HÉBERT , GEFFROY , BESSON , NANTEUIL , MARCHAL
LUMINAIS , FRÈRE , ETC.
LES NÉO-GRECS : MM. HAMON , GLAIZE , ETC. LES INFINIMENT PETITS : MM. MElSSONIER , LASSAN,
CHAVET , FAUVELET, VETTER, ETC.
Certains tableaux qui , par la nature des sujets qu'ils représentent, semblent appartenir directement à la peinture d'histoire, rentrent, par la manière dont ils sont traités, dans la catégorie des tableaux de genre. De ce nombre sont ceux que M. Comte fond tous les ans dans le même moule. Henri III, le duc de Guise et Catherine de Médicis appartiennent à M. Comte , comme les capitaines et les robes à queue du siècle de Louis XIV appartiennent à M. Cousin. Mais entre le peintre et le philosophe-historien, il y a toute la différence du style. M. Comte écrit l'histoire comme on écrit un roman. Ses compositions tiennent le milieu entre la peinture d'histoire et la peinture de genre; ce sont à proprement parler des tableaux de genre historique.
Henri III visitant la ménagerie de singes et de perroquets est le type ordinaire des compositions de M. Comte. Avec plus de cachet, de caractère et de distinction, l'œuvre pourrait être séduisante, mais telle qu'elle est , avec son dessin timide et sa couleur détrempée, elle n'attire ni ne séduit. La couleur, dans Jane Gray soutenant une discussion contre les théologiens et Catherine de Médicis faisant de la magie dans une chambre du château de Chaumont, a un peu plus d'énergie sans avoir beaucoup plus d'accent. Le procédé adopté par M. Comte dans ces deux tableaux est un compromis entre les œuvres du même genre de Paul Delaroche et de Claudius Jacquand. Son plus grand défaut est encore d'être passé de mode. Sans doute il n'y a pas de mode pour ce qui est parfait, mais quand on n'est pas parfait, le seul moyen d'être quelque chose c'est de transiger avec elle.
Nous parlerons dans ce présent chapitre, faute de savoir au juste sous quelle rubrique il conviendrait de les classer, des peintures ethnographiques de MM. Gérome, Valerio, Fromentin, de Curzon, Flandin, Tournemine, etc. , qui presque toutes ont des qualités de style susceptibles de les élever à la hauteur de la peinture d'histoire. L'Orient a trouvé dans MM. Gérôme et Fromentin des interprètes capables d'en faire sentir la beauté immobile et sereine, même après Marilhat et Decamps. Rien n'est plus intéressant que de comparer
aux paysages plantureux , humides et touffus des pays septentrionaux les horizons immenses , les terrains sablonneux, la lumière intense et la végétation superbe des sites africains et asiatiques. Joignez à cela les costumes riches et variés, les types étranges et inconnus, et tous ces animaux de formes bizarres, chameaux, girafes, gazelles, etc. , que personne n'osait peindre avant Decamps , parce que le paysage historique en avait peur. La Vue de la plaine de Thèbes, Memnon et Sésostris, les Recrues égyptiennes traversant le désert, les Chameaux de l'abreuvoir, ont autant de mérite sous le rapport de l'exécution que la Sortie du bal masqué, et contribuent puissamment au succès de M. Gérôme. Il y a dans la Prière chez un chef arnaute, dont nous avons déjà parlé, autant et plus de style et surtout un style plus original, autant de pureté de dessin et d'harmonie de lignes que dans les meilleurs pastiches historiques de l'école de Rome.
Les Marchands arabes en voyage, de M. Fromentin, rendent à merveille l'aspect pittoresque d'une longue caravane errant un peu à l'aventure dans l'immensité nue et sablonneuse du Sahara. Cette solitude muette,où l'on entend distinctement le vol des cigognes traversante ciel bleu, a un charme pénétrant et subtil qui est toute la poésie du désert. Le silence, dans nos campagnes fertiles, est voisin du tumulte; là, il n'est voisin que de l'infini. « Le silence, dit lui-même M. Fromentin dans son Été au Sahara, communique
à l'âme un équilibre inconnu; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères. On croit qu'il représente l'absence du bruit comme l'obscurité résulte de l'absence de la lumière; c'est une erreur. Si je puis comparer les sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne qui rend les perceptions plus claires, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances. » Nous citons ce passage parce qu'il donne une idée de ce que M. Fromentin, écrivain distingué autant que peintre habile, a su réaliser sur la toile. On comprend, à voir ses tableaux, ce bonheur de la vie nomade sur lequel il insiste avec une certaine complaisance, et que beaucoup voudraient être à même de partager, ne fût-ce que quelques instants , sans avoir pour cela , comme un poëte de notre connaissance , l'impérieuse nostalgie de l'Orient.
