‹ L'art français au Salon de 1857Chapitre 10 sur 18 · MO · texte numérisé non relu

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est traité, autant d'intérêt que la plus belle page historique. Tandis que le père de famille, accroupi sur un escabeau, fume tranquillement sa pipe en raccommodant ses filets, sa jeune femme berce un enfant nouveau-né, couché dans une barcelonnette attachée aux solives de la chaumière. Rien de plus attachant et de plus poétique que ce modeste intérieur, dont les hasards de la tempête peuvent seuls troubler le bonheur doux et tranquille. Rien de plus suave que ce beau regard maternel qui brille dans les yeux de la mère, et où toute son âme se reflète. Si vous connaissiez les admirables dessins que Louis Richter a répandus par milliers en Allemagne, je voudrais vous y renvoyer pour vous donner une idée de cette poésie intime que rencontrent si rarement chez nous les peintres de la vie de famille. Ajoutez à cela le type ravissant de la jeune Lapone et l'originalité de son costume de laine bleue, aux broderies de diverses couleurs, rehaussé par sa gracieuse calotte rouge coquettement posée sur la tête; joignez-y le prestige d'un coloris très-harmonieux dans une gamme un peu sombre, vous ne saurez pas encore tout ce qu'un sujet aussi simple peut avoir de grandeur sous le pinceau d'un véritable artiste. •

Un Allemand de la bonne souche, M. Knaus, qui s'est révélé en 1853 par le Matin après une fête de village, et dont le succès n'a fait que grandir à l'Exposition universelle, nous présente deux tableaux qui vont achever de le naturaliser peintre français. M, Knaus

aune affection particulière pour les bohémiens. Sa palette, d'une gamme chaude et dorée, s'accommode volontiers de leur peau basanée, brûlée par le soleil et ravagée par les mille accidents de la vie en plein air. Le tableau intitulé les Petits Fourrageurs représente une jeune bohémienne allaitant son enfant au pied d'un arbre, à demi cachée par les broussailles, pendant que les autres fruits issus de ses vagabondages, et déjà dressés à la rapine, lui apportent des canards et autres volatiles qu'ils ont été brigander dans le voisinage. Le paysage qui accompagne cette scène rustique est ruisselant de lumière et d'un aspect assez singulier. Les feuilles des arbres sont moitié vertes comme au printemps, moitié rouges comme en automne. C'est un effet qui se rencontre assez fréquemment dans la nature, mais dont M. Knaus abuse un peu.

Le Convoi funèbre n'a nullement l'apparence d'un enterrement ordinaire. Supprimez la bière couverte d'un drap noir, qui s'avance lentement sur l'épaule des porteurs, vous croirez assister à la fête patronale du hameau voisin. Les jolies têtes d'enfants qui marchent en tête du cortège, sous la conduite du chantre villageois, ne portent nullement à la mélancolie, et la nature elle-même semble avoir pris un air de fête. C'est par un temps semblable que récemment nous conduisions au cimetière les deux grands poètes que la France vient de perdre. Jadis, aux temps héroïques^ la nature se fût voilé la face. On l'aurait dit, du moins, et nous

savons gré à M. Knaus de n'avoir pas répété, après tant d'autres, cette méchante étemelle raillerie. L'insensible, l'indifférente qui crée et qui anéantit tout en se jouant, contemple, spectatrice impassible, la joie et le deuil de tous ses enfants. Une mère est là qui pleure, parce qu'elle a perdu son fils : que lui importe? Plus loin, il y a une autre femme à qui un autre fils est né. Voilà la vérité, et elle a bien aussi son côté poétique.

Parmi les peintres belges, il y en a un que ses compatriotes proclament d'une voix unanime le plus grand peintre des temps modernes; nous avons nommé M. Gallait. M. Gallait, qui se laisse volontiers mettre au-dessus d'Ingres, de Delacroix, de Cornélius et de Kaulbacb, continue à bouder, et cela se conçoit. On s'habitue difficilement, quand on passe chez soi pour un dieu, à n'être chez les autres qu'un demi-dieu contesté, réduit à coudoyer les divinités vulgaires. Mais nous sommes surpris que M. Leys, qui a reçu en France en 1855 un accueil si enthousiaste, ait suivi son exemple. C'est tout au moins de l'ingratitude de sa paît. Nous regrettons d'autant plus vivement cette abstention que nous avons vu dernièrement, en Allemagne et en Belgique, plusieurs toiles de ce maître beaucoup pluscomplètesque celles qu'il avait envoyées à l'Exposition universelle. On oublie vite en France, que M. Leys y prenne garde !

