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LES FLEAUX DE LA GUERRE

Tableau de Joseph Lies.

Le canon a grondé : Peuples, courbez la tète

Devant le fléau monflrueux !

Le chêne des forêts, ainsi, sous la tempête,

Baisse son front majeftueux.

Le canon a grondé : Comme un troupeau qui bêle,

Les arts se dispersent, en pleurs; Le travail, en un jour, comme un champ sous la grêle,

Perd cent ans de fruits & de fleurs.

Combattants, alliés, neutres, l'Europe entière,

Ses trésors, son honneur, ses droits.

Comme du chaume vil, vont servir de litière

Au cheval de guerre des rois.

Le canon a grondé : La juftice qui saigne

Dérobe une imprécation; Tu vas subir encore un hideux interrègne,

Sainte civilisation!

Par le droit reconnu, la juftice rendue,

Déjà plus d'un peuple e.xiftait;

Au cœur des nations la vie eft suspendue, Le canon gronde, tout se tait !

Non, tout ne se tait point ! Aucune violence,

Aucun Jupiter, foudre en main, Ne pourrait désormais te réduire au silence,

Conscience du. genre humain.

Le chêne inébranlable, au milieu des rafales,

S'enracine au sol, plus profond ; Et notre siècle ainsi s'attache aux lois morales,

Aux entrailles de la raison ; Il ne s'enivre plus à l'odeur de la poudre ;

Il sent au fond de tout esprit Un juge, & ce n'eft point, canons, pour vous absoudre !

Il juge, il condamne, il flétrit !

Il s'indigne de voir qu'un prince incendiaire,

Pour torche ayant nos passions, Ose encor, puisse encor, comme une poudrière,

Faire sauter les nations ; De voir, dans nos progrès où le peuple s'abreuve,

Un despote, mal accueilli, Jeter, comme autrefois du poison dans le fleuve,

Un venimeux casns belli ; Et qu'un homme ait encor ce pouvoir de Cyclope,

Cette audace de Richelieu, Qui lui permet, d'un mot, de mettre en feu l'Europe,

Malgré l'Europe &. malgré Dieu.

Oui, ce siècle s'indigne & se voile la face;

Mais il croit à des jours meilleurs-, Il sait que cette trombe échoue à sa surface,

Il sent que sa vie eft ailleurs;

Il croit au travail saint, à l'école féconde;

Il n'attend rien du sang versé; Il sait que la pensée eft la reine du monde

Et que son règne a commencé.

Et déjà le fléau cherche un nom légitime,

Le monftre se prend de pudeur :

La force était sans masque autrefois, & le crime

S'amniftiait par sa grandeur; On égorgeait un prince, on fusillait des braves,

On riait des droits offensés, On traitait les vaincus ainsi que des esclaves

Et l'on achevait les blessés ; On avouait la proie ardemment convoitée,

Le vol patent, le rapt public.

— Aujourd'hui, des forbans la gloire eft éventée :

Le crime se change en trafic.

Le titan n'ose plus dire : Je suis la force

Et je veux la part du lion; Il se fait oiseleur & d'une sainte amorce

Cache une vile ambition ; La coupe de venin de la diplomatie

Se dore du miel des congrès ; Bismark se dit tuteur de la démocratie,

Et Sabaoth, dieu du progrès; Quand s'ouvrent au canon de vaftes hippodromes,

On dit : Place à la liberté!

Et, si par mille & mille on tue encor des hommes,

C'eft au nom de l'humanité.

Ce sont là tes succès, conscience publique !

Tu t'imposes, même au tyran !

La force ainsi se juge, ainsi la force abdique,

D'abord son nom, bientôt son rang !

Hé quoi! l'Indiscutable a besoin d'une excuse !

Le Fait veut être nommé Droit !

O chute ! elle elt la Force &. descend à la ruse !

Ah! c'eft là son dernier exploit!

Et nous, le canon gronde, affirmons la concorde!

La guerre elt là, chantons la paix ! Le carnage elt moins fort que la miséricorde-,

On dit : combat! disons : progrès !

Quand, vers le capitole, un roi, vainqueur suprême,

S'avance, rival des Césars, Au héros, à sa gloire, à son principe même,

Annonçons les ides de Mars.

Lorsqu'un char triomphal porte un soldat au faîte,

Prédisons sa chute en tout lieu, Et, comme les chrétiens dans les temples en fête,

Nions en face le faux dieu!

Tonnez, canons ! Bientôt la loi sage & féconde

Qui règle nos moindres débats, N'abandonnera plus les grands conflits du monde

Au sort aveugle des combats.

Tonnez ! Que le forfait soit d'un gueux ou d'un prince,

La même réprobation Tombera sur tout rapt, de vierge ou de province,

Sur tout meurtre, homme ou nation.

Tonnez ! brûlez les camps ainsi que des Sodomes!

Fauchez les régiments épais !

Abattez par milliers des hommes ! Tous les hommes, Libres bientôt, vivront en paix.

Jadis, quand le volcan, répondant au tonnerre,

Lui prêtait sa lave à grands flots, Si la trombe du ciel s'abattait sur la terre,

La terre rentrait au chaos.

Quand la plèbe autrefois, brute aveugle & sauvage,

Au char d'un soldat s'attelait, Si quelque Teutatès déchaînait le ravage,

La société chancelait.

Le volcan fume encor, mais la lave apaisée

Laisse à la terre ses essieux ; Quand l'orage a passé, la planète irisée

Reverdit dans la paix des cieux.

Le peuple souffre encor la force & le mensonge,

Comme une vermine, à ses flancs ; Mais il travaille & vit sous l'hydre qui le ronge,

Il pense malgré ses tyrans.

Ainsi, des temps meilleurs l'homme a salué l'aube,

Et désormais, sur son chemin, Nulle foudre ne peut rendre au chaos le globe,

Nulle guerre, le genre humain.

O mon pays, tu n'es qu'un atome d'empire, Mais, cet orgueil qui pervertit.

Si la grandeur du sol ou du nombre l'inspire, Applaudis-toi d'être petit !

L'ardeur de conquérir jamais ne te fit vendre

La liberté, ce vrai trésor !

Mais tu mis ton honneur, ta gloire à la défendre,

Et tu mourrais pour elle encor.

L'amour eft dans ton cœur, & tout peuple eit ton frère-,

Tu ne connais, pour tout exploit, Qu'une guerre, la sainte & légitime guerre

Qui défend un peuple en son droit.

Dans l'ordre & le travail, ta sublime conquête,

Ton peuple fécond s'elt assis ; Loin des sables mouvants qu'agite la tempête,

Il a trouvé son oasis.

Que le dieu Sabaoth déchaîne sa furie !

La paix eft ton unique soin, Et ta neutralité dit à la barbarie :

Monftre, tu n'iras pas plus loin.

Et le monftre s'arrête à nos humbles frontières,

Et nous rêvons, ô liberté!

D'étendre l'oasis à tous les peuples frères,

Et la paix à l'humanité.

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