MM. Eugène Flandin , Tournemine et Théodore Frère ont aussi fait de l'Orient, depuis longues années, une étude approfondie qui s'est révélée dans une foule de tableaux diversement appréciés par le public. Tous trois malheureusement ont plutôt saisi le détail que l'ensemble. M. Flandin, dans ses Intérieurs de bazar à Téhéran, cherche plus la décoration extérieure que le caractère intime. M. Tournemine poursuit volontiers, comme M. Ziem, l'éclat partiel des tons sur les vagues étincelantes , sur les palmiers poudreux et sur les minarets découpant dans l'azur leur silhouette blan-
châtre. Quant à M. Théodore Frère, il n'a de soin qu'à faire jaillir sur la craie maçonnée des tons aveuglants empruntés à la palette de Decamps. Tous trois ont du talent, mais un talent trop partiel, qui fait regretter la grandeur majestueuse de Marilhat et le vague lumineux des déserts de M. Fromentin.
M. Valerio, comme feu Chassériau, excelle à peindre les types originaux des races exotiques. Il a rapporté de ses voyages dans les provinces danubiennes un album ethnographique et anthropologique représentant toutes les variétés imaginables de physionomies arnautes, tsiganes, anatoliennes , kurdes , syriennes , zebeckes, serbes, albanaises, etc., variétés tellement caractéristiques, que c'est à peine si le mélange des races les a modifiées ou atténuées. Les études de M. Valerio sont aussi intéressantes au point de vue artiste qu'au point de vue scientifique. Les Musiciens tsiganes forment un tableau de genre excellent par lui-même, à part l'intérêt qui s'attache à la conformation typique de ces visages hongrois à la peau basanée , aux yeux noirs et cerclés , au nez finement cambré, aux pommettes saillantes et aux mâchoires rétrécies. Il en est de même de ses bachi -bouzoucks, kurdes, syriens , nègres et albanais , dont le masque, tantôt noble, tantôt abject, vous regarde avec assurance ou avec dédain, du fond de quelque aquarelle superbement lavée. Dans une tête même isolée, M. Valerio sait trouver quelque chose de plus que ce que la photographie peut don-
me
ner; toutes ses études sont des portraits complets.
M. Alfred de Curzon, qui fait un peu de tout comme un homme qui n'est pas encore bien sûr de ce qu'il fera , nous servira de transition pour arriver à la peinture de genre proprement dite. Chez lui, le côté ethnographique n'est qu'accessoire ; il n'emprunte aux types et aux costumes que l'élément pittoresque, et en tire toujours, dans des œuvres telles que les Femmes de Picinisco tissant, le Jardin du couvent , souvenir de Tivoli, V Albanaise d'Athènes et les Aveugles grecs près d'une citerne, un très-grand parti. Nous aimons mieux voir le jeune artiste, dont le talent est déjà très -développé, utiliser ainsi ses voyages que se lancer dans des compositions du genre de Dante et Virgile sur le rivage du Purgatoire, qui sont peutêtre encore au-dessus de ses forces. Le magnifique passage du Dante a été faiblement interprété par lui dans ce tableau d'une couleur par trop vaporeuse et indécise, qui veut être mystérieuse et qui est plutôt terne et blafarde. M. de Curzon a sans doute voulu faire encore une tentative d'une nouvelle espèce; il fera sagement de ne pas la renouveler. La réalité lui réussit mieux que les rêves.
