‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 114 sur 181 · I. — Architecture religieuse · texte numérisé non relu

I. — Architecture religieuse

DansTarchilecture religieuse, le nombre considérable d'édiûces construits ou commencés, églises ou couvents, est comme la manifestation concrète de la ferveur de piété du temps. L'objet de Fart est donc en rapports étroits avec l'observation historique. Du Breul est ici très précieux ; il suit quartier par quartier les travaux accomplis. De la « rue Neuve de Saint- Honoré à la Porte Saint- Antoine », et dans les quartiers de la rive droite, on a élevé le monastère des Jacobins réformés, les monastères des filles de l'Assomption, de la Conception,... le couvent desCapu-

VAOEOT, Palais, hôtels, châteaux de France, du xv* au xviii* *iècle, 1867, 4 vol. in-P (texte et planches). — Dalt, Motifs historiques d^ architecture du xvi* au xvm« siècle, 1869, 2 vol. in-r (texte et planches). — Pour Paris ea particulier, on consultera : de Champeaux, l'Art décoratif dans le vieux Paris (Gazette des beaux-arts, 1890, 1891, 1892, 1893).

Enfin on a nombre de recueils du temps qui donnent Taspect de Paris entre 1610 et 1660. 11 faut signaler surtout : Zeiler, Topographia Gallix, Francfort, 1655 et 1656, 2 vol. in-4(t. 1, Paris). — Israël Silvestre, Vues de France et ^Italie, Vues de Paris. Vues et perspectives de châteaux, paysages, monuments, 1664 et suiv. — Gabriel Pérelle, Nicolas et Adam Pérelle, Recueil de vues de monuments de Paris et des principales résidences royales, in-fo obi. (vers 1680). — Jean Marot, Recueil des plans, profils et élévations de plusieurs palais, chasteauT, églises.,, hostels, hastis dans Paris ou aux en»iron«... (1670), in-4. — Voir aussi : Le Muet (ouvrage cité cidessus). — Blondel, Architecture française, 1752-56, 4 vol. in-f«. 11 donne les vues et plans de beaucoup d'hôtels du xvii* siècle. — Inventaire de la collection Destailleur achetée par la Bibliothèque nationale, 1891, in-8. Cette colleclion de dessins sur Paris contient quelques vues du xvii® siècle; elle est beaucoup plus riche pour le xviii« et le commencement du xix*.

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cins, celui des religieuses dites Célestes; au total dix-huit couvents en trente ans; dans le faubourg Saint-Jacques, « les monastères de l'Oratoire, des Capucins, du Val-de-Grâce, des Feuillantines, des Religieuses de Port-Royal »,... sept couvents; dans le faubourg Saint-Germain des Prés, « renouvelé depuis vingt-six et tant d'années tant de monastères que de nouveaux bastiments », l'hôpital de la Charité, le couvent des Augustins réformés, le Noviciat des Jésuites, le couvent des filles de Saint- Joseph,.., en tout onze couvents. Et nous ne prenons là qu'une partie de la capitale, et laissons de côté, bien entendu, les maisons religieuses moins importantes *. Quant aux églises, on trouve depuis 1610 : Saint- Gervais, dont le portail date de 1616; Saint-Eustache terminé en 1642; Saint-Étienne du Mont, où Ton ne cesse pas de travailler; l'Oratoire, commencé par Métezeau, terminé par Le Mercier en 1630; la Visitation, édifiée par François Mansart de 1632 à 1634; Saint-Paul, 1627-1641; Sainte-Elisabeth, 1628-1646; l'église de la Sorbonne, construite par Le Mercier; celle du Val-de-Grâce; puis les églises seulement commencées : Saint-Jean-Saint-François, 1623 ; Saint- Jacques du Haut-Pas, 1630; Saint-Sulpice (par Gamard en 1646, par Le Vau en 1655) ; Saint-Roch (par Le Mercier en 1653); Saint-Louis en l'Ile '; Notre-

1. Voir DU Breul, Supplément. — Sauval, Antiquités de PaiHs, t. I, p. 649 et suiv.

2. Inventaire des richesses d^art de la France, Paris, monU' ments religieux, 1877-1888, 2 vol. in-4. — Inventaire général

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Dame des Victoires (Le Muet, 1656); Saint-Nicolas du Chardonnet (1656).

