L'ABDICATION DE CHARLES QUINT
Tableau de Louis Gallait.
Il veut quitter le monde au zénith de sa gloire, Il veut quitter le trône en maître souverain-, Canons, fêtez sa chute ainsi qu'une victoire ! Toison d'or, inscrivez sa volonté d'airain !
Il était César, roi de toutes les Espagnes, Le despote des mers & l'empereur des camps; Sur l'Europe il avait lâché plus de campagnes Qu'au chaos ne lançaient de laves les volcans ;
Il abdique! — Il résigne & le sceptre &. l'épée; Il veut se reposer sur ses sanglants drapeaux, Comme le moissonneur, la récolte coupée, Près de sa grange pleine 8c de ses gras troupeaux.
C'était un homme en qui tout un monde respire; Tant qu'il tenait en main le globe redouté, Le soleil ne pouvait se coucher dans l'Empire, Ni se lever la liberté.
Il tombait tour à tour sur Luther & sur Rome, Sur le roi très-chrétien, sur l'hérésie en feu ; Car il pouvait, tout seul, sans les rois dompter l'homme, Et sans le pape venger Dieu.
Il abdique. — Il dépose, à côté de la hache,
La fosse, le bûcher & l'Inquisition,
Comme un père à son fils remet un nom sans tache,
Et sa charrue avec sa bénédiction.
Le vainqueur de Pavie eft-il donc las, au faîte ? Aurait-il des remords, le bourreau des Gantois? Non ! Un plus sombre glas lui sonne la défaite, Pire que le remords &. plus cruel cent fois.
Le remords ! S'il fallait ne creuser qu'une tombe Sous un culte nouveau, sous une nation, C'eft la gloire des rois d'offrir cette hécatombe Au dieu de leur ambition.
Non! Ce bruit dissimule un aveu de faiblesse; Cet empereur fléchit sous ce riche appareil ; La liberté se lève & son éclat le blesse, Et l'Empire connaît un coucher de soleil!
Il abdique ! — Il abdique une impuissante tache, Doutant du siècle & non de son œuvr<8re sang; Ni troublé, ni lassé, ni repentant, ni lâche, Impuissant !
Canons, fêtez sa chute ainsi qu'une victoire ! Toison d'or, déployez un luxe souverain ! Une dernière fois, commandant à l'hiftoire, L'Empereur va dièter sa volonté d'airain.
Les Etats Généraux lui prêtent leur puissance; Tout, l'Eglise & la Cour, s'incline sous sa voix ; Il remet à son fils, avec magnificence,
Le sceptre, le glaive 8c la croix.
Mais, pendant qu'il dictait, de cette voix hautaine, Au milieu des splendeurs rayonnant alentour, A son fils à genoux des préceptes de haine, Les conseils de l'aigle au vautour,
Une voix lui parlait. — Et l'homme redoutable Pâlit, trembla-, l'on vit ses dents s'entre-choquer; Car la voix lui disait, une voix implacable : « Ton fils aussi doit abdiquer!
« Tu déposes le sceptre en des ides célèbres, Fier, debout, couronné d'un faite impérial; Il abdiquera, seul, caché dans les ténèbres, Au fond du sombre Escurial.
« Ton nom eft le combat, son nom sera le crime. Ton empire eft intact; il le morcellera. Ton Dieu refte le maître; un autel, dans l'abîme, Avec son sceptre roulera.
« L'hydre de l'hérésie & de la république, Là, foulera du pied son trône renversé ; Il Ta vaincue ici, c'eft ici qu'il abdique, Comme on fuit un lion blessé.
« Après le droit brutal, que la guerre consacre, Il essaîra le meurtre, en secret médité; Non moins que le combat, la ruse & le massacre Serviront à la liberté.
« Et tous deux, père & fils, le lion & l'hyène, Vous montrerez au monde, après des jours mauvais, L'impuissance du mal sur la raison humaine Et la vanité des forfaits ! »
Orateurs & canons entonnaient sa louange, Et, d'un pressentiment vaguement agité, L'Empereur s'appuyait sur Guillaume d'Orange Et regardait d'Egmont, debout à son côté.