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CONCLUSION

Nous avons entrepris de faire voir, dans la mesure où nous le permettait l'état des connaissances archéologiques, ce qu'a été l'art étrusque :\ travers les âges, par quels essais élémentaires il a commencé, par quelles phases il a passé, à (|uel point il a abouti. Nous l'avons suivi dans ses manifestations diverses, dejuiis les plus importantes jusqu'aux plus humbles. 11 nous reste à nous demander quelle est, en somme, la valeur de l'art étrusque.

Il n'y a pas à se le dissimuler et, malgré la faiblesse naturelle d'un auteur {lour son sujet, nous sommes obligé d'avouer que l'art étrusque n'est ])as un grand art.

La i)reraière de toutes les qualités, la qualité maîtresse, lui manque : il n'a pas d'invention. En architecture, il se borne à combiner des formes que l'Orient ou la Ort'ce lui fournit et à appliquer des proc-édés techniques dont la tradition lui vient de l'étranger. Ni la voûte, ni la colonne, ni le fronton ne lui api)artiennent en pro]>re. Les profils des moulures, les détails des chapiteaux, les éléments multiples de la décoration monumentale, les tons de la i>olychromie, les types plastiques des appliques et des acrotères, tout cela a été conçu par d'autres (jue par lui. Son travail se borne i\ une .idaptation. 11 ne se montre un ]i(.u original f|ue dans la conijiosition des charpentes et dans le plan des temi)les ou des maisons. En sculpture, il n'a point de types |)ersouiiels : ses images religieuses, c'est la (îrèce qui les hii donne; les groupes dont il déc<)re les frontons sont des reiinuluctions plus

OU moins fidèles de ceux qui décorent les frontons helléniques; la plupart des bas-reliefs qui couvrent les sarcophages, les stèles, les urnes, présentent des scènes mythologiques dont l'art grec lui fournit le thème ainsi qu'une multitude infinie de variantes au milieu desquelles il n'a que la peine de choisir. Sauf pour quelques portraits et quelques scènes familières, il se confine dans un rôle de copiste. En peinture, malgré quelques tentatives d'émancipation timides et passagères, il ne cesse de se montrer- le disciple docile et consciencieux de la Grèce, à laquelle il doit le choix et la mise eu oeuvre des couleurs, les éléments des compositions, et souvent le détail môme des figures. En céramique, en métallurgie, en bijouterie, en glyptique, en numismatique, partout nous le retrouvons plus ou moins l'esclave d'un modèle venu soit de l'Orient, soit de la Grèce. Tandis qu'en d'autres temps, en d'autres pays, l'art se pique d'être indépendant et de ne rien devoir qu'à sa force créatrice, l'art étrusque au contraire semble avoir pris à cœur de ne suivre que des voies déjà ouvertes. On peut dire qu'il a fait de l'imitation sa loi.

Outre l'invention, il manque à l'art étrusque ce qu'on pourrait appeler le sentiment esthétique. Il construit des bâtiments solides, il les décore avec luxe, il sculpte ou modèle des statues et des figurines ; il couvre de fresques les murs des tombeaux et peut-être des habitations ; il façonne le métal et l'argile avec habileté. Mais dans tout ce qu'il fait il est visible qu'il n'a ni le sens ni le souci de la beauté. On ne trouve jamais chez lui cette exquise justesse de proportions, cette harmonie pondérée, cette pureté de lignes, cette discrétion savante qui nous ravissent dans les moindres œuvres de l'art grec. Il est presque toujours lour*^!, exagéré, violent, souvent incorrect.