La Messe aBêost, de M. Landelle, est une des œuvres les plus sages et les plus séduisantes que la peinture de genre ait produites depuis bien longtemps. Une vingtaine de femmes agenouillées d'une façon à peu près uniforme composent tout le tableau , mais
cette uniformité n'a rien de choquant. Et quelle grâce dans leurs attitudes, quelle candeur, quel recueillement , quelle foi naïve dans leurs visages purs et chastes qu'un rayon céleste illumine ! Il y a de la virginité jusque dans les plis de leur costume pittoresque, disposés avec un goût exquis. Le peintre a eu l'heureuse inspiration de ne nous montrer ni l'officiant ni les détails de l'humble église villageoise; il suffisait qu'on les devinât. Toute notre attention se porte sur les modestes filles de Béost, et leur piété sincère nous enchante. Cherchez-en l'équivalent dans nos paroisses mondaines éclairées par un demi-jour mystérieux , peintes à fresque comme des musées, étincelantes de pourpre et d'or, meublées comme des boudoirs pompadour et égayées par le même orchestre profane qui soulève le soir les danseuses de l'Opéra. Ah ! que M. Landelle est un habile homme de n'avoir pas installé son chevalet à Notre-Dame-de-Lorette ou à Saint-Thomas-d'Aquin !
Avec les Premières Roses de M. Chaplin, nous abordons sans transition un tout autre ordre d'idées. M. Chaplin aime mieux peindre des trumeaux pour les alcôves que des images de piété pour les oratoires; chacun son goût. L'art n'a pas de parti pris comme les critiques; il passe volontiers du sacré au profane. Nous qui ne nous taxons pas précisément de puritanisme, nous ferons grâce à M. Chaplin des remontrances qu'on pourrait lui faire au nom de l'esthétique et de la
morale, pour avoir livré à sa muse un sujet qui n'est pas des plus austères. Nous avouerons donc sans ambages et sans pruderie hypocrite que sa jeune fille qui tient dans son giron des roses fraîchement écloses est charmante de grâce et de jeunesse. Son sein nu n'a pas les formes sculpturales des Vénus grecques , mais le sang circule frais et vermeil sous le derme transparent et rosé. Ce n'est pas la pureté des lignes, c'est la vie que M. Chaplin a voulu peindre; aussi son modèle estil plus vivant qu'idéal. C'est la vérité crue, palpitante, et plus chaste cependant que si elle avait des voiles.
La Jeune Fille endormie est encore plus vivante et plus vivace, si cela est possible, que la fée printanière des Premières Roses. Sa joue fraîche et rougissante, modelée en pleine lumière avec une adresse merveilleuse, est charnue, veloutée et appétissante comme une pêche sur l'espalier. Heureux qui pourra y donner le premier coup de dent! Son corsage légèrement entrouvert dissimule habilement d'autres trésors que l'œil devine aisément sous le satin aux reflets chatoyants. Puisqu'il est entendu que le réalisme ne peut saisir qu'un des côtés de la vérité , la peinture de M. Chaplin peut se définir : le réalisme pompadour. Autant celui-là, après tout, que le réalisme obscène ouïe réalisme fangeux.
Le réalisme absolu est si bien une chimère, que voilà M. J.-F. Millet, à qui toute la critique s'évertue depuis plusieurs années à faire une réputation colos-
sale de réaliste austère, et dont le style nous paraît encore singulièrement conventionnel. Un des partisans les plus enthousiastes de M. Millet ne disait-il pas dernièrement que son Paysan greffant un arbre, du Salon de 1855, avait Pair d'un philosophe platonicien? Est-ce donc là du réalisme? A ce compte, nous ne voyons pas pourquoi M. Millet ne nous montrerait pas Kant ou Hegel occupé à tailler la vigne ou à planter des choux. Les Glaneuses qu'expose aujourd'hui M. Millet, ce sont des saintes, nous dit-on encore. Si ce sont des saintes, ce ne sont pas des glaneuses. Non, non, ne bâtissons pas si légèrement des gloires fragiles qui s'évanouissent un beau jour sans qu'on y prenne garde , après une immortalité de cinq ou six ans. Ne faisons pas de M. Millet un Lesueur réaliste. C'est tout bonnement un artiste consciencieux, qui tâche de peindre sincèrement la nature telle qu'il la voit et la sent, mais qui a encore beaucoup à faire pour arriver à la perfection. Son dessin est trop empesé et sa couleur trop terne pour qu'il faille voir dans les Glaneuses un type de réalité absolue. Le meilleur moyen d'empêcher son talent de se fortifier et d'arriver à la maturité, c'est de continuer à lui prodiguer des louanges exagérées qui soient de nature à lui faire croire qu'il n'a plus désormais qu'à se laisser aller. Ce sont là des pièges grossiers auxquels les artistes se laissent toujours prendre avec beaucoup plus de facilité que le public. .
