‹ L'art flamandChapitre 3 sur 106 · V\ PREFACE · texte numérisé non relu

V\ PREFACE

Cependant les communes sont fondées; le chaosdes invasions germaniques a senti tressaillir la vie-, tout renaît, l'esprit humain se sent des ailes & s'envole du nid féodal; saluons la naissance du génie moderne!

Au moment où la poésie renaissante offrait aux mœurs farouches de la féodalité un idéal dont le nom eft refté glorieux : la chevalerie, — des corporations d'artiftes donnaient à la société nouvelle un art nouveau : l'architeclure ogivale.

De grandes lois président aux arts comme aux lettres; on peut les résumer en quelques mots : — Par rapport à l'artifle : liberté, science , conscience ; par rapport à l'œuvre : harmonie de la matière & de l'esprit, de la vie individuelle & de la vie générale, du réel & de l'idéal.

Quel sublime élan de liberté artiftique que la lente & sûre révolution de cet art nouveau, qui transforme si complètement tout ce qui exifte, qui s'impose & se superpose aux édifices commencés d'après d'autres types, & qui crée tout un monde, dans les cathédrales, les beffrois, les halles & les hôtels de ville ! 11 n'eft rien qui ne semble facile à son audace! Faut-il ouvrir d'immenses nefs où puissent se presse^ les multitudes; faut-il élever d'audacieux transsepts comme des cieux

PREFACE Vit

assez larges pour recueillir les aspirations &. les chants de tout un peuple; faut-il tailler des façades, des rosaces, des colonnades, à la fois fortes & légères; fautil asseoir, sur des cryptes immenses, de vaftes halles, de larges tours, puissantes comme des remparts, symboles de force &. de durée, images du réel ; ou faire monter jusqu'au ciel des flèches légères comme des peupliers, représentations de l'idéal ? L'art gothique se joue des difficultés avec une verve incomparable, avec une audace qui nous étonne encore.

Cette audace ne fut pas seulement artiftique, elle fut politique & religieuse. Les hôtels de ville, les beffrois & les halles sont des monuments de liberté, & que de fois les maçons & les architectes ne durent-ils pas prendre les armes avec les bourgeois, combattre autour de leurs édifices en conftruction & défendre les idées qu'ils représentaient dans la pierre! Et pour élever les cathédrales, ne fallut-il pas aussi rompre avec les combinaisons de la routine & renverser tout l'ancien symbolisme de l'Église? « L'esprit du monde s'oppose à l'esprit du Chrift dans l'art, » dit M. Didron.

. Aussi, désole douzième siècle, &. surtout dans le treizième siècle, les corporations sont laïques. Les maçons, architectes & peintres, sont francs-maçons. L'esprit moderne bâtit sa bible de pierre, & l'opposition, signalée par le savant M. Didron, va jusqu'à la satire. Voyez sur les bas-reliefs, sur les gargouilles, sur les ftalles, ces renards en froc prêchant des dindons ou croquant des poulettes; ces moines aux oreilles d'ânes, ces porcs en habits sacerdotaux ; voyez ces naïves sculptures qui prêtent des obscénités aux moines ! Le génie du moyen âge aime, comme Shakspeare,

Vlll PREFACE

à mêler le sarcasme au drame & le grotesque au sublime; il s'impose aux maîtres de l'époque, rois ou prêtres, fondateurs de cathédrales. L'esprit qui anime le Roman du Renard & les fabliaux a pris corps dans la pierre.

Les légendes font nettement ressortir cette opposition. S'il faut les en croire, les cathédrales romanes sont toutes bâties par des anges ; mais c'eft à l'enfer qu'on arrache les secrets nouveaux, & les cathédrales gothiques sont l'œuvre du diable. Croyons-en la légende, car le diable ici, c'eft la liberté de l'art.

C'eft aussi la science ! Quelle science du beau & de la conftruclion, dans ces combinaisons si compliquées & si fortes; dans ces moyens adroits & gracieux, solides &. grandioses, de prolonger les nervures des colonnes comme des arêtes de l'immense voûte ogivale; de changer les contreforts en ornements, & de composer avec des arcs-boutants une harmonie architecturale!

Et quelle conscience aussi ! Quelle haute conscience des besoins morau'x & des gloires matérielles de la civilisation! Quel sentiment élevé: de la grandeur du commerce, dans les halles & les maisons hanséatiques; de la puissance du droit, dans les beffrois &. les hôtels de ville ; de la foi religieuse & de l'amour universel, dans les cathédrales! On prêtait alors à l'Evangile de sublimes interprétations de liberté & de charité; c'eft l'époque des rêves de fédération & de fraternité universelles : l'art gothique élève des temples au génie d'une époque démocratique, dans toutes ses manifeftations : au commerce cosmopolite, à la liberté communale & fédérative, à une religion d'amour & de paix.

PREFACE JX

Les cathédrales, monuments d'un art sublime, présentent aujourd'hui deux caractères qui forment avec ces grandeurs un trifte contrafte : presque toutes sont inachevées, plusieurs sont en ruines. A la plupart, il manque la flèche gigantesque ou la seconde tour, dessinées dans le plan primitif; un grand nombre portent les marques de la hache révolutionnaire. L'explication de ces faits eft facile à saisir : la foi qui bâtissait de pieux monuments n'était pas celle des quêteurs d'indulgences ou des prédicateurs de l'Inquisition. Quand le peuple vit ses aspirations trahies, il laissa l'œuvre interrompue, & plus d'une fois de sanglantes provocations lui mirent en mains la torche & la hache contre des édifices où des prêtres d'oppression remplaçaient son dieu d'amour. Inachevées ou ébréchées, nos cathédrales ont perdu aujourd'hui la sève de l'avenir; elles sont des œuvres du passé, elles ressemblent aux rêves de la démocratie chrétienne, étouffés sous l'étreint des Philippe II & des Charles IX.

La foi n'a pas failli aux hôtels de ville. Nos hôtels de ville sont achevés ; ils ne portent d'autres cicatrices que celles de la défense nationale ou des luttes pour le droit. C'eft l'étranger ou le despotisme qui les a marqués de ftigmates glorieux : ils représentent la liberté victorieuse !

Quelquefois l'hôtel de ville & le temple, le beffroi ou le perron & l'église étaient en présence, comme à Liège : Le monument du peuple eft refté debout, la cathédrale a disparu. C'eft que la liberté n'a pas été trahie par le peuple, comme Dieu par l'Église. Nos hôtels de ville, avec nos franchises communales, ont survécu aux orages ; ils reftent debout comme l'arche

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