M. Verlat a découvert que des tigres et des jaguars de grandeur naturelle ne le mettaient pas suffisamment

en relief, et il a résolu de frapper un grand coup. Son stratagème consistait à représenter sur une toile de grandeur inusitée deux forts percherons tirant à grand renfort de coups de fouet une énorme charretée de pierres sur un chemin cahoteux et d'une effrayante montée. En s'imposant de la sorte aux regards du public, M. Verlat a certainement réussi à attirer sur lui l'attention des visiteurs; mais nous pensons qu'il eût sagement fait de laisser à d'autres ce nouveau genre de réclame. Son tableau, réduit au quart et même au huitième, eût été, malgré son affectation de réalisme, un excellent tableau. Comme facture, l'œuvre est irréprochable : les chevaux, admirablement musclés, sont d'une puissance étonnante; la lumière, qui tombe d'aplomb sur leurs flancs lustrés, est éblouissante, et le charretier a bien la brutalité stupide des gens de son métier : on croit l'entendre jurer. Mais, pour Dieu ! à quoi bon cette taille gigantesque ? On dit que la toile et le cadre coûtent à eux seuls plus de 1,500 francs. Cela nous est bien égal, à la vérité, mais quel souverain voudra jamais faire bâtir un musée pour y loger ce colosse ? Voilà 1,500 francs qui pourront bien rester longtemps roulés dans le coin d'un atelier.

M. Joseph Stevens, dont nous admirons beaucoup l'esprit et le talent, a le tort de croire qu'on puisse charmer indéfiniment en touchant toujours la même corde. Ses chiens sont parfaitement peints et très-amusants ; mais veut-il donc nous faire croire qu'il ne sait

peindre que des chiens ? Malgré toutes les intentions qu'il leur prête, ce sont toujours les mêmes animaux et le même genre d'apologues. Un premier apologue nous intéresse; un second apologue ne nous déplaît pas, mais toujours des apologues, c'est de trop. La Fontaine n'a pas fait que des fables, et, dans ses fables, il n'a pas introduit que des chiens.

M. Joseph Stevens, comme tous les Belges, est un praticien consommé, dont la science technique n'est jamais en défaut. Pour l'exactitude matérielle, lui et son frère, M. Alfred Stevens, ne connaissent pas de maîtres. Voyez le tableau intitulé le Chien et la Mouche : le rayon de soleil qui tombe sur un pan de mur égratigné, d'une blancheur éclatante, est éblouissant; la mouche qui est venue s'y fixer est vivante au point de s'envoler au premier mouvement du chien qu'elle interloque, et les accessoires de rigueur, balais, brosse, étrille, éponge, sont vrais à faire illusion. Ce n'est qu'un petit coin de la nature, mais il est admirablement observé. Il est seulement fâcheux que M. Stevens s'obsline à observer toujours le même coin.

Chez soi est, de tous les tableaux de M. Alfred Stevens, celui où cette exactitude matérielle est poussée au point le plus surprenant. C'est surtout la vérité relative des diverses parties du tableau qui nous frappe. Nous ne croyons pas avoir jamais vu un ensemble aussi parfaitement harmonique, aussi complètement exempt de la plus petite dissonance. Une jeune femme dans sa

chambre, accoudée à une cheminée, et se mirant dans une glace, il est impossible de trouver autre chose dans le tableau de M. Stevens. Mais ce qui est vraiment merveilleux, c'est raccord des divers tons dans une gamme foncée, mais transparente. Toutes les nuances y sont observées avec une fidélité que la photographie semblait pouvoir seule donner. Ce n'est pas un tableau que nous avons sous les yeux, c'est un miroir. Si jamais l'imitation parvient à se faire regarder comme le but de la peinture, Chez soi pourra passer pour le chef-d'œuvre de l'art.