Ne soyons pas cependant trop sévères pour l'art étrusque : il souffre du voisinage de l'art grec, auquel il nous fait naturellement penser puisqu'il l'imite; or la comparaison l'écrase. Il faut lui rendre cette justice de reconnaître qu'il a une quaHté précieuse, une quahté rare, que nous avons eu plus d'une fois l'occasion de mettre en lumière : il a le sens de la réalité. Incapable de concevoir les choses

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SOUS une forme idéale, il les voit connue elles sont et s'ingénie à les représenter comme il les voit. Il est vivement frappé par tout ce qu'il y a de spontané, de mouvementé, de brutal même dans un geste, dans une attitude, par tout ce qu'il y a de personnel, de vivant dans une physionomie. Ces impressions sont si fortes chez lui qu'il n'y échappe pas même quand il reproduit un modèle helléni(]ue. D'une manière générale, on peut dire qu'il a l'instinct du portrait. Le malheur a voulu que cet instinct, qui cherchait sa voie, qui a fini par la trouver dans les temps modernes à l'heure de la Renaissance, n'ait rencontré dans l'antiquité que des formes qui lui étaient contraires, les formes conventionnelles et rigides de l'Orient ou les formes idéales de la Grèce. Par cela que ces formes se présentaient à lui en même temps que des procédés techniques que l'Italie barbare ne connaissait pas et dont il était naturel qu'il s'emparât avec avidité, elles s'imjuisèrent insensiblement à lui, en déjiit de lui-même, et durant plusieurs siècles il ne réussit pas à s'en dégager. Quand il en était encore à chercher son expression, je pourrais même dire son alphabet, l'Orient et surtout la Grèce vinrent lui apporter un langage tout formé. Ce langage, il ne sut pas en décomposer les éléments à son usage; au lieu de n'en prendre que les lettres et les mots pour les acconnnoder ensuite librement à son esprit, il en prit les phrases, les tournures, les idiotismes même, et se força pour entrer dans un moule qui n'était pas fait pour lui.

L'art étrusque eut un autre malheur, c'est de n'avoir jamais eu le temps de se former. Un art est comme un organisme, et comme tel a besoin de se développer doucement, [lar étapes successives, avec cette sorte de logique lente et mesurée qu'on observe dans toutes les œuvres de la nature. Seule une croissance régulière lui assure la i)leiue possession de ses forces et cette maturité (pii fait les grandes choses. Cette maturité, l'art étrusque ne l'a jamais eue. Coup sur coup, en moins de deux siècles, par l'effetd'une poussée commercialequijette sur l'Italie les plus brillantes civilisations du monde antique, l'Etrurie reçoit, reçoit toujours sans avoir le loisir de digérer ce (pi'on Ini dnnne. A peine a-t-elle commencé i\ se familiariser avec une forme d'art nouvelle, qu'aussitôt

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une antre forme la sollicite, et tandis que sa jeune inexpérience la livre ainsi à l'inconstance d'une perpétuelle imitation, l'art grec, dont elle subit principalement la tutelle, change lui-même tous les jours. L'inépuisable imagination de la Grèce ne cesse de le renouveler. L'Etrurie est entraînée par le courant des nouveautés séduisantes qui se succèdent chez elle avec une extraordinaire rapidité. Elle est comme désorientée, ne sait où se prendre et finit par se prendre ù tout. Elle copie à droite, elle copie à gauche, n'a pas le temps de se former la main, de se faire une méthode. Dans cette fièvre d'imitation elle ne gagne qu'une certaine habileté technique ; l'industrie prime l'art et l'originalité est étouffée.

