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L'ART NOUVEAU

Pendant la première moitié du xixe siècle, l'art moderne a en vain cherché sa formule. Deux tendances entièrement différentes, basées sur le culte exclusif de la ligne et sur le culte exclusif de la couleur, se sont disputé le terrain et ont obtenu un égal succès. Pour qui tenons-nous aujourd'hui, pour Ingres ou pour Delacroix? A vrai dire, l'intérêt que nous leur portons est déjà plutôt une curiosité rétrospective qu'une admiration sympathique en faveur de l'un ou de l'autre. Les acclamations passionnées qui les ont soutenus, eux, leurs partisans et leurs dissidents, aux beaux jours du romantisme, se sont éteintes, et, dans ce calme plat qui a succédé àlatempête, la critique peut à loisir compter les morts, honorer ou blâmer les vivants, et décerner à

chacun des deux chefs les ovations qui leur sont dues. Rien ne dispose à l'impartialité comme le temps. Plus on s'éloigne des cloches, moins on est influencé par le son. A voir les choses d'un point de vue élevé, il est clair qu'il y a du bon dans tous les systèmes. Ceux qui ont pris parti pour Ingres ou pour Delacroix étaient également dans le vrai, car la vérité n'est, à proprement parler, qu'un côté particulier des objets. La vérité est du côté de celui qui nous plaît, le mensonge du côté de celui qui ne sympathise pas avec nous. Un des résultats les plus évidents de la lutte des classiques et des romantiques a été de nous faire apprécier la justesse de ce proverbe espagnol, qui eût été du goût de Michel Montaigne :

De las cosas mas seguras, La mas segura es dudar.

Pendant les quarante ans qu'a duré la lutte, on a tâté de tout, et on est arrivé à aimer tout, à douter de tout et à ne s'étonner de rien. L'art, durant cette période brillante, n'a pas eu de formule, parce que l'éclectisme n'en est pas une. C'est l'ensemble de tous les systèmes, ou, si l'on veut, l'indifférence à l'état de système. L'éclectisme consiste à voir les choses non par un microcosme individuel, mais par le microcosme de chacun. Ceci admis, quelques esprits chagrins veulent en tirer la conséquence que, puisque tout a été essayé,

tout est épuisé. Nullement. Le demi-siècle qui a précédé a élé une époque d'étude et de transition. Notre conviction bien sincère est que les siècles ont leur expérience comme les individus, et que c'est à nous qu'il appartiendra de récolter ce que nos devanciers ont semé. %

Ce n'est que quand tous les matériaux sont assemblés et que les plans sont suffisamment étudiés que l'on peut commencer à bâtir. Aujourd'hui que toutes les routes sont suffisamment explorées, que nous avons conscience de nos forces, il est temps de nous mettre en marche. Il faut nécessairement qu'après lia si long labeur, un si pénible enfantement, toutes les croyances se réunissent sous un même drapeau. 11 faut que l'école française, si forte par la réunion de tant d'éléments hétérogènes, devienne plus forte encore par son unilé. Le commencement du siècle nous a donné l'analyse, la fin nous donnera la synthèse. C'est là qu'est véritablement le progrès.

Plus d'une fois, dans le courant de ce présent volume, nous avons eu l'occasion de faire observer que ce qu'on appelle la grande peinture cède visiblement le terrain à la peinture de genre et au paysage. Cette remarque est assez significative pour qu'il soit nécessaire de la réitérer avant de conclure. D'aucuns s'en autoriserontpour dire que l'art en souffre, que l'art se meurt, que Part est mort : il serait plus simple et plus juste de dire qu'il se renouvelle.

La grande peinture ou la peinture d'histoire n'existe guère aujourd'hui que par la convention. Dans Y Apothéose d'Homère, dans le Massacre de Scio, dans Y Orgie romaine, nous trouvons trois genres de convention entièrement distincts et qui n'ont entre eux d'autre rapport que l'absence complète de réalité. Or le naturalisme qui fait tous les jours de nouveaux progrès, doit nécessairement se montrer l'ennemi juré de toute convention et du genre de peinture le plus conventionnel qui soit.

Outre ce mode de convention, qui est dans le dessin, dans la couleur, et jusque dans les attitudes , la peinture d'histoire, telle qu'on l'entend encore aujourd'hui, a un autre vice qui la rend également insupportable : elle est infectée d'archaïsme. Il semble qu'il soit admis tacitement qu'un sujet contemporain avec ses accessoires obligés de types et de costumes modernes soit inabordable pour la peinture d'histoire1. — Or, la peinture moderne veut désormais être essentiellement moderne, et, en attendant que ses forces lui permettent de s'imposer en cette qualité au genre historique qui la repousse obstinément, elle cultive de plus en plus les scènes d'intérieur et les paysages, à qui l'on veut bien ne pas faire un crime d'être sincères.

