CORDE, CALAMO ET VOCE
A mon ami FcrJ. Gravrand.
J'ai revu mon pays & ma ville natale,
Les jardins d'alentour, les sites séduisants,
Les faubourgs, les clochers, la tour monumentale,
La rue où j'ai passé les plus doux de mes ans,
Et je me suis senti vibrer au fond de l'âme Toutes les cordes d'or des grands attachements : Le bonheur en ce monde a-t-il une autre flamme? Pourquoi chercher ailleurs d'inutiles tourments ?
Je me suis... Ah! jamais je ne perds la mémoire De ces foyers bénis où s'eft formé mon cœur, Où, pour toute la vie, enfant, j'appris à croire A la femme, au travail, au devoir, au bonheur.
Je me suis souvenu de nos heures choisies, Des amis dispersés, réunis autrefois, Quand nous allions aux champs lire nos poésies Et rêver d'avenir à l'ombre des grands bois !
Alors, comme un doux nid qui s'éveille à l'aurore, Mille refrains joyeux sur ma tête ont chanté, Et dans la capitale ils me suivent encore ; Avec toi, tout le jour, ami, j'ai répété :
* Ah! j'aimerais bien mieux une calme retraite, Bien humble & bien cachée aux regards des pervers, Où l'on puisse échanger, dans une ombre discrète, De longs regards d'amour sous les feuillages verts ! »
— Mais l'amour n'eft pas seul à régner sur le monde; Que d'obstacles au bien, au droit que d'ennemis ! Que d'abus à saper avant que l'on ne fonde ! L'ascétisme du cœur ne nous eft pas permis.
L'intrigue règne : à nous nos armes de bataille ! A l'exploitation l'on dresse des pavois : Défendons la patrie, & d'eftoc & de taille! Luttons avec le cœur & la plume &. la voix !
Laisserons-nous le peuple en proie à la vermine? Laisserons-nous l'étable à la merci des loups ? Non ! il faut que la paix, que l'équité domine? Veillons sur tous nos droits avec des yeux jaloux !
Aimons ! la force eft là, la force &. le génie ! C'eft la trempe du cœur! aimons, aimons toujours! Mais faisons noblement deux parts de notre vie : Dans le camp du devoir bivaquons nos amours !
Laissons la lâcheté dans son ombre enfermée; Le repos égoïfte eft une trahison.
Heureux qui peut unir, dans sa famille aimée, Le devoir au bonheur, l'amour à la raison !
La patrie en progrès fait la maison prospère •, Marions, au foyer, sous le charme du bien, Aux douces passions de l'amant & du père, La noble activité du fécond citoyen.
C'eft l'amour qui le veut, l'amour puissant & digne ! Plus on se sent au cœur chanter ses grandes voix, Plus le devoir y vient renforcer sa consigne Et varier, ami, nos refrains d'autrefois :
« J'aime, auprès du forum, une calme retraite, Bien douce & sympathique aux luttes du soldat, Où Ton puisse échanger, dans une ombre discrète, De longs regards d'amour, au sortir du combat! »