M. COURBET ET M. BIARD
Jamais à aucune époque la nature n'avait été regardée d'aussi près. On s'est attaché depuis quelques années à l'envisager sous toutes ses faces, avec une attention tellement minutieuse qu'elle a souvent pu paraître puérile. Les uns ont vu là un symptôme de grandeur, les autres d'abaissement et de décadence. Des deux côtés, on avait raison; le naturalisme sincère a élargi les horizons de la peinture moderne, en écartant la convention, et en ôtant au choix des sujets une importance exagérée qui n'est pas du domaine de l'art. Au contraire, l'affectation du naturalisme en sacrifiant l'ensemble au détail, et en cherchant dans la laideur systématique un nouvel élément artistique, n'a engendré qu'une nouvelle convention désignée sous le nom
de réalisme. Ce mot de réalisme, qui paraissait assez bien imaginé, n'a pas fait fortune. Les gens q"i ont prétendu se l'assimiler nous l'ont rendu dénaturé et prostitué. Aujourd'hui il n'est plus synonyme de vrai, mais de trivial et de faux.
Le réalisme vrai, tel que l'entendent Troyon etRosa Bonheur, est une des plus belles conquêtes de l'art moderne. Reproduire dans toute son intégrité le sentiment profond que la nature inspire, en rayant les petits détails calligraphiques si chers aux peintres patentés qui ont pris brevet à l'Académie, voilà son but. Tel a toujours été l'empire despotique de la routine qu'il ne nous a pas fallu moins d'un demi-siècle pour en arriver à ce point. A une époque où le paysage historique était déjà bel et bien mort, le jury annuel refusait encore régulièrement et impitoyablement les paysages de Rousseau. Barye^qui n'a jamais pris pour sculpter ses animaux les manchettes de M. de Buffon, n'a pas encore pris rang à l'Institut. Ses lions et ses tigres sont trop vivants pour entrer à l'Académie. Quand ils sauront montrer patte blanche , on leur ouvrira la porte à deux battants.
De tous les paysans du bord de la Loue, et de tous les gentilshommes campagnards des environs d'Ornans, M. Courbet, est, sans contredit, le plus fin et le plus madré. En affichant sur tous les murs de Paris sa boutique de réalisme accolée à l'Exposition de 1855, comme une monstrueuse verrue, M. Courbet était-il
sincère ? Aujourd'hui, il n'est plus permis de le croire, et son bras droit, M. Champfleury, est seul condamné à rester éternellement sa dupe. M. Courbet a bien compris son siècle; voyant qu'on ne vit plus maintenant que par la réclame, il en a fait une tellement colossale que la pareille ne se verra jamais. Comme Brutus, il s'est fait passer pour idiot, et la bonne dame Critique, indignée de tant d'extravagances, s'est mise bravement à donner de grands coups d'épée dans l'eau, tandis que M. Courbet, dans son for intérieur, riait à gorge déployée du succès de la plaisanterie.
Maintenant que, grâce à son stratagème, l'auteur des Baigneuses a acquis une célébrité qui n'en est pas moins incontestable pour n'être pas enviée des gens de goût, il montre que sous son épais prosaïsme il y avait l'étoffe d'un très-habile praticien. Désormais, il n'a plus qu'à se laisser aller, tout ce qu'il fera de bon sera remarqué. Ceux qui l'ont le plus vivement attaqué jadis, et nous comme tout le monde , seront les premiers à s'extasier devant ses nouvelles toiles et à le féliciter de son heureuse conversion. Peut-être l'art at-il été un peu fortement atteint dans sa dignité par ces ténébreuses menées, mais qui ne sait que pour arriver il faut commencer par mettre sa conscience comme ses opinions politiques, à la porte ?
Les Demoiselles des bords de la Seine avec leur peau huileuse et leurs mains gantées de beurre frais ne sont qu'une dernière transformation des Vénus
Callipyges du Salon de 4 853. C'est la queue du réalisme bestial délaissé par M. Courbet , c'est une dernière satisfaction accordée à M. Champfleury, le portraitiste ordinaire des bourgeois de la rue aux Ours. Ces nouvelles demoiselles ne sont pas plus belles que les premières, mais elles ont compris que pour paraître en public, il était bon de se soumettre aux exigences du costume moderne. Cette transaction tardive ne les rend pas beaucoup plus chastes, mais elle permet au moins aux jeunes collégiens de les regarder sans rougir jusqu'aux oreilles, malgré leur posture équivoque, et les commentaires malins des femmes du vrai monde ne sont plus réduits à s'abriter derrière un éventail. C'est toujours cela de gagné. Ce tableau est du reste une pièce de circonstance. Il fait si chaud au Salon qu'on pardonne jusqu'à un certain point aux demoiselles de M. Courbet de se rouler sur le ventre pour trouver un peu de fraîcheur sur le gazon.
Les quolibets cessent d'eux-mêmes quand on arrive devant la Biche forcée à la neige et la Chasse au chevreuil dans les forêts du Grand-Jura. Il y a dans ces deux toiles une habileté pratique et une sûreté de main très-remarquables. La touche, sans être bien hardie, est grasse et abondante. La biche forcée se détache sur la neige aux reflets bleuâtres avec une vérité étonnante. Quand on regarde à côté de cela le Lièvre chassé par les bassets, de M. Rousseau, on croit voir un hanneton sur une feuille de papier.