Sans vouloir trop préjuger de l'avenir, nous croyons que le moment est venu pour l'école française d'uti-

1 Excepté la peinture de bataille, genre faux et impossible.

liser tout ce qu'elle a acquis d'expérience, de force vitale et de poésie nouvelle depuis la mort de David. Toutes ces richesses accumulées depuis longues années, et pour ainsi dire sans but, il faut bien l'avouer, vont enfin trouver leur destination. En les employant à la représentation de l'époque actuelle, les jeunes artistes qui se sont déjà lancés dans cette voie, et tous ceux qui les suivront, auront un jour la gloire d'avoir enfin découvert cette fameuse formule dont leurs maîtres n'ont pu que préparer la venue ; le Naturalisme.

Tel est, selon nous, le signe distinctif, l'élément caractéristique et seul véritablement original qui distinguera l'école française actuelle des écoles du temps passé, et qui peut-être l'élèvera au-dessus de toutes les autres. C'est par la convention érigée à l'état de système que les maîtres de l'école romantique, opérant en divers sens, ont été grands ou faux, selon que le public les a adoptés ou reniés; c'est par l'absence aussi radicale que possible de toute convention qu'après mille tâtonnements et mille tiraillements, l'art moderne, devenu adulte, et régénéré par le naturalisme qui le complétera, pourra devenir l'art universel. Ce nouveau système infiniment plus large que tous les autres, et qui tend déjà à exercer son influence tant sur la littérature que sur les arts, a pour résultat direct de substituer aux momies classiques pétrifiées par le temps l'homme de nos jours avec ses idées, son costume et ses mœurs, et d'être ainsi l'image exacte de la civilisa-

tion moderne, ce qui a toujours été dans la destinée de la poésie et des arts.

On nous parle de la tradition. Que nous importe la tradition? Sommes-nous Grecs ou Romains, ou simplement Français? Quoi ! toujours la tradition et jamais la nature, la réalité, la vie î De grâce, si vous aimez les Grecs, si les Romains vous sont chers, étudiez leur histoire, mais ne la refaites pas à notre profit. Si la Renaissance vous charme, amusez-vous quelque temps avec elle, mais si vous voulez devenir artiste, rappelezvous que c'est surtout en fait d'art que la science consiste à savoir oublier à propos. La tradition est un mot qui n'a jamais résonné aux oreilles de Phidias. Les Grecs ont eu leur art, où leur vie et leur histoire sont aussi bien écrites que de la main de Thucydide et de Xénophon. L'art égyptien ne leur a pas plus servi de modèle qu'aux Égyptiens l'art indou. Au xvme siècle, il y a eu aussi de prétendus peintres d'histoire qui ont voulu faire de l'antiquité. Le plus habile de tous ne va pas à la cheville d'un petit peintre de genre qui s'appelait Watteau.

Il est souverainement ridicule et puéril de supposer quelque chose d'absolu, de providentiel, de fatal dans une quelconque des manifestations partielles et accidentelles de l'art. C'est le condamner à rester éternellement stationnaire, c'est l'immobiliser, et par conséquent nier son existence et son efficacité , d'admettre en sa faveur une sorte de révélation, car delà révéla-

tion il ne peut résulter qu'une perfection absolue aussi incompatible avec l'art qu'avec la nature humaine. C'est nier le progrès qui peut exister môme à l'état latent, quitte à se manifester plus tard. Quand un homme est parvenu au terme de son existence, il ne s'agit plus de prolonger une vie dont tous les ressorts sont usés, c'est à sa postérité qu'est commis le soin de le faire revivre.

Soyez persuadés que si l'histoire a sa philosophie pour la commenter et en révéler l'ordre indispensable et logique, il en: est de même de l'art. Toutes les transformations de l'âme humaine ont leurs destinées. Tous les types créés et adoptés sont les manifestations nécessaires, la traduction vivante et irréfutable de l'esprit d'un peuple. Tous se rapportent à un certain ordre d'idées qui avaient besoin de se vulgariser. L'art est un miroir intelligent où les tendances d'une nation viennent tour à tour se refléter. Otez la cause, l'effet doit cesser. Tandis que toutes les sociétés humaines, poussées par une fatalité irrésistible, poursuivent à travers les âges le progrès, but idéal et invisible, l'art, compagnon de leur fortune, doit être là, toujours prêt à s'associer à leurs hasards pour conserver à la postérité l'image fidèle et transparente de leurs succès et de leurs revers.

