LE CHANT DE L'ESCLAVE GERMAIN
Poésie flamande de Pr. Van Duyse.
Rome ! Odin eft venu, le terrible génie ! Les ombres des héros entourent son pavois ;
Du tombeau de la Germanie,
La vengeance sort, à sa voix.
Dans sa peau de lion, salut au Dieu des braves! v De l'occident à l'orient,
Rome cherche un butin d'esclaves; Sommes-nous un bétail pour porter des entraves?
Non, le Germain meurt en riant.
Nous contemplons d'Odin la majeflé profonde;
Pourquoi trembler devant la mort?
Des Césars nous tiendraient sous leur semelle immonde ! Rome nous courberait ! nous, la race du Nord ! Nous, le germe éternel des franchises du monde !
J'ai vu cet empire orgueilleux
Braver les hommes & les dieux !
J'ai vu ses nains bouffis, fouillant, comme une boue, Le luxe, la débauche & le crime odieux; Le mépris dans le cœur, la honte sur la joue, J'ai détourné les yeux.
Que dirais-tu, fière cité, Que diraient tes palais, tes temples, ton génie, A qui connaît la vieille Germanie, Ses chaumières & sa beauté?
La matrone charte & prospère Qui ne profane pas l'hymen; L'enfant, blonde image du père, Les animaux dressés pour la chasse & la guerre, Voilà les trésors du Germain.
La Germanie eft grande d'elle-même; Le luxe seul, Rome, fait ta grandeur.
Crois-tu donc, orgueilleux blasphème, Que notre ciel se voûte avec moins de splendeur, Et que pour notre encens il n'ait qu'un anathème ?
Des impénétrables forêts,
A nous le profond sanctuaire;
A toi les temples indiscrets
Que l'homme bâtit pierre à pierre.
A nous le Rhin géant, à toi le Tibre nain, A toi Bacchus, le dieu de l'ivresse et du vin; A nous le grand Odin, adoré sous le chêne. Jamais, devant la mort, Germain ne recula ; Hommes, nous ne mettons aucun homme à la chaîne. A toi le Capitole; à nous le Walhalla!
— Rome, ton front eft fier; tes aigles invaincues, Pour ravager le monde ont pris la foudre aux nues ; Comme un troupeau bêlant, parquant l'humanité, Sous tes ailes de fer tu tiens la terre entière ;
Oui, Rome, tu peux être fière;
Mais tu n'as plus la liberté.
I 62 l'art flamand
Ne peux-tu triompher qu'en souillant la juftice? Ton peuple n'aime-t-il que l'humain sacrifice, Où l'esclave à plaisir verse un sang innocent? Ton cirque alors s'emplit d'un tonnerre de fête! Ah ! des foudres vengeurs gronderont sur ta tête ! Tu vécus dans le sang, tu mourras dans le sang.
« Carthage doit périr ! » La terrible parole,
Cent ans, signal de mort, monta du Capitole .
Un jour, un jour, pour toi l'abîme doit s'ouvrir!
Tes victimes un jour, de colère embrasées, Pèseront leurs chaînes brisées Et crieront : Rome doit périr !
Où donc eft le tyran ? Son pas souillait la terre ; Des lauriers, teints de sang, couvraient son cimeterre. — Rome succombe au poids de ses abjections! Là l'esclave mourait, & c'eft là qu'elle tombe, Et les oiseaux de nuit croassent sur ta tombe Et te rongent les os, reine des nations!
CHLODION
Tableau de Slingeneyer.
Ils tombent, les tyrans! ils tombent, les despotes!
Les conquérants, ils ont vécu !
Rome fuit! Rome meurt! Gloire aux Franks patriotes:
Le vainqueur du monde eft vaincu.
Par cent, par mille & par dix mille, Nous avons tué les Romains; Leur sang rougit tous nos chemins; Ils vont fuyant de ville en ville; Nous avons chassé les Romains.
Rome, Rome eft à bas! La Messaline armée
Tombe sous ses corruptions!
Nous avons balayé, du vent de la framée,
Cette fange des nations.
Ils foulaient à leurs pieds la terre ! Nous avons tué les Romains!
Six siècles, leurs sanglantes mains Tinrent la Gaule tributaire.
Nous avons chassé les Romains.
Ib4 LART FLAMAND
Il râle, l'aigle altier! il meurt, l'autour immonde!
Il eft tombé, le vieux Phœnix!
Gloire aux Franks saliens; les Franks vengent le monde
Chlodion venge Ambiorix !
Ils avaient l'art, les induitries; Nous avons tué les Romains!
Aux crimes les plus inhumains Ils attelaient ces bons génies.
Nous avons chassé les Romains.
A bas l'affreux César, les Césarions drôles, Monftres sanglants, infâmes nains!
Loin d'ici l'étranger! les Romains hors des Gaules, Et la Germanie aux Germains.
Par cent, par mille & par dix mille, Nous avons tué les Romains!
Leur sang rougit tous nos chemins-, Ils vont fuyant de ville en ville.
Nous avons chassé les Romains.