BAUDUIN DE CONSTANTINOPLE
Tableau de Gallait : Le couronnement de Bauduin;
Tableau d'Aug. De Succa : Jeanne et Marguerite de Flandre
dans la prison du Louvre.
« Bauduin eft empereur, empereur de Bysance! Le nouveau Conftantin siège dans la puissance,
Trône dans la terreur; Les barons l'ont élu, les fiers barons des Gaules; Et le légat romain jette sur ses épaules
Le manteau d'empereur.
« Il a passé sur deux tyrans, comme la foudre ; La synagogue en feu, les monuments en poudre
Gardent sa trace encor; Il s'eft taillé., soldat, un trône de ruines; Empereur, il s'assied, au son de voix divines,
Sur un haut trône d'or.
« Il eft consul ; il tient l'épée impériale ; Il voit à ses genoux la Rome orientale, Il foule aux pieds les arts;
Gloire au comte de Flandre, empereur des Hellènes, Au comte de Hainaut, héritier des Comnènes, Émule des Césars.
« Gloire! » — Mais, au milieu de la fête qui brille, Une voix lui parlait, la voix de la famille :
« Comme une frêle barque échoue en abordant, Ton épouse se meurt Se laisse en Occident Deux berceaux exposés sur un cap de tempêtes, Deux filles que poursuit le démon des conquêtes. Le roi, — c'eft l'ennemi, — les prend, Se son giron S'ouvre comme un asile Se se ferme en prison. Quand tu trônes dans l'or, au son de voix divines, Tes filles, toi vivant, sire, sont orphelines. L'une, qui connaîtra les amours décevants, Maudite en son époux, maudite en ses enfants, Du vent de l'anathème en tous lieux poursuivie, Dans la fuite & l'exil verra flotter sa vie; Son chafte amour sera le jouet des hasards, Des fils de son hymen on fera des bâtards ; Et son cœur durcira sous l'injuflice arrière; Les malheurs de l'épouse irriteront la mère; Son cœur brisé prendra, dans ces creusets mauvais, Une trempe féroce Se l'inftincT; des forfaits. Elle se tournera, tigresse envenimée, Contre l'époux maudit Se la famille aimée : Les Germaines ainsi, quand tout était perdu, Égorgeaient leurs enfants sur leur époux vaincu. Et, sans songer aux maux qui brisèrent son âme, Les peuples oseront flétrir la Noire Dame ; Mais que de fois, voyant le crime à son chevet,
L'orpheline aura dit : Si mon père vivait!
L'aînée, en ses comtés, son paternel domaine,
Se sent esclave au trône &. se voit à la chaîne;
Si son peuple résifte à l'étranger jaloux,
Ses fers, brisés pour elle, écrasent son époux.
Ton front se couvre d'or, sire ; mais l'orpheline
Portera, toi vivant, la couronne d'épine-,
Son règne, au gré du Roi, se verra ballotté
De l'époux prisonnier au peuple révolté ;
Et quand, prompte à l'espoir contre un cruel servage,
La Flandre croit revivre en voyant ton image,
Quand pour placer le sceptre en de viriles mains,
Ton nom, même usurpé, lui rend de fiers desseins ;
Rien ne reftant de toi dont l'orpheline espère,
Ta fille, ô doute affreux, fera pendre son père,
Et mourra sans avoir connu, dans le malheur,
Aucun hymen sans honte, aucun jour sans douleur. »
Et cependant l'encens brûlait; les nefs antiques S'emplissaient d'hosannahs, de céleites cantiques,
De chaleureux serments :
« Gloire à Bauduin! Ce jour de sublime mémoire Des peuples du Hainaut fera longtemps la gloire
Et l'orgueil des Flamands.
« De toutes ses splendeurs l'Orient le décore, Il a pris sous sa main les peuples du Bosphore,
Gloire, gloire à Bauduin!
La poésie, aux pieds du trône de sa gloire, Met Quesne de Béthune, 8c la naissante hiftoire
Met Villehardouin.
« Gloire! » — Mais, au milieu de la foule qui prie, Une autre voix parla, la voix de la patrie :
« Tu montes en César au faîte de l'orgueil,
Mais la Flandre eft en flamme & le Hainaut en deuil.
Comte, quand tu courais à ces chasses de princes,
Aux fléaux déchaînés tu livrais nos provinces;
Tu conquiers tout un peuple, & ton peuple si beau
Tombe, décapité, dans l'horreur du tombeau.
Le Hainaut frémissant veut un homme pour comte;
Tu vis, et le Hainaut se courbe sous la honte.
La Flandre appelle un homme aussi pour la venger;
Tu règnes, &. la Flandre a subi l'étranger.
Empereur, ta patrie eft tombée en quenouille;
La force la détruit, la faiblesse la souille ;
Un pouvoir vain, vengeant les affronts du dehors,
Tend la joue aux soufflets et marche sur nos corps.
Empereur, tu conquiers Bysance aux sept collines,
Et ton peuple écharpé va tomber à Bouvines !
Que représentes-tu sur ce trône étranger ?
La gloire à l'aventure &. l'amour du danger!
Illuftrer un blason de gueule ou de sinople,
Chercher Jérusalem, trouver Conftantinople,
Ressusciter César... Ah! César n'eft pas mort!
César eft dans la Gaule! il menace le Nord!
César! Ceft d'un César qu'il fallait nous défendre,
Et tu servais l'Europe en défendant la Flandre!
En tète du Hainaut, tu représentais Dieu !
— Non, tu conquiers Bysance, &la Flandre eft en feu!
Que de sang faudra-t-il, que de pleurs, que d'années,
Pour faire refleurir nos grandeurs profanées;
Pour arracher ton peuple à ces sanglants linceuls, Pour nous rendre des chefs, ou nous défendre seuls ! Et qui sait s'il n'eft pas trop tard, ô deftinée! Qui sait si ce n'eft pas notre mort qu'ont sonnée, Pendant que tu conquiers un nom universel, Bouvine et son écho formidable : Cassel ! Empereur, à tes pieds, Bysance tremble & prie, Tu conquiers le Bosphore & trahis ta patrie. »