‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 119 sur 181 · Jules Cousin, VHôtel de Beauvais, 1864, in^S · texte numérisé non relu

Jules Cousin, VHôtel de Beauvais, 1864, in^S

Celui qui avait été livré à Le Paultre s'étend très irrégulièrement et sur une surface étroite entre la rue François-Miron et la rue de Jou3^ D'autre part, Mme de Beauvais, femme de chambre d'Anne d'Autriche, voulait avoir une habitation qui fit quelque figure et qui fût en même temps de quelque rapport. L'architecte bâlit sur la rue une maison à étages, mais il ne renonça pas à la cour intérieure; il la fit semi-circulaire, l'orna d'une colonnade à la façon antique, et compensa l'étroitesse de l'entrée, en développant des deux côtés un superbe escalier. Si l'on a peut-être trop vanté les mérites de la décoration, lourde, massive, en disproportion avec l'édifice, il faut pourtant reconnaître à Le Paultre une certaine originalité de conception.

Mais la société riche ou aristocratique ne passait point toute l'année à Paris. Bien des raisons l'attiraient à la campagne, en dehors même du goût qu'elle conservait pour elle, de la vie aisée qu'elle y trouvait, du plaisir de la chasse qu'elle appréciait tant. Les grands seigneurs ne pouvaient laisser entièrement à leurs intendants l'administration de leurs domaines ; ils devaient entretenir des rapports avec leurs tenanciers, leurs vassaux. Ils se sentaient dans leurs terres plus libres, plus puissants, ils y retrouvaient les traditions de l'indépendance féodale. Seulement les châteaux forts, sombres et incommodes, leur semblaient déplaisants. D'ailleurs, Richelieu, en 1626, avait ordonné de les détruire^ et ne permettait plus d'en bâtir. Quelques représen-

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tants des grandes familles avaient bien élevé, au XVI® siècle, des châteaux dans le style de la Renaissance et ils les conservèrent, en les modifiant plus ou moins. Mais les nobles de moindre fortune en étaient restés au manoir du moyen âge, qui s'écroulait ou qu'on démantelait. Cependant, plus encore que par eux, le château du xvii® siècle a été élevé par des hommes nouveaux et particulièrement par des financiers, des parlementaires ou des membres du gouvernement *. On trouvait à cela un avantage très prisé, étant donnée la constitution sociale du temps. A la terre était presque toujours joint un titre seigneurial; en achetant Tune on avait Tautre. C'est ainsi que M. de Longueil devint marquis de Maisons. Cela se rencontre à chaque instant dans les mémoires et dans les généalogies. Plus tard, Colbert constituera par achat, pour un de ses fils, le marquisat de Seignelay, Louvois, celui de Barbezieux, etc. Les financiers enrichis, les parlementaires, tous sentaient instinctivement qu*il fallait relever leur titre par la magnificence extérieure. Avec la terre il fallait le château. Il le fallait splendide pour répondre au nom dont on se revêtait et en augmenter le prestige. Sauf exception, on bâtissait dans les environs de Paris, où Ton se trouvait sans cesse attiré ou retenu par ses occupations et ses fonctions.

Là, les architectes avaient à eux l'espace; on ne leur demandait que de faire grand et beau. Ils s'y

i. Dans ses Historiettes, Tallemant des Réaux ne parle guère d^un personnage sans dire qu'il se fit bâtir un château»

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essayèrent. Et tout d'abord, ils conçurent l'ensemble d'une façon "Synthétique, de manière à en combiner toutes les parties vers un effet général; en outre, ils ramenèrent tout à Tidée dominante du temps : Tordonnance. Ils avaient à mettre en œuvre trois éléments : le terrain, les dépendances, le château proprement dit. Ils arrangèrent le terrain comme le reste. Ils en laissèrent une portion à la nature, en conservant les bois, dont ils sentaient la beauté, mais ils les approprièrent à leur esthétique, en y ouvrant les grandes allées droites. Dans le voisinage de l'habitation, le sol prit presque un aspect architectural; il fut découpé en parterres géométriques, ornés de fleurs aux couleurs savamment combinées, ou d'arbustes taillés prenant toutes les formes, excepté celle de la nature. Ils aimèrent plus encore à user des ressources que leur offrait la sculpture ; ils ornèrent de statues les parterres, les avenues, les carrefours ; ils répandirent partout les eaux, mais sans les laisser à elles-mêmes, en en tirant au contraire de véritables motifs architecturaux. De là, les canaux contenus dans des bordures de pierre, aussi rigides dans leur direction que les avenues. De là, les bassins, les fontaines, les vasques, les jets d'eau, variés à l'infini, mais toujours disposés de façon à ne pas rompre l'équilibre des lignes et à compléter la perspective générale, dont le château proprement dit est le point dominant.

Ils trouvaient le modèle de cet « art des jardins » dans les jardins de la Renaissance et dans les parcs

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italiens. Toute l'Europe à la même époque appliquait les mêmes principes *; ils les modifièrent à la mesure exacte de leurs théories, en se les appropriant; parla ils se montrèrent en partie créateurs.

Les dépendances du château furent, comme les jardins, rattachées à la conception d'ensemble. Une et quelquefois deux grandes cours précédaient la demeure principale ; à l'entrée s'élevait une construction puissante où s'ouvrait la porte. Les bâtiments de service, communs, écuries, étaient généralement placés des deux côtés de la cour; le peu d'élévation de ces bâtiments et la simplicité de leur décoration servaient à faire ressortir davantage la grandeur et la splendeur du château, dont ils formaient le cadre.

