Livre l'âme & le corps aux profanations
Prend aux pères leurs fils, prend aux mères leurs filles,
Prend leur patrie aux nations.
Que parle-t-il de barbarie Cet ennemi sans foi, ce féroce vainqueur? Pour la civiliser, il tuerait la patrie ! Il frappe au cœur l'honneur souillé, la foi flétrie ! Nous mangerons son cœur!
<i S'il faut céder le sol natal, ah! qu'il n'y refte Que des marais de sang, au lieu de moissons d'or !
Que partout, armé de la pefte,
Le cadavre résifte encor!
Et, quand le temps aura désarmé le cadavre, Notre âme survivra, l'âme des vieux Germains, , Hurlant dans les forêts, dans les bourgs, dans les havres :
Guerre à Rome & mort aux Romains!
« Aux armes! le Nervien, l'Eburon, le Trévire! » Et le timbre du druide enfante des soldats; Gœurs altérés de sang, héros prêts au martyre, Ceux qui parlent ainsi ne reculeront pas !
Qu'il était fier & grand, bouillant d'ardentes rages, Le premier des Nerviens, défendant son pays
Comme le lion, ses petits,
Comme un taureau ses pâturages!
Que de formidables héros
Le suivaient dans les champs de Presles ! Sous leurs coups bondissants la mort avait des ailes, La victoire suivait le vol de leurs chevaux ; Lui, fauchant l'ennemi comme une moisson mûre, Entassant des monceaux de morts de toute part, Il marche à travers tout, comme une flèche sûre,
Il marche au but fixé : César!
César! mais nul n'a vu son aigrette flottante; Où cache- t-il son glaive avec son bouclier? Faut-il chercher César dans le fond de sa tente? Dans sa bauge le sanglier?
César a le sang-froid des folles entreprises ; Il sait tout ce que peut, dans l'indignation,
Le civisme barbare aux prises
Avec la calme ambition ; Il veille, âme invisible & forte, à Faction. Mais César voit fléchir ses légions surprises, César voit les Romains tomber, voit Rome fuir; Un seul inftant de plus, tout va s'évanouir, Comme un torrent d'été sous le fouet sec des brises. Il court, &, refoulant le trouble de son cœur, Ramène les vaincus, dispute la victoire, Combat pour le salut & non plus pour la gloire, Et, lui seul, peut encor balancer le vainqueur.
Choc fougueux! terrible spectacle!
Le barbare précipité,
Comme un flot bondit sous l'obftacle,
Rugit de se voir arrêté ;
Le Nervien, ivre de carnage,
A senti doubler son courage,
Frappe, impatient & jaloux ;
César, ayant craint le naufrage,
Oppose le calme à l'orage,
Répond par la ruse à la rage,
Ménage sa force & ses coups ;
Longtemps la lutte se partage
Et les deftins ont hésité;
Longtemps, avec un bruit sauvage,
Comme le nuage au nuage,
Le Brenn au César s'eft heurté.
Soudain, comme la foudre tombe,
IDO LART FLAMAND
Un coup part : un guerrier succombe, Et c'eft César qui l'a porté.
Il tombe, le soldat qui défend sa patrie ! Un large flot de sang s'échappe avec furie
Du sein du Nervien expirant.
Ah ! qui peut faire au cœur rentrer ce noble fleuve,
Ce patriotique torrent ?
Nul ne le peut; le sol, le sol natal s'abreuve
De cette pourpre, en murmurant ; La vaillante liqueur, au soleil dévorant, Va tarir & sécher sur cette terre veuve,
Foulée aux pieds d'un conquérant.
Mais, avant qu'il ne sèche, avant qu'il ne tarisse, Ce noble sang, bouillant neétar,
Des milliers de Nerviens, criant aux dieux juftice,
Vengeront le Nervien qui fit trembler César ; Et, quand leur audace succombe,
Tout un peuple suivra son chef dans l'hécatombe; Rome crierait en vain qu'on l'épargnât,
Il veut vaincre ou périr & se creuse une tombe Dans le sang de Boduognat !
Et César a pu se convaincre, Devant ces combats surhumains, Que ce n'eft pas chez les Germains Qu'on peut accourir voir & vaincre.
Et dix peuples se lèveront, Beaux de fureur vengeresse ;
HISTOIRE NATIONALE I 5g
Le tigre accourt, moins prompt, Aux hurlements de la tigresse.
Qu'il efl fier cet Indutiomar, Aiguisant contre César La parole & le glaive, Si fier dans le conseil, si grand dans les combats
Que, pour mettre sa gloire à bas,
Il faut que le crime se lève !
Qu'il eft grand ce Brenn éburon,
Si grand, si vaillant à la tâche,
Que le terrible bûcheron,
Sur son peuple émoussant sa hache,
César jurera par le Styx De punir son pays de sa puissance altière, Et fera massacrer la nation entière
Qui produisit Ambiorix.
Et les Belges jamais, — même après mille années, Quelque haut que la paix porte leurs deftinées, Quand de l'affreux danger il ne reliera plus Que les gloires de ces vaincus, Par tous les siècles couronnées ; — Non, les Belges jamais ne liront d'un cœur froid
Ces annales de la défaite; Jamais ils ne perdront l'horreur de la conquête,
La sainte rancune du droit; Et ce n'eft pas chez eux — o misérable rôle — Que l'hiftoire fera, Thiftoire sans pudeur, Un synonyme de grandeur Du nom du bourreau de la Gaule.