Ces réserves une fois faites, nous ne refuserons pas à M. Millet notre part d'éloges. Il y a certainement en lui l'étoffe d'un peintre capable de tracer dans un style élevé le panégyrique de la vie intime et laborieuse des campagnes. Sa couleur, qui ne pèche que par excès de sobriété, est d'une harmonie soutenue, et les mouvements de ses personnages, bien qu'un peu trop immobilisés, sont naturels et vrais. Ce sont là de grandes qualités , mais qui ont encore besoin d'être développées.
Les Fienarolles de San-Angelo, vendant du foin à Tentrée de la ville de San -Germano, sont encore une de ces peintures maladives du genre des Filles d'Alvito et de la MaVaria de M. Hébert. Il faut nécessairement que l'auteur ait lui-même une santé déplorable pour donner ainsi à toutes ses compositions une apparence chétive, malingre et souffreteuse. On nous a montré l'autre jour M. Courbet; voilà un homme qui se porte bien! Aussi voyez comme sa peinture est vigoureuse, trapue, solidement constituée! Nous ne voulons pas dire que la peinlure de M. Hébert en soit plus malsaine; c'est même à sa mélancolie que ce peintre doit surtout le juste succès de la Mal'aria. Mais la mélancolie trop prolongée nous lasse, et les jolies filles du royaume de Naples n'en seraient pas moins poétiques pour être présentées sous un aspect moins lugubre.
Que M. Geffroy, de la Comédie-Française, connaisse
à fond son Molière, voilà qui ne devait étonner personne; mais tout le monde ne savait pas qu'en lui le comédien intelligent est doublé d'un peintre expérimenté. M. Geffroy a fait un tableau oxi tous les personnages des comédies de Molière, revêtus du caractère et du coslume qui leur est propre, viennent poser sans s'en douter sous les yeux de l'auteur du Misanthrope et du Tartufe. Une fois maître de son sujet , M. Geffroy n'a pas cherché à faire de la réalité. Dans une œuvre de ce genre, le meilleur était de se placer en pleine convention et de ne pas varier d'une ligne. Ce parti lui a réussi. Sa composition est ingénieuse, élégamment dessinée et d'une couleur suffisante pour l'ensemble, quoiqu'elle puisse paraître un peu pâle en détail.
Une page d'un des meilleurs livres de M. Arsène Houssaye a servi de texte au tableau de M. Besson, intitulé Y Enfance de Grétry. « Armé de son petit instrument, il faisait sauter la jeunesse dans l'auberge de son père, Noé Grétry, ce qu'apprenant, son oncle le curé vint le sermonner : — Ah! mon cher enfant, lui dit-il, dans quel enter vous vivez ! » Le fait est que l'auberge du bonhomme Noé est un véritable enfer, et c'est pourquoi il est peu probable que l'oncle le curé ait choisi le moment où tous les diables étaient assemblés pour venir faire de la morale à son neveu. Quoi qu'il en soit, YEnfance de Grétry est une œuvre très-amusante, cavalièrement peinte, et où l'auteur a
eu le talent de donner à un véritable attirail d'opéracomique beaucoup de mouvement, de gaieté et de lumière. La peinture de M. Faustin Besson rappelle à la fois les procédés de Camille Roqueplan et de M. Maclise. Ses paysans enrubanés , ses grisettes et ses gardes-françaises attablés avec de belles dames d'une beauté peu farouche, forment un entassement de personnages comparable à la Fête de Noël dans le manoir du Baron, ouvrage du peintre anglais que nous venons de citer, mais avec plus d'harmonie dans la composition et une couleur qui n'est jamais criarde.
M, Célestin Nanteuil n'a peut-être pas évité avec assez de soin ce papillotage de couleur dans son Don Quichotte, enfermé comme un animal forain dans une cage d'osier, et essuyant avec un sang-froid digne du dernier des paladins les quolibets des jolis minois qui se pressent curieusement autour du véhicule grotesque qui lui sert de prison. C'est là, du reste, le seul défaut d'une œuvre étincelante d'esprit et de verve.