Mais jusqu'à quel point la pensée chrétienne allaitelle trouver son interprétation dans ces monuments, là est la question. Les artistes étaient évidemment gênés pour la résoudre par leurs théories, puisées dans l'antiquité. Il y avait ainsi non pas l'empreinto immédiate du sentiment sur Fœuvre, comme au moyen âge, mais un travail d'appropriation voulu et réfléchi. En outre, l'art italien de Michel-Ange, de Palladio ou de Vignole, qu'on cherchait à imiter, ou n'était lui-même qu'une imitation plus ou moins éloignée de l'antique, ou bien traduisait un catholicisme pompeux, mais superficiel. Enfin, on était en présence d'un nouveau style, auquel la puissance de ses tenants allait assurer le succès : le style jésuitique. En Italie, celui-ci arriva presque du premier coup à sa formule avec Vignole, et il répondait admirablement aux conceptions religieuses de l'ordre. Le propagateur français en fut ce Martellange, dont nous avons parlé (1569-1641) *; Coadjuteur temporel de la Société à partir de 1590, il alla à Rome, où il resta jusque vers 1604, se forma à l'école de Vignole, se pénétra des principes de l'architecturo. romaine du temps, et, de tout cela et de ses propres idées, forma un système composite. On peut faire

des œuvres d*avt appartenant à la ville de Paris. Édifices teligieux, 1878-1886, 4 vol. in-4.

1. Charvet, Etienne Martellange, 1874, in-8. — Bouchot, Etienne Martellange (Bibl. de VÉc. des Ch., 4886, p. 17 et suiv.).-

remonter à 1605 environ les débuts en France de cet art cosmopolite *.

Nos architectes furent donc fort souvent des imitateurs, et quelquefois l'imitation est flagrante chez eux. Pourtant malgré ces gênes intellectuelles et ces incertitudes, ils ne furent pas sans contact avec leur temps. Jls ne réussirent pas absolument à traduire aux yeux ce qu'il y avait d'intime dans les croyances, mais ils en exprimèrent avec quelque force la gravité, surtout si Ton n'oublie pas que la religion de cette époque conserve toujours quelque chose d'aristocratique. Rien ici de l'ignorance des humbles et des déshérités. Mais une église du temps de Richelieu ne ressemble ni à un monument du xvi® siècle, ni même à un monument du xviii®, et on n'y entre pas sans se sentir en communion d'esprit avec l'âme du temps, dès qu'on a su la pénétrer.

On écartera de toute discussion des œuvres telles que le portail Saint-Gervais, construction doublement factice, car Salomon de Brosse l'a apposée à une église avec laquelle elle ne fait pas corps ; il y a purement et simplement transporté de prétendus ordres antiques superposés.

Mais il faut s'attaquer à l'église Saint-Paul, sous peine d'esquiver les vrais problèmes; elle fut commencée en 1627 et inaugurée en 1641. Richelieu fit les frais du portail et officia à la première messe dite

i. Voir ci-dessus, p. 54.

dans Téglise, en présence du roi, de la reine et de la Cour. Ainsi le monument avait un caractère presque officiel ; pourtant il avait été édifié par les soins de la Compagnie de Jésus et sous sa direction ; un de ses membres, le P. Derand, donna le plan et conduisit les travaux, mais il eut pour collaborateur, ou plutôt pour surveillant, Etienne Martellange. Le Général et le Conseil supérieur de Tordre recevaient les dessins des deux artistes, leurs critiques réciproques, et prononçaient en dernier appel. Sans même se placer au point de vue exclusif de l'esthétique et de la théorie architecturale, on n'aura pas de peine à voir les défauts de ce monument. Le portail n'est guère qu'un placage et, pris en luimême, il manque de signification; la coupole est lourde; l'ensemble est sec et froid. Malgré tout, l'œuvre ne manque pas de valeur et n'est pas à dédaigner dans toutes ses parties : il y a dans certains détails d'ornementation ^ le genre d'imagination plutôt forte et puissante, marque de l'époque de Louis Xlll. Ne craignons pas d'aller plus loin et de reconnaître que l'intérieur de l'édifice laisse une impression religieuse d'un certain genre. N'y cherchons pas h vrai dire celle qu'on éprouve en entrant dans une église romane ou gothique. Mais la grandeur et l'élévation du vaisseau, la pompe un peu monotone de la composition générale, le travail de

!. n faut recommander tout spécialement l'examen des boiseries qui sont fort belles.

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la pierre, où la recherche ornementale s'unit à la nudité dans les lignes générales, tout s'accorde avec certaines manifestations à la fois théâtrales et sincères de la piété de l'époque.

Le Val-de-Grâce tient une place considérable dans l'architecture du temps *. La reine Anne d'Autriche s'intéressait beaucoup aux religieuses de l'ordre du Val-de-Grâce de Notre-Dame de la Crèche. En 1624 elle transporta leur couvent sur l'emplacement actuel et posa la première pierre du bâtiment. Mais les travaux, au moins pour l'église, ne commencèrent vraiment qu'en 1645. Cette reprise eut pour cause éloignée la naissance de Louis XIV, comme l'indique une belle médaille frappée sans doute à l'occasion des fouilles*, et aussi le vocable de l'église : Jesu Nascenii Virginique Matri, Quatre architectes furent occupés successivement à l'œuvre : Mansart en donna les plans, mais ne mena l'édifice que jusqu'à 9 pieds environ au-dessus du sol; Le Mercier lui succéda jusqu'en 1654, sans rien changer d'ailleurs aux conceptions de son prédécesseur; après lui vint Le Muet, enfin Le Duc. D'après Ruprich Robert, ce serait de ce dernier et de Mansart que le monument porterait surtout la marque. A la décoration intérieure et exté-

1. Sur le Val-de-Grâce, consulter Ruprich Robert, l'Église et le Monastère du Val-de-Grâce (1645-1665), 1875, in-4.

2. On y lit : « Ob gratiam diu desiderati régis et sccundi partus Quinto Kalend. septemb. 1638 »; mais elle est postérieure à 1643, car elle porte : « Anna... re (gnum) r (egens)... mater Ludovici XIV Dei gratia Francie et Navarre Régis christianissimi ».

