LILLIPUT
Tableau de Wiertz : Les choses du présent devant les hommes de l'avenir.
Quand l'homme aura grandi; lorsque l'humanité Passera de l'enfance à la virilité; Qu'elle pourra vêtir la toge souveraine, Et, vers le bien compris, marcher, libre & sereine; Quand le germe de l'âme en son sein mûrira ; Qu'elle aura secoué le mal; qu'elle verra, Dans l'accomplissement de son vrai miniftère, L'été de la raison resplendir sur la terre; Que, reine d'elle-même & maîtresse du sort, Fructifiant la vie &. dominant la mort, Elle pourra transmettre, une &. puissante race, Aux générations la force avec la grâce, Et s'épanouira, — siècle de puberté! — Dans la paix, la grandeur &: la fécondité; Comme nos passions lui sembleront mesquines! Comme tout paraîtra, dans nos valtes ruines, Petit ! Comme on rira de notre orgueil d'enfants! Avec quelle pitié les esprits triomphants Jugeront nos secrets d'Etat, nos comédies, A la voix du canon, par un peuple applaudies;
Nos charlatans d'idée agitant un grelot;
Nos arts de Lilliput, nos luttes de Callot,
Nos fantômes bénits troublant les consciences,
Nos progrès feux-follets, nos ombres de sciences :
Aftres d'un soir, héros d'une heure, dieux d'un jour;
Tout ce vain rêve... où passe un lueur d'amour!
Gomme à leur valeur nulle on verra se réduire
Les honneurs dont l'éclat pense encor nous séduire,
Les gloires de clinquant où se prennent les sots,
La taille du grand homme & le poids des héros!
Mensonge! vanité! bruit! fantasmagorie!
Néant! — Et si le soc, retournant la prairie,
Sous une habile main préparant les moissons,
Heurte des os brisés, des armes en tronçons,
Et, sur le sol fumeux que la charrue entaille,
Fait reparaître au jour quelque champ de bataille;
En voyant le boulet, le vieux crâne.fendu,
Les étendards, les croix, gloires d'un temps perdu,
L'homme simple, ignorant les « hauts faits du courage,
Repoussera du pied ces hochets d'un autre âge,
Et, sans chercher d'où vint cette race de nains,
Rira de la maigreur des ossements humains !