Du reste, le rendu est la qualité dominante de la peinture de M. Courbet. Sa Chasse au chevreuil, qui est évidemment jusqu'ici son meilleur tableau, n'est pas bien habilemenl composée^ mais la nature y est interprétée dans sesdétails avec une merveilleuse iidélité. Le chevreuil pendu parla patte est bien au-dessus de tout ce que nous connaissons en ce genre, et il n'est pas certain queTroyon et Stevens aient jamais fait d'aussi magnifiques chiens que les deux bassets qui figurent au premier plan. Le chasseur au gilet rouge qui sonne du cor est aussi d'un naturel parfait, et pour un peu, le paysage qui forme le fond du tableau serait excellent. Le seul reproche qu'on puisse lui faire , c'est de manquer d'air, et où l'air ne circule pas, le paysage ne saurait être complet. À part ce défaut, qui est grand à nos yeux, la Chasse au chevreuil est assurément une des plus belles toiles du Salon. — Mais que de choses vous avez à vous faire pardonner, ô monsieur Courbet !
Comment se fait-il qu'on ait attendu l'apparition radieuse de M. Courbet dans la république des arts pour appliquer à la peinture le mot de réalisme, fraîchement inventé? 11 y a des années que M. Biard en fait, du réalisme, et du plus mauvais qui soit, je vous jure. Si vous voulez savoir quel est le succès le plus incontesté du Salon de 1857, essayez un dimanche de parvenir à examiner de près Y Arrivée en France ou Y Arrivée en Angleterre, de M. Biard. Si vous réussissez à en apercevoir seulement un pouce avant deux
bonnes heures de faction, et sans être suffoqué, nous consentons volontiers à reconnaître que le peintre Biard est un artiste. Cette remarque peut nous donner la mesure du sentiment de Fart chez les masses. Heureux homme que ce M. Biard ! Il a réalisé en peinture le magnifique idéal du bourgeois de Molinchart ! Le peuple le plus spirituel de la terre éprouve un bien-être indéfinissable à se mirer et à se reconnaître dans ces odieuses caricatures dont le trivial fait tous les frais. — Qui donc a parlé de la dignité de Fart? Tristes rêveurs, songe-creux faméliques , vous nous la baillez belle ! L'art est un miroir, demandez à M. Biard, et qui se sent morveux, qu'il se mouche !
Le plus triste de tout cela, c'est qu'il y a dans la peinture de M. Biard comme dans celle de M. Courbet, bien que dans un autre genre, de sérieuses qualités de faire qui ne demandaient qu'à être convenablement utilisées. Avec sa précision et sa finesse de touche, il eût pu facilement être spirituel; il a préféré être goguenard. Tl a voulu sans doute, comme on le lui a souvent reproché, être le Paul de Kock de la peinture, et il est resté infiniment au-dessous de son modèle, Franchir inconsidérément les limites qui séparent les arts entre eux, c'est s'exposer de gaieté de cœur à être faux. Le roman, dont les épisodes se déroulent successivement sous vos yeux, a mille ressources dont la peinture ne saurait disposer pour atténuer certains types ou certains effets équivoques. Un tableau, au con-
traire, doit pouvoir se juger d'un seul coup d'œil. Il vous satisfait ou vous choque sans retour , et par malheur ce n'est pas la partie la plus intelligente du public que les toiles de M. Biard sont appelées à satisfaire ; quelquefois on en rit, le plus souvent on hausse les épaules et Ton s'éloigne avec dégoût.
A ce réalisme idiot nous préférons incontestablement le réalisme brutal de M. Courbet, même dans ses plus abominables écarts, et ceux qui nous ont fait l'honneur de nous lire en 1855 savent que nous ne sommes pas suspect de partialité à l'endroit de ce dernier. La nature vue d'un certain côté est odieuse : toute médaille a son revers. Mais l'esprit de caricature mesquine et triviale appliqué à la peinture est tout ce qu'il y a de plus abject. M. Biard est, nous n'en doutons pas, le plus honnête homme du monde, mais, nous le disons à regret, il manque absolument du sens artiste. On peut être un adorable loustic et faire de délicieux calembours sans avoir reçu du ciel aucune des facultés du poëte : M. Biard en est la preuve la plus complète.
Voici une chose qui montre bien que la réalité absolue est, en art, une insaisissable chimère. M. Courbet et M. Biard, doués chacun d'une vue, d'une intelligence et d'un organisme particulier, n'ont jamais poursuivi que le vrai : la convention, sous quelque forme qu'elle se manifestât, était leur bêle noire et ils étaient bien résolus à ne lui faire aucune concession. Eh bien!
nous sommes convaincu que tous deux se trouvent réciproquement archifaux, (lequel a raison? — tous les deux), et peut-être seront-ils furieux de se voir accouplés. Aussi n'est-ce pas sans motif que nous avons voulu en parler en même temps, bien que le premier se soit considérablement amendé. Que M. Biard suive son exemple , s'il en est temps encore : à tout péché miséricorde !