Enfin le château lui-même : il était souvent entouré de fossés, qui offraient l'avantage de mieux risoler pour l'œil et de rappeler les temps où la demeure était une place forte et un poste militaire. Il formait généralement une masse quadrangulaire, dont l'uniformité n'était rompue dans son plan que par la saillie plus ou moins prononcée des extrémités, dans son élévation que par les arêtes des toits d'ardoises, coupés de cheminées et de mansardes. Le dessin était sévère ; on y trouvait, plus encore que dans les maisons de ville, la régularité;

1. C'est une erreur de croire que l'idée de ne pas laisser la nature à elle-même date de Louis XIV et soit essentiellement française. On la retrouve partout, bien avant le xvii* siècle. Les Allemands, les Flamands pratiquaient avant nous le système dit français.

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on y trouvait aussi les colonnes, pilastres, frontons, quelquefois le dôme, puisqu'il était dit qu'il se rencontrerait partout. A Tintérieur, même somptuosité que dans les hôtels, avec quelque chose de plus ample et de plus vaste : les salons pouvaient être immenses, ils occupaient parfois deux étages en hauteur; les dégagements étaient presque aussi nombreux et aussi larges que les pièces ; l'escalier principal se développait sans entraves. La décoralion n'était pas moins riche et elle reposait sur les principes que nous avons déjà indiqués : l'emploi de la sculpture et de la peinture pour orner les murs et les plafonds.

Telle était l'œuvre : il faut la voir dans sa totalité pour la juger, puisqu'elle se tient si étroitement dans toutes ses parties. C'est pourquoi on a à se défier de l'impression première, lorsqu'on n'a plus devant soi que l'édifice principal, sans son entourage. Quand le jardin anglais a remplacé les parterres, quand les avenues rectilignes, les terrasses de pierre, les statues, les bassins ont disparu, il y a certainement inharmonie entre l'édifice qui subsiste et le milieu. Or cela s'est produit presque partout. Heureusement les graveurs du xvu® siècle ont représenté ces châteaux tels qu'ils existaient dans leur ensemble; contemporains des architectes qui les élevèrent, ils les ont interprétés exactement dans leur style. Dès qu'on a ces planches sous les yeux, on a le sentiment d'une vaste unité réalisée. Les œuvres restent froides, mais elles redeviennent imposantes.

Des observations de ce genre s'appliqueraient au château de Richelieu plus qu'à tout autre. Le ministre de Louis XIII, qui avait acquis, on le sait, une immense fortune, aima^ingulièrement à bâtir, et il porta là comme ailleurs le goût du grand. Dans son Palais de Paris, à la Sorbonne, au château de Rueil*, il réalisa en partie les conceptions de magnificence un peu grave, qui portent si bien la marque de son génie. Il voulut faire plus et laisser à la postérité un monument unique. Le petit village et le domaine de Richelieu, où il était né et d'où il prit son nom, étaient demeurés humbles et pauvres. Il entreprit de les relever et d'en mettre la splendeur en rapport avec sa prodigieuse destinée. Il résolut d'y construire d'un seul coup une ville entière, dont le château devait être comme le couronnement. Il appela à exécuter cette œuvre Jacques Le Mercier, son architecte préféré. Le Mercier a été plus favorisé dans sa fortune que dans sa gloire. On retrouve son nom dans presque toutes les constructions de cette première moitié du siècle, mais presque toujours on ne retrouve guère que son nom. Au Louvre, au Valde-Grâce, il n'eut qu'à continuer, ou peu s'en faut, la pensée de ses devanciers. Ailleurs, au Palais- Royal, l'édifice qu'il a élevé est totalement dénaturé par des constructions postérieures; à Versailles, il est comme étouffé sous l'étreinte des édifices cons-

1. n ne reste rien du château et du parc de Rueil. Consulter Israël Silvestre et Pérelle, Vues des jets d^eau^ arcs de triomphe,,, du château de Hueil,

truits pour Louis XIV. Bien plus, on s'habitue tellement à donner à ce roi tout l'œuvre de son siècle qu'il a fallu la critique de nos jours pour restituer à Louis XIII et à Le Mercier les pavillons de la cour de Marbre et quelques parties voisines *.

Et même, malgré le travail de Dussieux *, il reste encore quelques incertitudes relativement au Versailles d'avant 1661. On admet facilement que Saint- Simon a forcé la note en parlant d'un simple rendez-vous de chasse construit pour Louis XIII, mais on n'a pas encore fixé très exactement la date de la construction, on ne la suit pas dans sa marche et son développement progressif. Les Mémoires du temps parlent fort peu de Versailles. Saint-Germain, Fontainebleau, le Louvre, voilà de 1610 k 1661 les grandes demeures royales. Versailles, où le roi allait déjà en 1630-1631, était surtout considéré comme un lieu de repos; la cour ne s'y trouvait jamais tout entière, les séjours du monarque n'y duraient point. Ainsi, on serait presque tenté de mettre en doute l'existence d'un château de quelque importance avant Louis XIV, si l'on n'avait certains renseignements positifs et quelques documents figurés. Le premier, à ma connaissance, se trouve dans le plan de Gomboust (1652) ^. A droite et à gauche

1. Le Mercier est en 1607 à Rome, revient vers 1613 à Paris. En dehors des monuments que nous avons indiqués de lui, il a travaillé à l'Hôtel Bouillon, au château de Chilly, à Fontainebleau (escalier du Cheva4-Blanc), etc.

2. Dussieux, le Château de Versailles,'!'' édit. 1889, 2 vol. in-8.

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