un rétable et diverses sculptures montrent que l’art survécut à celui qui l’avait appelé dans cette vallée de la Meuse. L’église du Saint-Esprit, malheureusement disparue, celle de Saint-Christophe, toujours debout, et une fabrique de vitraux célèbre pendant tout le moyen âge
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prouvent qu’aux siècles suivants, les artistes abondaient à Roermond.
Quoi d’étonnant dès lors qu’il y eût en ces parages une école de peinture forte et habile, décorant déjà dans un style ample et noble les églises et les châteaux ? Les peintures murales découvertes à Haarlem, à Deventer et à Maastricht même, dans l’église des Dominicains, prouvent assez que ces vastes décorations, embrassant des centaines de personnages de grandeur naturelle, étaient en ce temps la parure ordinaire des sanctuaires catholiques. Malheureusement ces ouvrages peu durables ont été détruits par le temps ou recouverts par la propreté hollandaise d’un uniforme badigeon. Mais qui donc interdit d’y voir la source où les jeunes Van Eyck se sont abreuvés, l’école où ils ont reçu les premières notions de leur art admirable ?
En outre, cette fabrique renommée de vitraux ne vous semble-t-elle pas un champ naturel d’études pour ces esprits chercheurs, et n’est-ce pas dans ses laboratoires qu’ils ont pu découvrir les merveilleux secrets de cette peinture à l’huile, qu’ils portèrent du premier coup à sa perfection ?
Quelle satisfaction si l’on pouvait élucider ce premier point et relier entre eux ces chaînons primordiaux ! Mais là ne se bornerait point la tâche à accomplir. Il faudrait recueillir avec soin les trop rares épaves de ces époques lointaines, celles qu’a respectées le temps, celles encore plus rares que n’a point anéanties la fureur des hommes. Il faudrait grouper avec méthode ces précieux restes d’une activité artistique que nous ne soupçonnons plus. Par les belles stalles de Bolswaard, par les sculptures de l’église d’Alkmaar, de VOudekerke d’Amsterdam, de l’hôtel de ville de Middelbourg, par les bas reliefs qui ornent les vénérables sanctuaires de Bois-le-Duc, de
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Deventer et de Venlo, par la maisson écossaise (scotschhuis) de Veer, par la « Régence » de Delft, par les statues des princes bourguignons conservées à Amsterdam, par les curieuses céramiques d’Utrecht, on serait insensiblement amené à cette belle période de la Renaissance qui a laissé sur le sol néerlandais des traces magnifiques, auxquelles aucun historien ne paraît prendre garde aujourd’hui.
Qui parle en effet des merveilleuses sépultures de Bréda, qui pourtant sont de purs chefs-d’œuvre de distinction classique et de sereine élégance? qui visite les stalles de Dordrecht, l’hôtel de ville de Nimègue, les mausolées d’Arnhem ? qui pense à relever les délicieux cartouches de l’hôtel de ville de la Haye? qui songe à feuilleter les admirables recueils de Vredeman de Vries?
Dans un art qui touche de plus près à nos recherches, dans la peinture, la même défaveur semble planer sur les artistes antérieurs au xvn® siècle, précurseurs de cette période de l’art néerlandais qui porte plus spécialement le nom d’ « École hollandaise ».
Les plus anciens spécimens de ces schutterstukken , de ces tableaux de régents, de magistrats et de miliciens qui nous aient été conservés, peintures intéressantes s’il en fut, sont encore relégués dans l’antichambre du bourgmestre d’Amsterdam, sans qu’aucun musée ait jamais réclamé ces œuvres précieuses à tant de titres. Et il a fallu l’heureuse initiative d’un jeune et intelligent directeur du musée de la Haye, pour faire descendre des greniers où elles pourrissaient, les œuvres si curieuses du vieux Martin Van Heemskerk et de Cornelis Van Haarlem. C’est que ces maîtres du xvr siècle, si vénérés en leur temps participent à l’ostracisme singulier dont est frappée toute une période de l’histoire hollandaise. Un patriotisme un
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peu étroit, sentiment louable en soi, mais malheureux dans ses conséquences extrêmes, fait dater en effet, pour bien des Néerlandais l’histoire de la patrie du jour de son affranchissement politique et religieux.
En vain la chronologie réclame-t-elle ses droits. En vain la logique vient-elle signifier qu’il a fallu une population ingénieuse, riche, industrieuse et surtout ardente et résolue pour expulser le formidable ennemi qui régnait en maître sur les sept provinces, et pour triompher de l’Espagne unie à l’Église. En vain les vieilles chroniques affirment-elles que, sous Inféconde domination des princes bourguignons, les Pays-Bas du Nord ne se sont point tenus à l’écart de l’efflorescence artistique dont les provinces méridionales sont si justement fières. Il semble qu’il y ait, avant la seconde moitié du xvT siècle, comme une nuit volontaire qu’il soit défendu d’éclairer.
Le patriotisme le plus vivace ne peut effacer une heure du passé, mais avec le temps il peut obscurcir les siècles éloignés, répandre sur eux une ombre funeste, et les laisser plonger dans un si complet oubli, qu’il soit presque impossible à l’histoire de les faire revivre. C’est là la tâche que semble s’être assignée le patriotisme néerlandais.
