LES MORILLES
Poésie flamande de Dautzenberg.
Ici, petits & grands connaissent le bien-être ;
La maison a partout sa ceinture champêtre:
Un jardin où la fleur s'arrange à plaire aux yeux;
Derrière le jardin, le verger précieux,
Un plant d'arbres fruitiers, la tonnelle fleurie,
Où la vigne s'enlace en jets capricieux;
Puis, le ruisseau jouant à travers la prairie;
Puis, la vafte campagne & ses sillons herbeux,
Où juin prodigue l'or sur la moisson mûrie, .
Et mille fleurs le long du chemin des grands bœufs.
Aimez-vous la forêt pleine des doux myftères
Que jette un chœur d'oiseaux sous l'ombre des chemins i
A FEft s'élève un bois aux beautés solitaires;
C'eft là qu'Arminius écrasa les Romains;
Partout, les noms de lieux, dictés parla victoire,
Sous le sol entr'ouvert, les armes, les sous d'or,
Les urnes, les tombeaux, y témoignent encor,
Et Coriovallum ressuscite à l'hiltoire,
Et l'on entend la nuit, au milieu des sanglots,
Les deux races debout, entre-choquer leurs os.
Paix aux morts ! C'eft la vie, ici, qui nous attire;
On s'y souvient de nous, nous y pensons toujours.
Si le cercle d'amis s'ébrèche tous les jours,
A chaque perte, hélas! on se compte, on soupire,
Et Ton sent s'émietter son âme & ses amours.
— Ah! reformons nos rangs en colonne serrée,
Jouissons en commun d'un refte d'avenir,
Et que l'amitié sainte, en nos cœurs concentrée.
Amasse ses rayons pour la froide soirée,
Que seul peut réchauffer l'aitre du souvenir !
Aux premiers jours de mai, quand poussaient les morilles,
Près du tronc du vieux chêne, en la prairie en fleur;
Quand le coucou chassait, paresseux persifleur,
La maîtresse du nid, la fauvette aux doux trilles;
Dès l'aube, deux amis, enfants aux blonds cheveux,
Sur les pieds, sur les mains, rampant à la sourdine,
S'en allaient, furetant la haie & l'aubépine,
Epier la mésange au nid, compter les œufs
Et supputer déjà, bien innocente proie,
Le nombre des petits, ce chiffre de leur joie!
Jamais Platon, devant les mondes infinis,
Jamais Socrate, l'âme aux plus hauts deux ravie,
N'ont parlé gravement des choses de la vie
Comme ces gais enfants devant l'espoir des nids.
Puis; leurs regards fouillaient les tapis d'émeraude,
Et leurs mains, à l'envi, promptes à la maraude,
Cueillaient à pleins paniers le champignon replet,
Qu'on empile & qu'on fait sécher en chapelet
Et qui rend si friand le veau qu'on accommode.
Le bois leur souriait. Partout, dans le hallier,
Le myrtil, plus puissant que le pensum du maître,
La fraise rougissante, appelaient L'écolier;
Ils cueillaient la groseille & la mûre champêtre;
Ils oubliaient la classe & l'heure du repas,
Et, si haut qu'il portât son dôme de cerises,
Nul arbre n'échappait aux promptes razzias.
O pays de Cocagne où tant de friandises :
— La mûre des taillis, la nèfle des buissons, Cerisier, groseillier, la cornouille, la prune, — Sont de tous les enfants la richesse commune, Le domaine banal des charmants polissons.
— Mais pourquoi s'attarder sous cet obscur feuillage? Là, le petit héros doit croupir ignoré;
Il met par-dessus tout l'église au coq doré, Il n'a d'autre horizon qu'un clocher de village. Oui, mais ce sentiment, dans sa naïveté, Eli d'un puissant amour la semence féconde : Il fait le citoyen du pays & du monde, L'homme, des poètes chanté.
Aux plus humbles berceaux, couve l'humanité.
Mai fleurit de nouveau, la prairie eft en fête,
Le champignon paraît; le coucou fainéant
Siffle encore, & déjà le cerisier géant
De cinquante moissons a couronné sa tête.
Dès l'aube, deux amis, hommes en cheveux gris,
Sur les pieds, sur les mains, rampant à la sourdine,
S'en viennent fureter la haie & l'aubépine
Et de chaque buisson compter encor les nids.
A leurs fronts rajeunis l'enthousiasme brille,
Leur cœur bat. Tout à coup, au détour du sentier, Dans l'herbe accoutumée ils ont vu la morille ; Ils retrouvent encor leur Eden tout entier! Cueillir cette moisson, de rosée humeclée, Fouiller l'ancien taillis, franchir le vieux fossé, Quel bonheur! Ceft revivre! O jeunesse enchantée Chaque petite place eft encor visitée; Partout, l'œil aux aguets & l'âme transportée, Ils ont vu se dresser les ombres du passé!