UN GRAIN SUR L'ESCAUT
Tableau de Qays.
L'Escaut, splendide à voir, Berce sa vague émue, Qui reflète la nue Comme un mouvant miroir;
En paix, il laisse pendre
Sa crinière de flots,
Et, d'îlots en îlots,
Suit les bords de la Flandre.
Ses bras sont d'un géant; Battant comme une artère, Son flux annonce un frère De l'immense Océan.
La barque, nymphe agile, Le fteamer, noir triton, Bercés dans son giron, Suivent son cours tranquille.
Partout la voile tend Son aile aux blanches lignes ; C'eft ton troupeau de cygnes, O Bosphore flamand.
L'eau se creuse profonde Sous le fret des trois-bords, Et roule des trésors, Riche veine du monde.
L'Escaut marche à la mer, Comme un lion qui rentre, Calme & fier, dans son antre; Mais le Heuve eft plus fier.
— Soudain, un vent se lève, Et sous l'eau qui jaunit, Le miroir se ternit ; Le titan se soulève.
Il bat de flots hurlants La ville & la banlieue -, Le lion, de sa queue, Laboure ainsi ses flancs.
Les bricks, comme une meute, S'agitent; les marins Chantent d'ardents refrains, Comme dans une émeute :
ANIMAUX ET PAYSAGES g 5
Car ces hardis amants Que la vague caresse, Adorent leur maîtresse Dans ses emportements.
Le flot, haute montagne, Porte leurs cris aux deux; Ceft la Chanson des Gueux, Que la foudre accompagne.
Plus le fleuve était bon Dans sa calme dérive, Plus il fouette sa rive Qui se change en prison.
Il bondit sous Forage ; C'elt un troupeau de loups !
C'elt un peuple en courroux Le peuple a plus de rage.
— Il quitte Anvers & Gand, Pour Flessingue & La Brille; .
Partout un nom qui brille, Souvenir éloquent.
Plus heureux que le Tibre, Le vieux fleuve du Nord, Sur Tun & l'autre bord Rencontre un peuple libre ;
Peuple, pareil à lui, Calme, profond, honnête; Mais prompt à la tempête, Terrible à l'ennemi ;
Peuple aux gais camarades.
Aux fougueux émeutiers, Qui produit les Téniers, Qui fait les Camisades.