Telle a été, n'en doutons pas, à toutes les époques, la noble mission de l'art. Méfiez-vous de la routine philosophique, qui persiste à enseigner que le beau à sa

source dans un principe immuable, duquel il n'est pas permis à l'artiste et au poëte de se départir. Tous ceux qui ont cherché la définition du beau ailleurs que dans un rapport sympathique entre l'âme individuelle et l'objet mis en contact avec elle ne sont jamais parvenus à s'entendre,, parce que tous ont voulu généraliser ce qui, par nature, est nécessairement individuel. ï/absolu n'est vrai qu'en abstraction. C'est dans l'application que se dévoile le vice originel de tous les systèmes généralisateurs. Or, entre l'individu existant et le type qui a cessé d'exister, le rapport sympathique ne se produit que par analogie : il n'est véritablement complet qu'entre l'être vivant et le fait contemporain qui a avec lui une vie identique et commune. C'est en cela que le jugement du beau se distingue du sentiment du beau, avec qui l'on n'est que trop porté à le confondre. Nous comprenons la beauté antique, nous ne la sentons pas, ou nous ne la sentons qu'imparfaitement, par les rapports plus ou moins yagues et lointains qu'elle a pu conserver avec nous.

Donc, malheur à l'artiste qui croit, dans son orgueil, pouvoir s'isoler impunément du mouvement universel. En vain, athlète audacieux, espère-t-il, à force de génie, lutter seul, dans son admiration rétrospective, contre le courant des idées. Ses forces, quelles qu'elles soient, ne tarderont pas à le trahir. Après une vie de combats, d'angoisses, d'amertumes, le torrent l'entraînera comme tant d'autres, et il ne lui restera, après tant de labeurs

stériles, que le regret d'une existence consumée à une lutte démesurée, comme celle de Jacob contre Fange. Essayez de mettre une digue à l'Océan ! Une nuit de tempête détruira d'un seul coup l'ouvrage de tout un siècle. David, ce colosse abattu qu'insulte aujourd'hui un peuple de pygmées, eut ce bonheur unique de s'imposer un jour à toute l'Europe; c'était le temps des dominations fabuleuses. David crut que l'empire fondé par lui était désormais impérissable. Un jour vint où le flot des idées, trop longtemps comprimé par une oppression tyrannique, éclata librement, et de toute cette école orgueilleuse il ne resta bientôt plus qu'un souvenir.

Si l'art grec, qu'on essaie encore aujourd'hui de nous donner comme le type de la perfection artistique, a iini, lui aussi, par succomber, il n'en faut pas chercher la cause autre part que dans ce besoin impérieux de transformation, qui est de l'essence même de l'art. Vouloir fixer un type, c'est le condamner d'avance à une mort certaine. Le monde marche, et, dans sa course haletante, il n'a pas le temps de se retourner du côté de ceux qui, ayant cru trouver une oasis, ont eu la pensée de planter leur tente en arrière. Ahasvérus, ce marcheur éternel, est le symbole fictif de l'humanité tout entière. En vain la caravane humaine, épuisée par ce pèlerinage incessant à travers les sables du désert, veut-elle s'arrêter : Marche ! marche ! crie une voix qui est en elle. Vous croyez qu'elle va défaillir, elle se re-

dresse ; son imagination lui présente le mirage sans cesse renaissant de pays inexplorés et d'horizons inconnus, toujours nouveaux. Et déjà cette vue a ranimé son courage, et de nouveau la voilà qui s'élance à travers ce labyrinthe de l'avenir, dont le terme est inconnu et dont le (il n'est visible qu'à l'œil de Celui qui est.

Où vont-ils? nul ne le sait. D'où viennent-ils ? on ne le saura jamais. En vain, penchés sur le sol, nous interrogeons d'un œil avide l'empreinte récente que leurs pas ont marquée sur le sable. 11 est une limite où le regard découragé ne distingue plus rien; le vent en a emporté les traces. Toutefois il nous en reste assez pour nous instruire et nous encourager, et grâce à cette sublime empreinte que l'art nous a conservée, nous savons désormais vers quel pôle il faudra diriger nos pas.

Constatons, pour terminer, que, bien que le mouvement que nous indiquons ne soit pas encore suffisamment caractérisé, le Salon de 1857 ne peut manquer d'être le point de départ d'une ère nouvelle. Quel que soit le sort des idées que nous avons émises , il n'est que trop certain que la tradition aura toujours ses courtisans officieux et serviles, auxquels lesapplaudissements aveugles ou intéressés ne feront pas défaut. Mais ceuxlà ne seront jamais les véritables créateurs aux yeux de la postérité. Répétons-le, c'est en se faisant l'écho de nos tendances, en devenant purement et exclusivement contemporain, que fart du xixe siècle aura son individualité, et c'est dans le naturalisme qu'il trouvera sa

formule; non pas dans le naturalisme matériel et grossier qu'on a déjà flétri sous le nom de réalisme, mais dans le naturalisme intelligent et sincère, vainqueur du préjugé et de la routine.

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