Aujourd’hui la restitution de ces premières époques présente des difficultés si nombreuses, qu’on hésite presque à porter sur elles un système méthodique d’investigations. Mais, même réduite à cette partie qui porte le nom d’École hollandaise, période qui confine à notre temps, l’art néerlandais présente encore des lacunes assez grandes pour tenter les chercheurs, les explorateurs d’archives et les amateurs d’inconnu. Combien n’existe-t-il pas de maîtres précieux, dans cette puissante école, dont les œuvres ne sont reliées entre elles que par une biographie fabuleuse, pleine de dates mensongères et d’anecdotes
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apocryphes? combien n’est-il pas d’artistes de valeur dont les époques de naissance et de mort sont remplacées, sur les livrets et les catalogues, par deux points d’interrogation ?
Le moment est donc propice pour tous ceux que cette belle École hollandaise intéresse de se mettre ardemment à l’œuvre et de faire avouer aux vieilles paperasses officielles les secrets qu’elles renferment dans la poussière de leurs grimoires. Telle a été du moins la pensée de quelques hommes éminents placés en France, à la tête de la Direction des Beaux-Arts; et l’événement est venu démontrer la justesse de leurs prévisions.
Chargé par le Ministère de l’Instruction publique de nous rendre en Hollande, avec mission de rechercher dans les dépôts publics, les documents relatifs à l’art et aux artistes hollandais, nous avons visité avec soin la plupart de ces archives1. Nos recherches ont duré des années, mais elles n’ont point été vaines et stériles. Le succès a couronné nos efforts. Tout d’abord nous avons pu, dans un premier ouvrage, entièrement édifié sur des documents authentiques, restituer l’existence et l’histoire d’une précieuse industrie d’art, aujourd’hui disparue, et dont la légende s’était emparée pour la travestir d’une façon étrange. Puis, continuant nos explorations, nous avons été assez heureux pour découvrir un certain nombre de pièces absolument inconnues, relatives à des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, qui permettent dès à présent d’établir, d’une façon régulière et définitive, la biographie ignorée de maîtres intéressants, ou qui tout au moins jettent sur l’existence de ces maîtres des clartés inattendues.
i. Voir Appendice A, mémoire présenté au Directeur général des Beaux-Arts, sur l’état des archives et dépôts publics en Hollande.
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Ce sont ces documents dont nous commençons aujourd’hui la publication sous le patronage de l’administration des Beaux-Arts. Grâce à eux, bien des points douteux jusque-là se trouveront éclaircis et les biographies qui en ressortiront pourront, nous l’espérons du moins, être considérées comme définitives.
C’est là un premier fait dont l’importance n’échappera certes pas aux hommes spéciaux, et quand il se réduirait à la publication de ces documents, ce premier résultat de la mission dont nous étions chargé mériterait déjà, à lui seul, d’être pris en considération. Mais il en est un autre plus élevé, plus général, qui nous paraît ressortir de ces documents multiples ainsi mis au jour. C’est la possibilité, avec une étude sérieuse et approfondie, d’arracher aux archives néerlandaises les dates et les faits qu’elles nous dérobent encore, et de renouer, avec les documents inédits qu’elles renferment, les chaînons sans cesse brisés de cette histoire artistique, que nous avons déclarée aujourd’hui impossible, et qui peut-être demain deviendra praticable, grâce à des découvertes imprévues.
Certes les difficultés qui viennent se jeter à la traverse d’une pareille entreprise sont grandes et nombreuses, surtout pour un Français. Une langue rebelle, des écritures inconnues, une orthographe instable, une terminologie spéciale en son temps, inusitée de nos jours et bannie des dictionnaires, sont des obstacles pénibles à surmonter. Mais pour les Néerlandais, ces obstacles sont beaucoup moindres. Pour en venir à bout, il n’est besoin que d’un supplément d’éducation et d’un peu d’habitude ; et même il est à noter que les qualités maîtresses, que réclament les travaux de ce genre, la patience et l’obstination, sont de celles qu’on prête bien plus aux Hollandais qu’à nos compatriotes.
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La lumière est bonne d’où qu’elle vienne. Il n’est pas indispensable d’avoir franchi la frontière pour avoir le droit et le devoir de la tirer de dessous le boisseau. Ce qu’un gouvernement étranger a fait, le gouvernement néerlandais peut le faire. L’histoire de l’art hollandais lui importe pour le moins autant qu’à l’administration des Beaux-Arts de Paris.
Aussi, je ne crains pas de le répéter, le principal mérite de ce travail, si tant est qu’il en ait quelqu’un, sera d’avoir démontré qu’avec beaucoup de persévérance et de volonté, on peut faire dire aux archives néerlandaises une foule de secrets qu’elles conservent encore, démonstration importante, car c’est de la révélation de ces secrets, c’est de leur groupement ingénieux que sortira peut-être un jour, dans son complet épanouissement, l’histoire définitive des Beaux-Arts en Néerlande.