LES COMMUNES FLAMANDES
Tableau de De Keyser. — Poe'sie flamande de Karl Versnaeyen.
L'homme, d'un long servage, a secoué l'empire ;
Libre de tout lien, sa poitrine respire ;
Il pousse la charrue, il conduit le bétail,
Et règne sur les champs, monarque du travail;
Le serf s'eft entouré de joie & de bien-être;
Il ne redoute plus le fer rouge du maître :
Il se bâtit, avec l'épouse de son cœur,
Un nid, monde de paix, d'amour & de bonheur.
Toute une vie éclot pour lui, grande & nouvelle;
Et la trompe insolente, au haut de la tourelle,
N'eft plus seule à sonner la menace aux coteaux,
Comme si l'univers se bornait aux châteaux
Et qu'il ne fût qu'un homme, un seul sur cette terre
Le chevalier armé pour la chasse ou la guerre.
Les chants du libre travailleur Animent toute la contrée; Sur sa terre régénérée, Il fête un avenir meilleur.
L'ample 6c chaud vêtement qu'il porte
Recouvre une poitrine forte;
La cabane qu'il se bâtit
N'eft plus infecte &. sombre comme
L'étable des bètes de somme ;
C'eft une habitation d'homme
Où peut s'épanouir l'esprit.
Dans la ruche qu'il lui ménage,
L'abeille fait son miel béni ;
L'hirondelle, d'heureux présage,
A sa fenêtre pend son nid ;
Sur l'herbe, devant la chaumière,
Un entant blond, lutin charmant,
Joue, & dans son gazouillement
Répète le nom de sa mère.
A l'intérieur, on entend
Le bois sec pétiller dans l'âtre;
L'eau bout sous la flamme rougeâtre ;
La ménagère, se hâtant,
Prépare le mets délectable, Et le repas joyeux fumera sur la table Lorsque le travailleur va rentrer en chantant.
Ainsi, tout aime &. rit, &. la vertu décore
L'humble sanctuaire de paix.
— Mais de son avenir douterait-il encore?
Ses voisins lui sont-ils suspecls?
La maison du travail semble une forteresse,
Le mur ne s'ouvre qu'à demi, La fenêtre se grille & le créneau se dresse
Comme à l'aspect de l'ennemi.
1S0 l'art flamand
— Oui, l'homme des châteaux, à l'homme son semblable,
N'accorde rien, contefte tout; Il forme aux attentats sa bande formidable...
— Mais le travailleur elt debout !
Au front d'une cité, quand l'incendie éclate, Que la richesse, en proie au terrible élément, Se consume & s'envole en nuée écarlate, Qu'en la tombe de feu croule le monument : Alors, le riche, assis sur un débris qui fume, Jette un dernier regard sur son dernier trésor; Mais, dans ce cœur brisé quelle vigueur s'allume: L'insensé, dans le feu, se précipite encor; Il s'élance, oubliant la perte qui le navre, Court au trésor, l'emporte & l'agite dans l'air... Hélas! la voûte tombe avec un bruit d'enfer; La ruine enflammée engloutit son cadavre.
Ainsi, la naissante cité,
La Commune à la voix hardie,
Dévore, comme un incendie,
La vieille féodalité.
Les despotes faisaient le compte
De leurs pouvoirs ; mais le feu monte
Jusqu'au trône de l'oppresseur.
A l'étranger, ô barbarie,
Des traîtres livraient la patrie;
Le feu monte, le feu vengeur !
Un Jour, de toutes les poitrines, Des champs, du bourg, de la cité,
HISTOIRE NATIONALE l8l
Sonnant de sanglantes matines, Sortit un cri de liberté.
Là sont les légions royales; Ici, les bandes communales :
Bourgeois, héros dans le danger!
Là, Faîtière chevalerie ; Ici, l'amour de la patrie, La haine du joug étranger.
Et la chevalerie altière, Et les légions d'un roi fort, Tout s'écroula dans la poussière!
C'était le grand jour des Eperons d'or. Et la Flandre, dans sa victoire, Fêtait l'aurore de sa gloire ; Sa joie au loin a résonné; L'invasion, le despotisme, Tout tombe sous son héroïsme, Et l'heure du peuple a sonné.