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rieure furent employés les artistes les plus renommés, François et Michel Anguier pour la sculpture, Philippe de Ghampaigne pour la peinture, etc.

L'architecte à qui Ton s'était adressé en premier lieu eut évidemment un rang à part dans son temps. En 1632, il avait construit Téglise de la Visitation (rue Saint-Antoine); en 1635, le château de Blois pour Gaston d'Orléans; en 1642, le château de Maisons, plus tard celui de Bercy*. Les jalousies qu'il avait suscitées, les susceptibilités de son caractère ombrageux, les entreprises peut-être inconsidérées auxquelles il se livrait expliquent pourquoi il fut à un certain moment remplacé *. D'après ce que nous savons de lui et ce que nous connaissons de ses œuvres, Mansart était imbu des doctrines classiques. Il s'inspirait en grande partie de l'antiquité et de l'Italie. Le fronton, la colonne ou le pilastre, et surtout la coupole, l'inévitable coupole, voilà ses grands moyens d'action. Il appliqua quel-

1. En dehors des monuments cités dans ce chapitre, Mansart a construit en tout ou en partie Thôtel Conti, Thôtel de la Vrillière, le château du Fresne, les églises des Feuillants et des dames Sainte-Marie à Chaillot.

2. Une estampe satirique (Bibl. Nat.^ Cab, des Estampes^ Q. b. 40) exprime sous une forme plus que vive les reproches qu'on adressait à Mansart. Elle porte pour titre « Mansarade ou portrait de l'architecte partisan, fidel avertissement à ceux qui font bastir pour se préserver de ses grivelles et de ses ruines ». On y lit : a Cet architecte... ne sçaurait achever un bastiment sans en abattre plus de la moitié.... N'avait-il pas jeté des fondements si faibles au Val -de-Grâce qu'on en donna la conduite à Le Mercier? » On lui reproche aussi de s'entendre avec les entrepreneurs « pour voler », ou de gagner sur eux.

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ques-unes de ces idées au Val-de-Gràce. Pour juger ce qu'elles valaient, il faut se rendre exactement compte de ce qu'était le monument à construire. Dans la pensée de la reine Anne, l'église était surtout le complément du monastère, destiné à recevoir à la fois des religieuses et des femmes de la société. La Reine, la première, s'y réservait un appartement particulier. Ainsi l'édifice pris dans son entier a un caractère semi-religieux, semi-mondain. Dès lors, il semble que l'artiste ait réalisé assez bien des conditions diverses. L'église elle-même, où domine la recherche exclusive de ce que les architectes du temps considéraient comme le style, offre l'expression d'un culte un peu solennel et convenu. Au premier abord, on adhérerait au jugement formulé par Ruprich Robert : « L'idée ne put venir un instant (à la reine Anne) qu'il y avait entre sa pensée et les moyens d'exécution une certaine contradiction esthétique. Avec des éléments d'architecture antique, on éleva donc, suivant les données contemporaines, un vaste édifice à l'unique dieu des chrétiens. »

Cela est très exact, mais il faut ajouter aussi que le chrislianisme de la reine et de ses contemporains n'était plus celui du moyen âge et n'était pas le nôtre. Et d'ailleurs, l'église n'est pas seule; le monastère traduit peut-être mieux la pensée véritable de l'époque, précisément parce que les architectes ne se préoccupaient pas d'y réaliser une œuvre artistique et s'abandonnaient simplement à leurs instincts et aux sentiments du temps. Ces

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vastes cours, ces bâtiments, graves dans leur monotonie, la régularité froide de Tarchitecture, tout devient le symbole de la pensée qui poussait tant de femmes distinguées et pieuses à se réfu^^ier dans la contemplation et la méditation. JSe jugeons donc pas trop les choses avec nos habitudes d'esprit et avec des classifications trop arrêtées. Le Val-de-Gràce est-il une église, un couvent? Gonstitue-t-il un compromis entre lart purement laïque et Tart purement ecclésiastique? C'est précisément dans ces doubles caractères que se trouvent et son caractère et une note de l'histoire du temps. Il en va un peu de même de la Sorbonne, où l'ensemble des bâtiments bien plus que l'église a une physionomie saisissante et inoubliable. Partout se révèle la pénétration réciproque de l'esprit religieux et de l'esprit séculier.

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