Mais alors, dira-t-on, à quoi bon étudier l'art étrusque? S'il n'a ni grandeur, ni beauté, ni originalité, quel intérêt peut-il avoir? Mais il a d'abord l'intérêt que présente d'elle-même la copie, même médiocre, d'un beau modèle, surtout quand ce modèle est imparfaitement counu. La Grèce ne nous a pas livré tous ses secrets. Sa peinture, par exemple, nous échapperait tout entière et nous ne pourrions nous en faire aucune idée, du moins pour les œuvres antérieures à l'époque alexaudrine, si nous ne retrouvions pas appliqués en Etrurie ses procédés de dessin , de composition, de coloration. Sa mythologie même, ses légendes épiques, qu'elle a tant célébrées, qui ont nourri son art et sa littérature pendant tant de siècles, qui nous donnent toute la mesure de sa merveilleuse imagination, nous ne la connaissons bien et dans tous ses détails qu'à la condition de ne pas nous en tenir aux monuments figurés de la Grèce, lesquels ne nous disent pas tout, mais d'interroger aussi ceux de l'Etrùrie, qui seule nous a conservé des types et des légendes que la Grèce, on ne sait pourquoi ni counnent, avait laissé perdre. Pour embrasser dans son ensemble l'œuvre de l'hellénisme, il est indispensable de compléter l'étude de l'art grec par celle de l'art étrusque.

L'art étrusque a un autre intérêt sur lequel j'insisterai davantage : sans lui il est impossible de comprendre l'art romain. L'art romain a bien des défauts, que je suis prêt à reconnaître. Il mérite à bien des égards les dédains des puristes de l'esthétique. Mais enfin, si

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inférieur qu'il soit à l'art grec, ce n'en est pas moins un grand art, qui a créé des choses nouvelles, qui a couvert le monde d'œuvres sinon parfaites, du moins grandioses et magnifiques , qui enfin a été comme la souche d'où l'art moderne est sorti. Il vaut la peine qu'on le considère et qu'on étudie les influences qui ont contribué à le former. Or parmi ces influences l'une des plus puissantes a été celle de l'art étrusque. Voyez l'architecture : ce qui distingue l'architecture romaine, c'est l'emploi qu'elle fait de la voûte. Nous n'avons jias à montrer ici tout le parti qu'elle en a tiré, ni les combinaisons que le système de l'arc lui a suggérées. Cet appareil a permis aux Romains d'édifier des monuments tels qu'aucun peuple avant eux n'en avait laissé de semblables et que tous les peuples après eux ont eu l'ambition de les égaler. Eh bien! cet appareil, Rome en est redevable à l'Etrurie. Ce sont les Etrusques qui seuls dans le monde antique en ont recueilli la tradition. Ce sont eux qui l'ont conservée, qui l'ont perfectionnée. Ce sont eux qui, au temps des rois, l'ont apportée chez les Romains et l'ont fait entrer dans la pratique de l'architecture. Les Romains n'ont eu que la peine d'appliquer les leçons que leur avaient données les ingénieurs étrusques. Forts de l'expérience séculaire de leurs maîtres, ils ont eu jilus daudace : ils ne se sont pas contentés d'employer la voûte pour couvrir des couloirs souterrains ou des portes. Ils lui ont attribué dans leurs constructions le rôle principal. Ils en ont augmenté l'ouverture; ils l'ont lancée au-dessus de vastes espaces. Ils en ont fait diis merveilles. Mais tout cela ne leur était facile que ])arce qu'en Etrurie plusieurs générations d'ingénieurs obscurs avaient d'avance tracé la voie et jiar de patients efi'orts, qu'il serait injuste d'oublier, fixé il tout jamais la technique. L'Etrurie a donné i\ l'areliitecture romaine autre cluise encore que la voûte. Elle lui a fourni des modèles pour ses temples, des systèmes de charpente, des jmxédés de décoration. Elle lui a appris i\ construire des forteresses, des ponts, des aqueducs, des égouts, des môles, des chau.ssées. Elle lui a suggéré le jilau des habitations privées avec l'ntrium central. Il sullit de parcourir l'ouvrage de Vitrnve jiour se convaincre que presque tout ce qui dans l'architecture romaine ne vient l>as ilirectenieiit dr la Grèce dérive de l'Etrurio.