Pour nous, qui demandons aux peintres autre chose que la reproduction exacte de la nature, et qui ne les regardons pas comme des instruments de photographie, nous préférons, malgré ses défauts, la scène intitulée Consolation. Le mérite d'un tableau ne consiste, à proprement parler, ni dans l'idée, ni dans les formes*, mais dans le rapport de ces deux éléments. Le défaut de Chez soi, c'est d'être trop irréprochablement peint, eu égard au sujet qu'il représente. Chose singulière, cette admirable harmonie que nous avons remarquée dans le premier tableau de M. A. Stevens est précisément ce qui manque le plus dans le second. Les tons noirs, jaunes, blancs et roses y sont très-exacts en détail, mais leur ensemble est choquant. Cet effet sera beaucoup moins sensible à la gravure, et l'œuvre ne s'en portera que mieux.

Une jeune femme en robe blanche, d'étoffe légère,

reçoit, dans son salon tapissé en jaune, une veuve et sa fille, vêtues de robes de crêpe noir. Le deuil des visiteuses est sans doute récent, car la mère pleure silencieusement dans son mouchoir; mais, malgré le titre du tableau, la maîtresse de la maison ne paraît pas très-empressée à la consoler : elle a plutôt l'air de désirer vivement la fin d'une visite embarrassante. Le visage de la jeune fille est le seul qui soit véritablement expressif ; son profil, d'une délicatesse charmante, n'est pas défiguré, comme il convient à une douleur qui se respecte, mais cependant on sent que les larmes ont passé par là. On peut remarquer à ce propos une nuance assez délicate. Les gens bien élevés n'ont pas cette douleur brutalement expressive qui caractérise les gens du peuple ; ils ont trop de savoir-vivre pour cela. Sangloter n'est pas de bon goût. M. A. Stevens était trop habitué à peindre les élégances de la vie mondaine pour ne pas respecter ces petites conventions, qui peuvent être mesquines, mais qui n'en sont pas moins caractéristiques.

Comme Joseph Stevens, M. Florent Willems affectionne particulièrement les grands effets de lumière, et, plus encore qu'Alfred Stevens, il aime à faire chatoyer la soie et à chiffonner le velours. Personne ne s'entend mieux que lui à répandre des reflets soyeux, non-seulement sur les robes de satin, mais sur les meubles, sur les parquets cirés, sur les cuirs de Cordoue et sur les chevelures ondoyantes. C'est là, du reste, sa spécialité;

car les sujets les plus insignifiants sont ceux qu'il choisit de préfence à tous les autres. Si les objets matériels pouvaient parler, ses étoffes seraient bien autrement éloquentes que les figures de ses personnages. Le visage humain est pour lui une chose tellement secondaire, qu'il ne s'inquiète même pas de donner à chacune de ses héroïnes une physionomie spéciale. C'est la même créature peu chaste qui lui sert de modèle pour toutes ses grandes dames revêtues de leurs plus brillants atours. Pourvu que ses tableaux soient propres, lustrés, coquets, le reste lui importe peu. Voyez la Visite, J'y étais! le Choix de la nuance, les Adieux, c'est toujours la même recherche puérile et obstinée de certains effets, dus uniquement à l'élégance et à la souplesse de son pinceau.

Tous les Belges en sont là aujourd'hui. Quand on a parlé de leur habileté pratique, on a tout dit sur leur compte. Ce sont des ouvriers d'un goût exquis plutôt que des artistes sérieux. Ils prennent par son côté le moins élevé le grand art de Van Dyck et de Velasquez. Leur art est un enfantillage amené à l'état de puissance. On appelle cela, en style d'atelier, chercher la petite bête. Ce n'est pas qu'elle soit bien difficile à trouver, et pourtant les Belges la cherchent toujours.

