AUX BONS GENIES DU PASSE
Morts vénérés, mortes chéries, Famille du cœur et du sang, Que de fois, en vous bénissant, Je vous vois dans mes rêveries !
Du fond d'un souvenir lointain, Dans un songe je vous rassemble ; Venez, nous causerons ensemble !
Et, puisque votre âtre eft éteint,
Venez, ailleurs est notre tente; Venez, mon foyer eft vivant ; Au père a succédé l'enfant, L'épouse a remplacé la tante.
Nous n'avons à vous cacher rien ; Venez voir la jeune famille; Mère, viens embrasser ma fille; Père, vois ton fils citoyen.
Ce siècle emporte dans sa trombe Les mœurs d'un passé discordant; Il a marché, marché pendant, Que vous reposiez dans la tombe.
Que de changements au dehors!
Aux cœurs que de nouvelles flammes !
Le droit émancipe les âmes, L'induftrie affranchit les corps.
La raison tend toutes ses fibres ; Venez voir — amis, frères, sœurs — Nos maisons de libres penseurs, Nos berceaux de citoyens libres;
L'aigle des cieux s'eft emparé, L'enfant a brisé ses lisières ; Nous ne croyons plus aux sorcières Qu'exorcisait le vieux curé.
Avec les fers tombent les craintes -, Nous maudissons les faux héros ; Mais nous bénissons les fléaux .
D'où sortent les libertés saintes.
Et vous verrez, non sans ftupeur, Que nos progrès ont pour bannière L'esprit autant que la matière, Le droit autant que la vapeur.
Mais, comme la même verdure, Le même azur, les mêmes fleurs, Toujours & plus forte en nos cœurs, Règne la loi de la nature.
Rassurez-vous ; l'humanité Ne périt point quand l'abus sombre ; Les braves gens sont en grand nombre Dans les siècles de liberté.
Il eft des époux au cœur jufte Et des mères aux petits soins ; L'amitié, Thonneur, doux besoins, Ont toujours leur puissance augufte.
Libre & plus large dans son cours, La conscience nous abreuve, Et, si la raison fait peau neuve, Nous gardons les saintes amours.
Pour le cœur & pour sa noblesse, Le progrès n'a point de dangers ; Nous avons moins de préjugés, Nous n'avons pas moins de tendresse;
J'ai toujours, malgré l'envieux, Déguftant Molière ou Sénèque, Pour caveau ma bibliothèque, Lucrèce et Dante pour vin vieux ;
Cherchant le vrai, le beau, l'honnête, Ne songeant guère à l'avenir, Laissant les autres « parvenir », Je ne suis toujours qu'un poète.
Voyez : vers les sources du bien, Nos lèvres sont toujours tendues ; Vos leçons ne sont pas perdues ; Mère, ton cœur revit au mien.
Quand le luxe au foyer pénètre, Il eft toujours "mal escorté:
L'orgueil & la vénalité Entrent bientôt par la fenêtre ;
Nos vœux sont humbles & bornés, Notre hôtesse eft l'économie ; La dépense eft une ennemie, Nous lui fermons la porte au nez.
Nous ne buvons plus de bourgogne A la santé du gros abbé ; Nous ne chantons plus au jubé, Mais nous nous aimons sans vergogne.
Ici l'on comprend la pudeur,
Ici l'on respecte la femme;
Nous savons, sans la grandeur d'âme,
Que le génie eft sans grandeur.
Sous les progrès de 1'induftrie, Sous l'orgueil de nos droits jaloux, Vous retrouverez parmi nous Les simples mœurs de la patrie.
Dans notre modefte milieu, L'esprit du devoir règne en maître; Si la loi ne vient plus du prêtre, Elle nous vient toujours de Dieu.
Ce n'eft plus la même chapelle, C'eft encor le même horizon ; C'était la foi, c'eft la raison Qui suit la morale éternelle.
Venez, venez, ô morts chéris !
A nos trépieds votre aftre brille, C'eft toujours l'esprit de famille, C'eft toujours l'amour du pays.