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L'influence de la sculpture étrusque sur la sculpture romaine n'est pas moins manifeste. C'est des Etrusques que les Romains tiennent leur goût pour le portrait et leur habileté à mettre en relief les traits personnels d'une physionomie. C'est dans l'art étrusque que les sculpteurs romains ont trouvé le modèle de ces processions triomphantes qui se déroulent sur leurs portes monumentales. C'est de la sculpture étrusque que vient la tradition de façonner les couvercles des sarcophages en forme de statues-portraits, tradition qui se perpétue jusqu'aux derniers temps de l'Empire ; c'est de là aussi que vient l'usage de décorer de bas reliefs les flancs des sarcophages ; c'est de là enfin que viennent les sujets, quelquefois la composition de ces bas-reliefs, où nous retrouvons les scènes mythologiques si souvent figurées par les sculpteurs étrusques. Presque toute la symbolii]ue funéraire de l'art romain a son origine dans l'art étrusque.

Irons-nous plus loin et montrerons-nous le lien qui rattache les bronzes romains aux bronzes étrusques, les bijoux romains aux bijoux étrusques, les céramiques arétines à vernis rouges et à reliefs aux céramiques étrusco-campaniennes à vernis noir et à reliefs? Nous le ferions volontiers, si la comparaison de ces menus objets les xms avec les autres ne devait pas nous entraîner à de trop longs développements. Nous nous l)ornons à l'architecture et à la sculpture parce (|ue de tous les arts cultivés par les Romains ce sont les plus connus et les plus importants. Aussi bien ces deux arts suffisent à démontrer l'action féconde de l'art étrusque sur l'art romain.

Si l'art étrusque a fait en grande partie l'éducation de l'art romain, il a eu encore sur la civilisation future de Rome une influence plus générale. Il a familiarisé Rome avec l'hellénisme. L'hellénisme a beaucoup fait pour la grandeur romaine. On l'a tant de fois répété que cette vérité est devenue un lieu commun. Il est certain que sans l'appoint opportun de la culture grecque la civilisation romaine ne se fût pas développée avec tant d'éclat et peut-être les armées des consuls et des empereurs n'auraient-elles promené à travers le monde qu'une grossière rusticité. Mais il convient de ne pas oublier que si la Grèce vaincue et dégénérée a pu avoir une prise aussi puissante

AKT ÉTBCSQCE. 7S

sur le génie de ses conquérants, c'est que ceux-ci avaient été insensiblement préparés i\ la comprendre et à la goûter. Or cette préparation, c'est l'art étrusque qui l'a faite. Cet art, nous l'avons vu, est imprégué d'hellénisme. La plupart de ses procédés sont grecs, ainsi que ses formes, ses types, ses sujets. C'est un reflet de l'art grec. Quand les Romains, amenés par les hasards de leurs victoires dans la Grande-Grèce et la Grèce propre, se trouvèrent pour la première fois en face de l'art grec véritable, ils ne furent pas trop dépaysés. Ces colonnes, ces porticjues , ces frontons, ils les connaissaient ou croyaient les connaître, pour en avoir vu d'analogues en Etrurie et à Rome. Ces dieux, ces héros, tout le monde idéal dont avait vécu pendant tant de siècles l'imagination grecque et qui respirait dans un peuple de statues et de peintures , l'Etrurie' leur en avait d'avance montré l'image et popularisé la légende. Ils n'eurent pas cet étonnement dédaigneux et stérile que provoque chez des gens ignorants la vue des choses insolites et extraordinaires, étonnemeut comparable j\ celui de nos soldats jetés du jour au lendemain en Chine. Ils se laissèrent aller au plaisir inconscient de retrouver en plus grand nombre et plus riches des choses qu'ils connaissaient déjà; peu i\ peu ils s'aperçurent qu'elles étaient plus belles. Ils s'ouvrirent à des idées, A des impressions nouvelles, et ainsi l'hellénisme, avec tout ce qu'il comportait dépensées nobles et généreuses, de sentiments délicats, de belles formes, passa par la brèche qu'avait ouverte l'Etrurie.

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