La Fête de la Mère> de M. Marchai, est peut-être supérieure, comme faire, au Retour du Bal masqué du Salon de 1855, mais une peinture si mâle, si franche et si distinguée ne serait que plus en relief dans une œuvre de plus d'importance. M. Marchai est un praticien de la force des Belges. Ses chairs comme ses étoffes sont prises sur le vif; tous ses accessoires sont traités avec soin, sans trop de minutie. Le soulier de ce modèle des fils et les lunettes de la mère sont vrais
à faire illusion, et n'empêchent pas de voir que le bras de l'ouvrier est solidement musclé et que le visage de la bonne vieille est plein de tendresse et de reconnaissance maternelle.
Nous n'en finirions pas s'il nous fallait analyser, même sommairement, tous les tableaux de genre dignes d'être remarqués. Soit parti pris, soit faiblesse, tous les artistes inclinent aujourd'hui du côté de la peinture de genre. C'est à elle que viennent demander leur succès, outre M. Landelle, M. Hébert, M. Roux, et tant d'autres dont les tableaux ont été classés par nous dans un ordre un peu arbitraire, une foule de peintres qui pourraient attaquer bravement la peinture d'histoire, et dont plusieurs lui doivent déjà une partie de leur réputation. De ce nombre sont MM. Lenepveu, Gendron, Hillemacher, Jeanron, Brion , Jules Didiez , etc. Est-ce crainte de leur part ou simple calcul? Peut-être n'est-ce qu'un instinct irréfléchi qui leur conseille vaguement d'abandonner, momentanément du moins, la carrière à de plus intrépides. Les temps sont tellement mauvais pour la grande peinture, qu'il faut se sentir les reins bien solides pour rester sur la brèche.
Le nombre toujours croissant des peintres bretons devient de plus en plus inquiétant. Outre MM, Luminais, Jules Noël, Antigna, Guillemin, Ch. Lefebvre, Fortin, Trayer, Servin, Penguilly, etc., qui en ont en quelque sorte le monopole, le costume armori-
cain tente par son aspect pittoresque une foule de débutants. En revanche, MM. Edouard Frère, Bonvin, Loire, Villain, pensent que pour rendre intéressantes leurs délicieuses petites scènes d'intérieur, c'est moins au costume qu'à l'homme qu'il convient de s'adresser. MM. Armand et Adolphe Leleux, Hédoin, Breton, Veyrassat, Laugée , Magy, qui connaissent leurs paysans comme s'ils avaient toujours vécu avec eux , les peignent plus volontiers en plein champ que dans les murs d'une cahute enfumée, et joignent à l'attrait de leurs compositions le charme encore plus pénétrant du paysage.
Citons enfin les Arlequinades de MM. Baron et Eustache Lorsay, les jolies berquinades de madame Browne, les excursions pittoresques de M. Ch. Giraud, les contes fantastiques de M. Maurice Sand , les rêveries funèbres de M. 0. Tassaert, Marie-Antoinette au petit Trianon, par M. Caraud , la Conduite des Compagnons charpentiers, de M. Bellet de Poisat et les Paysans de la Gallicie dans une église du rite grec uni, œuvre qui fait certainement plus d'honneur à M. Rodakowski que ses portraits , beaucoup trop vantés.
La petite église néo-grecque, à part le schisme qui la désunit, est en pleine déconfiture. Il n'est que trop visible aujourd'hui qu'elle n'était pas née viable. M. Gérôme, qui en fut un moment le grand-prêtre, en a été le premier renégat, et son héritage fait plus que péricliter
entre les mains de M. Hamon. On a fait tant de bruit autour de la ravissante idylle Ma sœur n'y est pas, et nous tout le premier, nous ne le dissimulons nullement, que M. Hamon en a été étourdi. S'il s'attend cette année à un pareil concert de louanges, son espérance pourra bien être déçue. Après l'avoir comparé du premier coup à Théocrite, on osera à peine désormais le comparer à Florian ou à Gessner. Non-seulement ses poupées mignonnes ont oublié le grec, mais elles ne parlent plus aucune langue qui s'adresse à l'esprit. Du reste comment parleraient-elles? elles n'ont pas même la prétention de vivre. L'air respirable est trop fort pour leurs petits poumons ; au lieu de les fortifier il les asphyxierait net , si elles avaient la force de l'aspirer. Ce sont des joujoux très-fragiles, comme on en trouve dans les boutiques à quatre sous pour réjouir les babys qui ont été bien sages; mais ils ne conviennent déjà plus à une grande tille qui a fait sa première communion.
