‹ L'art flamandChapitre 87 sur 106 · ART & LIBERTE · texte numérisé non relu

ART & LIBERTE

Tableau de Gallait

L'art eft joyeux & fier ; Part eft tendre & ftoïque ;

Il vit d'indépendance, il meurt dès qu'il abdique;

Il porte, comme un roi, la noble pauvreté,

Et sa couronne à lui, c'eft sa mâle fierté.

Il veut l'air, l'horizon, la carrière, l'espace;

Au soleil de la vie il prend sa large place ;

Il ne sait pas, laissant ce rêve aux hiftrions,

Dans la gorge ou les doigts, s'il a des millions;

Il porte au front, partout, la liberté suprême;

Il laisse l'égoïsme à ses calculs, il aime;

L'honneur eft dans son cœur; que sont les honneurs vains?

A lui, de l'or? Il tient la foudre dans ses mains !

Il plane, comme l'aigle, au-dessus du nuage;

Il faudrait l'aveugler pour qu'il chantât en cage.

C'eft l'ardent rossignol; silence! il a chanté,

Et tout pour l'écouter semble s'être arrêté;

Il chante, & mon jardin devient un sanctuaire;

Il se tait, & je refte en un profond myftère,

Attendant que l'oracle élève encor la voix.

Chante, divin oiseau ! Quand tu chantes, je crois!

Quand tu chantes, je vis, le cœur sain, l'âme pure,

Selon les vœux complets de la bonne nature !

Tout eft vrai, tout eft franc, tout suit son cours normal;

Eit-il encor des sots? je ne crois plus au mal;

Tout respire l'amour, la bonne foi, l'eftime;

Ah! jamais sous ton nid ne s'eft commis un crime.

O sublime besoin ! chant, couleur, marbre ou vers,

L'artifte s'irradie au sein de L'univers:

Tout l'aimant, le parfum, le cri, l'hymne, la plainte,

Tout jette en l'infini son effusion sainte,

Et le plus grand bonheur eft la plus haute loi,

Car c'eft en rayonnant qu'on jouit mieux de soi.

Chante, c doux rossignol, dans ta force &. ta grâce! Helas! que de chanteurs étouffent sans espace! Je recule cent pas & je ne t'entends plus : Que de bardes ainsi paraissent superflus ! Tu chantes cependant, ignorant de la gloire ; L'arbre couvre de fleurs sa silhouette noire, Et l'on voit, aux rayons du soleil printanier, S'ouvrir les frais bouquets de roses du pommier; Ta sublime cadence emplit la solitude ; Tu trouves là ta loi; partant, ta plénitude, Et l'odeur des lilas, haleine du printemps, Se perd au ciel avec tes trilles éclatants. Tu chantes pour chanter, pour aimer & pour vivre, Pour donner au matin des voix dont il s'enivre; Le monde sent une âme en son sein palpiter : Conscience, inftinct, loi; tu chantes pour jeter, De cette âme en tes flancs sentant une étincelle, La note de l'atome à l'hymne universelle, Et pour perpétuer, en tes rhythmes de feu, Le colloque éternel de la nature à Dieu.

Tel eft l'oiseau pensant qui s'appelle poète; Pourquoi chanter? Il chante & son àme eft complète! L'éternelle nature a toutes les beautés; L'esprit a ses splendeurs; 1 amour, ses voluptés : Il chante! O rossignol, tu sais que c'eft la vie! Ainsi que toi, la gloire, il ignore l'envie, Et, si petit qu'il soit, si le droit jufte y luit, Le ciel de sa patrie eft assez grand pour lui.

Pourquoi chanter? — Pourquoi la fleur? Pourquoi le rêve Pourquoi tout ce qui vibre & tout ce qui s'élève? Pourquoi le dévouement ? Pourquoi la dignité ? Pourquoi l'orgueil du jufte, à l'échafaud monté? Pourquoi tant de grands mots qui creusent la science: La cause, la vertu? Pourquoi la conscience? Chanter? L'inftinct eft sûr; pourquoi la liberté? Les besoins règlent tout; pourquoi la vérité? Chante ! chante! — Pourquoi, l'œil profond, l'àme avide, Sonder l'azur des deux? C'eft la couleur du vide. L'accouplement suffit, à quoi bon les amours? Chante! Pourquoi penser? Chante ! chante! Toujours, Sans chercher le pourquoi sous de sceptiques voiles, Le poëte & l'oiseau chanteront aux étoiles.