Le Commencement de la fin, tel est le titre un peu trivial d'un excellent tableau de M. Hamman, dans lequel il se rapproche plus qu'aucun de ses compatriotes

des procédés techniques et du genre moitié léger, moitié philosophique de M. Leys. L'Étude du blason a plus d'analogie avec la manière de M. Edouard Frère.

M. Van Schendel nous offre de nouveaux spécimens de ses effets de lumière dont nous nous dispenserons de parler; vu leur ressemblance avec tous ceux que nous connaissons déjà. Malgré tout le talent qu'il est impossible de leur refuser, de semblables productions multipliées à l'infini deviennent aussi insipides que les éternels effets de neige du célèbre Malebranche. Fabriquer n'est pas créer.

La plupart des Hollandais imitent aussi volontiers M. Leys. L'Enrôlement militaire et les Pêcheurs de Vile de Marken (Pays-Bas) de M. Hermann-Ten-Kate s'en sont visiblement inspirés. Nous ne sommes pas fâché de voir M. Leys faire école, et cela d'autant moins que ses imitateurs savent garder une indépendance honorable. Nous recommandons particulièrement aux amateurs les deux tableaux que nous venons de citer; outre qu'ils sont amusants et spirituels, ils renferment de sérieuses qualités de composition et de coloris.

Le Palestrina de M. Heilbuth de Hambourg ressemble étonnamment au tableau de M. G. Boulanger sur le même sujet, sauf les couleurs, qui sont toutes trop vives et manquent d'harmonie. Son autre tableau intitulé Politesse vaut beaucoup mieux au point de vue de l'exécution, qui est aussi nette et aussi lustrée

qu'une bonne ménagère hollandaise pourrait le désirer. On se mirerait volontiers devant cette toile comme devant la meilleure glace de Venise. C'est encore une fois le triomphe du procédé. Il n'y a rien à dire, les pelits Flamands d'aujourd'hui ne veulent pas en démordre : sortez-les un moment de l'élément matériel, ils sont dépaysés.

Après le Pèlerinage de M. Spangenberg, de Hambourg, Y Atelier de Rubens de M. Herbsthoffer, peintre hongrois, les petits tableaux de M. Dillens, de Gand, et de M. Koller, de Vienne ; après les petites images religieuses de MM. Deger et Ittenbach de l'école de Dusseldorf, il ne reste plus grand'chose à citer parmi les productions étrangères. Néanmoins , nous nous réservons de parler plus tard de celles que nous pourrons encore rencontrer et en particulier des portraits de M. Rodakowski, des paysages russes de de M. Aivasovski et des marines de M. Marcus Larson.

M. Rodolphe Hennebèrg, de Brunswick, est élève de Couture. Nous l'aurions pris volontiers pour un élève de Delacroix. Sa Chasse féodale est la meilleure traduction qu'on pusse faire de la fameuse ballade de Burger, le Féroce Chasseur. C'est un singulier mélange de poésie fantastique et de sauvage réalité. La moisson était mûre, les blés dorés et lourds étalaient au soleil leurs gerbes opulentes; le vassal oubliait tous ses maux en voyant les promesses de la belle récolte.

Tout à coup descend à grand bruit du manoir héraldique le seigneur avec toute sa maison. Le cerf est entré dans le blé. La meute le suit; déjà le comte et la châtelaine vont violer l'asile ; la paysanne aux tresses blondes implore à genoux la clémence du seigneur; celui-ci d'un geste brutal fait claquer son fouet; la pauvre femme va être broyée sous le pied des palefrois des nobles libérateurs de la terre sainte..,. — Ah ! le beau temps que le bon vieux temps !

Aucun peintre anglais à notre connaissance n'a exposé. Tous ont réservé leurs tableaux pour l'Exposition de Londres, et nous ne leur en savons pas plus mauvais gré. L'Angleterre a trouvé un nouveau genre de peinture très-original et très-intéressant à étudier, mais que nous connaissons à fond depuis 1855, et qui n'a plus rien à nous apprendre. Il est permis à tout le monde d'admirer les peintres anglais chez eux, mais nous ne les verrions pas d'un bon œil prendre droit de cité parmi nous, surtout si quelqu'un en France devait songer à les imiter.

LE REALISME.

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