Nous avions un grand faible pour M. Hamon et nous l'aimons encore malgré ses fautes. Sans la sympathie que ses premiers essais nous ont inspirée , nous ne le tancerions et nous ne le plaindrions même pas. Mais comment peut-on arriver en deux ans à chanter si faux, quand on a fait pâmer les gens à force de mélodie? Ah ! monsieur Hamon, si vous ne pouvez pas devenir Français, pour Dieu! retournez à l'école, et rapprenezle grec.
Au moins M. Hamon a un semblant d'excuse.
Quand on a toujours vécu en pleine convention, il n'est pas étonnant qu'on s'égare. Mais pourquoi M. Glaïze qui peint comme tout le monde, et tout le monde peint bien aujourd'hui, pourquoi M. Glaize veut-il à toute force nous faire croire qu'il ne sait pas peindre? Il est bien vrai que le cœur humain est un étrange problème ! M. Glaize a fait une Vente d'Amours; le sujet n'est pas bien neuf, outre qu'il n'est pas bien étonnant. Enfin il n'y a pas grand mal à cela. M. Hamon aussi a fait une Vente d'Amours et M. Isambert de même, et MM. Toulmouche et Picou pareillement, sans aucun doute, bien qu'on n'en ait rien su, car cela est de fondation. C'est ainsi que jadis il fallait avoir fait un Ajax pour avoir fait quelque chose. Mais au moins ces messieurs avaient fait de ce merveilleux sujet des tableaux de chevalet, et voilà que M. Glaize le reproduit dans une toile de plusieurs mètres carrés! M. Glaize, qui mettez si volontiers les gens au Pilori, comme vous vous y êtes mis vous-même et de vos propres mains !
M. Droz est, dit-on, un homme d'esprit, enclin à la raillerie. Nous acceptons son Obole à César comme une charge des mignardises de M. Hamon. Si M. Droz a été sincère, il n'aura pas les rieurs de son côté.
Nous n'avons pas à refaire l'éloge de M. Meissonier. Il faudrait recopier ce que nous avons dit maintes fois pour montrer les qualités des neuf tableaux qu'il expose. Mais si M. Meissonier est impeccable, ses imitateurs ne le sont pas. Tel qui imite sa finesse passe
à côté de son esprit. Plusieurs cependant marchent sur ses traces qui pourront bien un jour le rattraper. De ce nombre sont MM. Plassan et Chavet, qui ont exposé, l'un une Indiscrète, l'autre une Partie de billard et une Partie de dominos, qui sont des prodiges d'esprit autant que de délicatesse. L'Indiscrète est une délicieuse petite Marton qui lit très-attentivement la correspondance de son maître. Elle est bien jolie, la friponne, pour faire sans danger le ménage d'un garçon. Mais au fait, qu'est-ce que cela peut lui faire qu'on écrive des lettres d'amour à ce jeune homme? car évidemment il est jeune. Du reste, cela nous importe peu à nous-même ; ce n'est pas à ce point de vue là que nous avons parlé de l'esprit du tableau de M. Plassan. Ce qui est spirituel, c'est la tournure, l'accoutrement et le visage de la soubrette, et surtout ce demi-jour transparent, plus indiscret qu'elle, qui court sur son visage, sur son cou et sur ses bras nus.
La peinture de M. Chavet, dans la Partie de billard et dans la Partie d'échecs, est aussi large et aussi accentuée que dans les meilleures toiles de M. Mcissonier. Jamais il ne fond ses touches et ne noie ses contours à la façon des miniaturistes, ce qui donne à sa couleur beaucoup plus de caractère et d'expression qu'on n'est habitué à en trouver dans les œuvres de ce genre. — Le Récit, de M. Vetter, est une imitation très-gracieuse et très -fine des Petits Flamands; les tableaux
de M. Fauvelet sont agréables, mais ne valent pas, à beaucoup près, son Ciseleur, qui est au Luxembourg; ceux de M. Pezous sont, pour bien faire , un peu trop secs, et ceux de M. Fichel un peu trop mous.
Dans cette avalanche de tableaux de genre qui a fait irruption au Salon de 1857, il est impossible que nous n'ayons pas commis une foule d'omissions très-regrettables. Nous en demandons pardon collectivement à tous ceux qui se trouveront lésés, et nous répéterons à leur intention ce que nous disait un peintre de nos amis, au moment du classement : « C'est vraiment désespérant de voir que tant de gens aujourd'hui ont du talent.»