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LUTHER ENFANT

Tableau de Henji Leys

Époque somptueuse & sombre!

Comme un aftre, longtemps dans l'ombre,

Reparaît au ciel florissant,

La raison, grande méconnue,

Se levait, le front dans la nue,

Mais les pieds encor dans le sang.

Temps de luxe & de renaissance!

Partout, de puissance à puissance, Luttaient le divin & l'humain ; L'esprit, surgissant du naufrage, Sortait des flancs du moyen âge, Tout armé du libre examen.

Au sein des trésors de l'Asie, Passait la reine Bourgeoisie, Avec ses métiers déroulés, Avec ses richesses marchandes, Avec ses longues houppelandes, Et ses grands plats d'or ciselés.

Mais, sous la pompe extérieure, Palpitait une âme meilleure; Dans le cœur, ce peuple bourgeois Portait l'amour de la science, Portait la libre conscience Et portait l'orgueil de ses droits.

Il marchait, se sentant des ailes, Dans ses libertés naturelles Et dans son travail souverain, Comme un soleil loin du nuage, Comme un vaisseau bravant l'orage, Comme une cavale sans frein.

Mais parfois, comme une balance,

Dans le doute ou la défaillance,

Il hésitait, cherchant l'aplomb;

Dominant la nature en maître,

Il conservait devant le prêtre

L'œil moins ferme & le bras moins long

Comme l'amant d'une Aspasie La maudit dans sa jalousie, Mais refte au joug des passions; Lorsque gazouillait la syrène, Il ne s'arrachait qu'avec peine Aux bras des superftitions.

La beauté même était rêveuse, Comme, dans la nuit lumineuse, Un ange du pressentiment;

Telle, à voir un nid éphémère, L'épouse, ignorant qu'elle eft mère, Se sent tressaillir vaguement.

Mais, comme un parfum dans les roses.

Avec la foi des grandes choses,

La femme au cœur gardait l'amour;

Et la pensive enchanteresse

Devait un jour être prêtresse,

Pourrait être martyre un jour.

Et, quand ce siècle à l'esprit libre Vacillait, cherchant l'équilibre, On sentait, à n'en pas douter, Qu'il prendrait, en face des crimes, Des résolutions sublimes Et saurait les exécuter.

Au premier choc de la menace, Il s'arrêta, dressant sa face, Dans un naïf étonnemenf, Puis il descendit sur l'arène, Dans l'ardeur d'une foi sereine, Dans le calme du dévouement.

O grand, ô terrible spectacle! Près du trône & du tabernacle, Deux principes étaient debout :

Ici, les libertés humaines, Là, le passé, forgeur de chaînes, Et la guerre montait partout.

25o l'art flamand

La presse, apôtre au cœur de flamme, Multipliait le pain de l'âme Pour le peuple, son nourrisson -, Mais des pharisiens funèbres Apposaient le sceau des ténèbres Sur la merveilleuse moisson.

La science, saint miniftère, Doublait la face de la terre, Du ciel abaissait les hauteurs-, Eux, livraient, dans leur foi sauvage, Le Nouveau-Monde à l'esclavage, Les savants aux inquisiteurs.

Réformant la croix et l'épée, L'âme s'était émancipée-, Mais on apprenait par moments Qu'un homme à la libre parole, Un Jean Huss, un Savonarole, Avait péri dans les tourments.

Parfois, la nuit couvrait la route ; Dans la lassitude & le doute, Le siècle semblait s'arrêter, Comme le vaincu qui se couche, Ou dans le silence farouche De la foudre près d'éclater.

Quoi ! la pensée & l'indultrie, La boussole & l'imprimerie, La force humaine & l'art divin,

Sous la servitude de Rome, N'auraient aux mains du nouvel homme Mis encore qu'un levier vain !

O vieux Fauft, raison rajeunie, »

Quoi! le démon de l'ironie Briserait tes amours discrets, Et la science, ton idole, Serait encor, trahie & folle, L'infanticide du progrès!

Non ! car les peuples vont comprendre Des martyrs féconde eft la cendre, Le droit grandit sous les rigueurs, Et, féconde par l'épouvante, L'Inquisition sainte enfante Des Huguenots & des Ligueurs.

Que, dans un fafte sans contefte, L'aïeul de Charles Quint attefte Sa force & sa richesse encor !

Contre son fils, tyran nocturne, Il sortira maint Taciturne De l'Ordre de la Toison d'Or.

Un nouveau siècle eft près de naître, Un siècle qui verra paraître Calvin auprès de Borgia, Siècle de raison fécondée, Siècle de lutte pour l'idée, Siècle de triomphe! — Et déjà,

Dans Eisenach, ville inconnue, Un enfant va de rue en rue, Devant la pensive beauté, Du bourgeois pris d'inquiétude, , Mendier le pain de l'étude

Au prix d'un Noël bien chanté;

Cet enfant porte dans son âme Son siècle entier : sa vive flamme, Le sombre doute & l'éclair prompt ; Il doit, énergique nature, Prendre corps à corps l'impofture, Et frapper la syrène au front -,

Cet enfant, qui chante à l'aumône, Doit un jour réformer le trône Et doit bouleverser les cieux ; Cràce à de bons vieux airs d'église, Il gagne ce savoir qui brise Aux mains des tyrans les faux dieux.

WIERTZ.

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