LES POLITIQUES
Tableau de Madou.
Le broc sur la table s'ennuie; Le verre, où la mousse s'essuie,
Demeure à demi rempli; La pipe éteint son feu de paille, Et la tabatière qui baille
Refte en un complet oubli ;
Le chien se tait, le rire tombe-, Il règne un silence de tombe;
La servante peut passer, La belle en secret va se plaindre, Car elle n'a plus rien à craindre,
Mot pour rire, ni baiser.
Si de beaux yeux s'en scandalisent, Eux n'y prennent pas garde, ils lisent;
Bientôt ils discuteront.
Et l'attention empressée, Comme un sillon de la pensée,
Creuse une ride à leur front.
Au grave intérêt qu'ils y prennent,
On voit qu'ils sentent, qu'ils comprennent,
Que pas un mot n'eft perdu ; Il faudrait être un cœur de roche Pour leur adresser le reproche
De jouer de l'entendu.
Si le broc se prend de malaise, Si la bière devient mauvaise,
C'eft de l'opposition, C'eft d'un ingrat, d'une indiscrète-, Car tous deux seront de la fête,
Vienne la discussion.
La tabatière eft ignorante -, La servante, une intolérante,
Ne rêve que bon ami ; La pipe n'eft qu'une despote, Et c'eft d'un mauvais patriote Si le chien s'eft endormi.
Ils lisent, & toute leur âme
Passe dans leurs yeux qu'elle enflamme,
Brille en leurs traits éblouis.
Qu'eft-ce donc qui les émancipe De la cervoise et de la pipe?
C'eft l'intérêt du pays.
Car la sérieuse gazette, Qui fait oublier la coquette, Qui se vend pour un gros sou,
Et semble former ses grimoires De mille et mille larves noires Sur une feuille de chou,
C'eft la voix des deux hémisphères, La voix des publiques affaires,
Qui porte à l'humanité Les nouvelles inattendues Où le monde voit suspendues
La paix & la liberté.