LE TRIOMPHE DU CHRIST
Tableau de Wiertz
Qu'il eft fier! c'eft un roi! Qu'il eft beau! c'eft un aftre ! Il tombe, insoucieux des gouffres de Tenter. C'eft l'orgueil indompté; même dans son désaftre, Il refte Lucifer.
Avec quelle splendeur impérieuse il porte Au front sa volonté, vierge de repentir ! Rien ne pouvait dompter cette nature forte, Rien que l'amour martyr.
Un archange le chasse! il ne voit point l'archange; Il regarde au vainqueur &., cherchant son secret, Semble se demander quel eft ce jour étrange Qui tombe d'un gibet.
Satan, cette lueur dont la douceur te navre, Humble, éclipsant l'orgueil, &, pure, la beauté, C'eft l'àme, illuminant la face d'un cadavre Mort pour l'humanité.
C'eft l'homme qui s'affirme au milieu du supplice; ' Car il eft pour le verbe un piédeftal plus haut Qu'un roftre de tribun, qu'un trône de juftice, ' Un autel : l'échafaud.
Les sens régnaient ; l'esprit réclame sa couronne, Son arme eft le martyre, & son droit, la vertu ; Il meurt, c'eft son triomphe; il bénit, il pardonne, Et le corps eft vaincu.
Cède, Satan, devant ce révolté sublime Qui proclame l'amour la loi' du genre humain ; Le peuple, qui le frappe aujourd'hui pour ce crime, L'adorera demain.
Tu reftes fier devant les lances, les fournaises, Fier sous l'éclair qui vole au doigt du séraphin. Seul, le chœur infernal des passions mauvaises Pleure 8c se tord en vain ;
If fuit, comme un troupeau devant une avalanche. Toi, pour te vaincre,. il faut un Dieu de charité; Mais éternellement tu prendras ta revanche, En criant : Liberté !
Car, si le peuple encor fait de l'apôtre un maître. Mieux vaut cent fois l'enfer du vaincu, du proscrit, Que de courber le front, homme, devant un prêtre, Lucifer, devant Chrift.
Et toujours un Satan, toujours un Prométhée Bravera Jéhovah, bravera Jupiter, Tant qu'on ne verra pas dans ses droits respectée La splendeur de la chair-,
Tant que le corps puissant &i la raison féconde, Se réconciliant en des baisers de feu, N'auront pas marié ces deux forces du monde, Ces deux pôles de Dieu.
Mais toujours, quand les sens usurperont l'empire, Pour éclipser cet aftre au milieu de sa cour, Doux Chrilt, il suffira, dans l'ombre du martyre, D'une lueur d'amour.