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LA LIBERTE DES CULTES

Statue de Fraikin

Aux loges maçonniques qui n'admettent pas encore les nègres ni les juifs, ou qui s'interdisent tout débat politique & religieux, ou imposent à leurs membres la croyance à l'exiftence de Dieu & à l'immortalité de l'âme.

Quand des hommes d'honneur, qui s'appellent des Frères,

Se rassemblent en liberté, Dépouillent le vieil homme & les partis contraires

Et fêtent la fraternité, Chacun se sent meilleur, plus jufte, plus fidèle,

Maître d'un plus large horizon, Et savoure à grands flots la vie universelle

Dans le banquet de la raison; Des vaines passions notre âme se délivre ;

L'esprit, noblement dilaté, Respire plus à l'aise en nous, & se sent vivre

En plein cœur de l'humanité.

Mais si l'autel de paix garde, funefte exemple,

Des tables de proscription ; Si la fraternité met à l'accès du temple

Un dogme pour condition ;

Quand la nature dit que nous sommes tous frères,

Si l'orgueil, qui corrompt les cœurs, Met hors la loi les Juifs & les libres sectaires,

Le rouge ici, le nègre ailleurs; Si l'idée eft victime aussi d'une Encyclique,

Si l'on bâillonne sans respect-, La grande paria qu'on nomme politique,

Le droit public, ce grand suspect, Alors, l'esprit se glace & perd ses clartés vives,

Le cœur baisse son noble ton ; Les frères ne sont plus, il refte des convives,

L'agape n'eft qu'un gueuleton !

Quoi ! vous voulez dresser un temple à la lumière.

Et vous mettez sous le boisseau Le progrès social, notre splendeur première,

Nos droits, ce lumineux faisceau!

Sur l'océan du monde, orageux labyrinthe,

Vous placez un phare pour tous -, Puis, n'accueillez au port de l'égalité sainte

Que ceux qui pensent comme vous !

Au devoir fraternel, religion sublime,

Vous élevez comme un saint lieu ; Puis, n'êtes tolérants qu'en une cafte infime,

Et frères qu'aux genoux d'un Dieu !

D'où vous vient ce pouvoir de peser la science

Aux seuls poids de votre raison?

A quel titre entrez-vous dans une conscience

Pour en mesurer l'horizon?

Le jufte eft-il un pape, armé de l'anathème,

Un prêtre, une bible à la main ?

Le jufte a moins d'orgueil &, dans ses erreurs même.

Il respecte l'esprit humain.

Quoi ! hors de votre dogme, il n'eft point de nature,

De salut, d'honneur, d'équité !

Ah ! ne profanons pas d'une telle impofture

Le saint nom de fraternité !

Quand vous posséderiez le Principe immuable,

Loi des mondes &. des esprits, Nul Dieu ne donne à l'homme un droit sur son semblable

D'oftracisme ni de mépris.

Qu'on l'appelle Etre ou Loi, qu'on nie ou qu'on bénisse.

Il eft à tous, comme le jour, Et son nom le plus sûr, le plus vrai, c'eft Juftice,

Son nom le plus saint, c'eft Amour.

Mais, quand la force impose un dieu de tyrannie.

De haine & de corruption, Que l'on change la loi d'éternelle harmonie

En inftrument d'oppression, Que la Foi fait d'un peuple une bête de somme

Sous des maîtres intolérants, Alors, ah ! nier Dieu, mais c'eft affirmer l'homme

A la face de ses tyrans !

Car il eft au-dessus des ombres du problème,

Comme un soleil incontefté, Un devoir : le respect de tous & de soi-même,

Un principe : la Liberté!

Et, quelque nom changeant qu'on donne au grand myftère,

Pour tout homme qui croit au bien, Le juif eft un égal & le nègre eft un frère,

Un athée eft un citoven.

Nous, dans notre libre Belgique,

Nous, dans notre petit pays,

Nous veillons d'un œil énergique

Sur ces droits trop longtemps proscrits ,

Nous savons que l'intolérance

Eft la fille de l'ignorance,

La complice des oppresseurs-,

Et l'odieuse tyrannie,

De nos lois à jamais bannie,

Nous la bannissons de nos mœurs.

A nos yeux, la pensée humaine, Si souvent en proie aux larrons, N'eft pas un féodal domaine, Une glèbe de hauts barons; Non, cette terre réservée, Avec sa dîme, sa corvée, Ses serfs de l'Eglise & du roi, Nous l'ouvrons, libre & fécondée, A tout insurgé de l'idée, A tout paria de la foi.

Loin de nos rangs l'esprit de secte !

Nos temples s'ouvrent sans danger; Nulle science n'eft suspecte, Aucun homme n'eft étranger ; On entre, l'âme entière 8c forte; On ne doit laisser à la porte Ni doutes, ni négations; Et le tribun garde son rôle, Et nous accordons la parole Aux intérêts des nations.

Plus d'orgueilleuse orthodoxie, Fourches caudines du penseur!

Plus de tyran ! plus de messie!

Notre seul dogme, c'eft l'honneur.

A nous l'esprit &. la matière !

Nous ne connaissons de frontière Sur la terre ni dans les deux; Nous tendons la main, sans insultes, Au juif, par delà tous les cultes, A l'athée, au-dessus des Dieux.

Un jour, après des ans de paix sage & profonde, Tous les hommes seront des citoyens du monde; Ils comprendront, suivant un nouveau labarum, Que le plus grand devoir a son siège au Forum; Dans l'immense chantier des grandeurs collectives, Ils ne laisseront plus de forces inaètives : Nul droit à l'abandon, nulle voix au désert; Mais, de leurs intérêts pour former le concert, Ils sauront faire appel à toutes les lumières, Ouvrir à l'action d'innombrables carrières, Affranchir l'homme entier, pensée & volonté, Cultiver en chacun sa part de royauté, Associer l'idée & l'or & l'induftrie, Servir le genre humain en servant la patrie, Et montrer ce que peut, sur ce large terrain, La libre activité du peuple souverain.

Alors, Dieu, quel que soit le nom dont on le nomme, Ne divisera plus les familles de l'homme; Païens, chrétiens, penseurs libres, croyants pieux, S'aimeront en égaux, au nom des divers dieux;

Les cultes, respectés dans leurs juftes domaines,

Invertis de leurs droits, désarmeront leurs haines ;

Ils pourront écouter rinftincl d'humanité,

Et, libres, s'élever à la fraternité.

Chaque année, on verra des revivais sublimes

Rassembler à l'envi les peuples unanimes,

Pour rallumer plus vif le feu sacré des cœurs,

Pour proclamer plus haut la loi des bonnes mœurs,

Pour fêter, sous le ciel qui luit pour tout le monde,

Sur la terre commune à tous, à tous féconde,

Dans les splendeurs de Fart, dans l'éclat d'un beau jour.

Un Dieu commun : le Droit, dans un culte : l'Amour.

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