‹ L'art flamandChapitre 53 sur 106 · SOIREE D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

SOIREE D'AUTOMNE

Poésie flamande de J. Van Beers.

L' Angélus lentement tintait dans le feuiilage, Qui se baignait dans l'or d'un soir délicieux; O moment solennel ! la fileuse, au village, A quitté son rouet pour un ave pieux, Tandis qu'en un sillon arrêtant l'attelage, L'ouvrier se découvre & regarde les deux . O moment solennel! quand la cloche champêtre Annonce le repos, le puissant laboureur Courbe son mâle front mouillé, devant le maître Qui, dans les chauds guérets, féconde sa sueur.

Et pour le peintre, assis au vallon, sous l'ombrage, Qui se livrait dès l'aube aux études de l'art, La cloche aussi sonnait le signal du départ; Il remplit de pinceaux sa boîte de voyage, Il ferma son pliant & gagna le sentier; Souvent, il s'arrêtait devant le paysage, Comme pour l'imprimer en ses yeux tout entier :

ANIMAUX ET PAYSAGES Ql

Devant lui, couronné d'une double colline, Le grand bourg! — Le soleil, rougissant l'horizon, Entre les deux sommets, dans le creux du vallon, Descendait, étalant sa frange purpurine.

Dans la tour ardoisée où le lierre a monté La cloche se taisait ; le moulin arrêté Laissait tomber dans l'air ses ailes immobiles ; L'herbe ne bougeait point; le nuage argenté Montait si lentement des toits couverts de tuiles, Qu'il semblait pendre au ciel dans l'immobilité. On eût dit que le bourg, la colline boisée, Sous le dernier baiser du soleil embrasée, Dans la reconnaissance & la joie & l'amour, Avant de se couvrir d'un manteau de rosée, Ruminaient le bien-être & la paix d'un beau jour.

Bientôt les bruits du soir ont rompu le silence : La lente trompe au loin appelle le bétail ; Partout, à ce signal qui dans l'air se balance, Le troupeau bigarré dans le vallon s'élance, Sous le fouet de l'enfant qui le chasse au bercail; Et la vache, de loin, en mugissant, salue, Allongeant sous l'espoir son large cou flottant, L'étable où chaque soir la fermière l'attend Pour alléger de lait sa mamelle tendue. Ainsi, sur les sentiers convergeant du coteau Vers le bourg & pareils aux rayons d'une roue, Tout eft bruit, mouvement : Ici, le jouvenceau, Qui ramène à la ferme ou la herse ou la houe, Assis sur son cheval, siffle des airs nouveaux ; Une fille au teint frais, là, porte sur sa tête La botte de sainfoin, débordant de pavots ;

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Et tous deux, d'une voix claire & d'un cœur honnête, Se sont crié : Bonsoir, à travers les bouleaux.

Plus loin... Mais, tout à coup, sur les pas de l'artifte, Sous des cris jubilants la campagne a tremblé : Branlant au moindre pli du sol qui lui résifte, Le pesant chariot, portant des tas de blé, S'avançait ; un beau mai se dressait sur les gerbes, Le cheval agitait des cocardes superbes, De blonds enfants, assis sur l'or des laboureurs, Faisaient pleuvoir d'en haut des palmes & des rieurs ; Tandis qu'autour du char, les moissonneurs en fête Caracolaient, dansaient & chantaient à tue-tête. Le val qui s'endormait s'émut; & l'homme d'art Embrassa le tableau dans un profond regard: « Ah! dit-il, cette joie, abondante, ingénue, Qui bénit la moisson, fruit du travail vainqueur, Comme un sublime encens doit monter vers la nue! La plus belle prière eft la gaîté du cœur. »

Longtemps, il médita sur la fête passée;

Il refit ce tableau vingt fois dans sa pensée;

Ainsi, sans le savoir, au gîte il arrivait,

Et, lorsqu'il descendit au Cygne, en la grand'place,

Au gris du soir, la pourpre & l'or avaient fait place,

Et, sous un voile d'ombre ouvrant sa rouge face,

Dans le pâle Orient, la lune se levait.

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