Depuis les premiers temps d'Orphée & d'Amphion,

L'artifte a conservé la sainte mission

D'allumer l'âme au front de la foule ravie,

De montrer au devoir le chemin de la vie.

Mais, même avant qu'Homère eût chanté, sans égal,

L'amitié d'un héros & l'amour conjugal,

Avant que Phidias, pour Athène & pour Rome,

Sculptât au front des dieux la noblesse de l'homme;

23o l'art flamand

De notre émotion, le poëte vainqueur,

Pour chanter les grands faits dut avoir un grand cœur ;

S'il entraîne au combat les masses transportées,

C'eft qu'il porte en son sein la fougue des Tyrtées;

Il doit pour émouvoir sentir profondément,

Et, pour chanter l'amour, avoir un cœur d'amant.

Le talent se dégrade avec le caractère,

Un sceau réprobateur marque le réfractaire ;

L'œuvre, pour son auteur, porte le châtiment,

On sent que l'àme eft fausse, on sent que la voix ment.

Rossignol, rien ne peut te changer en syrène;

Mais l'homme, aux vils excès la licence l'entraîne;

Toi, tu ne chantes plus quand le printemps s'endort;

Lui, s'il souille son cœur, tout son talent eft mort;

Par la ftérilité, la bassesse eft punie,

Et, n'ayant plus d'honneur, on n'a plus de génie.

L'artifte véritable eft apôtre &. soldat,

Il mesure son âme à son divin mandat;

Pourrait-il abaisser aux faux soucis du monde

Ce cœur qu'un Dieu remplit, qu'un grand amour féconde,

Cet esprit qui des cieux a médité l'assaut,

Titan qui veut monter plus haut, toujours plus haut?

Dans l'éblouissement de ce devoir suprême,

Qu'importe la misère &. qu'eft la gloire même?

L'artifte vise un but plus grand, plus saint, plus doux :

Non la gloire d'un seul, mais le progrès de tous!

Non l'éclat passager d'un nom, étoile vaine,

Mais la splendeur du vrai, fécondant l'àme humaine !

Chante donc, libre & fier, poëte du printemps !

O Rossignols humains, chantez! Lorsque j'entends

Un artifte, un rêveur, l'âme au ciel élancée, Dans sa pourpre en haillons de roi de la pensée, Loin des succès que For offre aux élus d'un jour. Parler, noble &. puissant, de progrès & d'amour, Tout mon cœur s'attendrit, tout mon esprit s'élève: L'honneur, l'amour, la foi me transportent, je rêve Aux tombeaux bien-aimés où je voudrais courir, Aux amis qu'à la peine, hélas ! j'ai vus mourir, Aux souvenirs discrets que ces hymnes me renaent, A l'épouse, aux enfants, dont les baisers m'attendent A la pauvreté noble, au travail accompli Dont le front ni l'honneur ne gardent pas un pii; Je songe à la patrie, amour sévère & tendre; Aux gloires du passé que nous devons lui rendre, A ses jeunes martyrs de la fierté de l'art, Qui, laissant le succès au charlatan pillard, Eussent brisé l'archet, la plume ou la palette Plutôt que de courber leur beau front de poète, Qui sont morts, morts debout & l'esprit indompté. Ne laissant de leur nom qu'un espoir avorté, Mais léguant au pays, sur leur tombe bénie, L'exemple des grands cœurs, ce germe du génie.

Alors, je me souviens, Gallait, de ton héros

Qui porte au front l'orgueil des Stadfelds, des Moreaux,

Qui tient l'archet ainsi qu'un sceptre de prophète,

Et qui ne courbera jamais sa belle tête;

L'ardent respect de soi semble en lui s'incarner !

Maître, & je te bénis d'avoir fait rayonner,

A travers un haillon bien plus noble que trille,

La liberté de l'art dans un regard d'artifte.

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