‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 128 sur 181 · Henry Jouin, le Peintre Le Brun, 1891, in · texte numérisé non relu

Henry Jouin, le Peintre Le Brun, 1891, in

Titien comme Raphaël, Bien eateqdu, il n'avait pas négligé Tantiquité, Avant de partir pour Rome (et Ton reconnaîtra là son esprit méthodique en tout) « il se prescrivait des heures pour lire avec attention rhistoire sacrée, la profane, la poétique ». En Italie, il s'attacha à Tarchéologie : costumes, armes et exercices de guerre, types d'architecture. Habitué 4e bonne heure h tout réduire en formules, il voulut avoir une teinture des idées philosophiques sur les (( mouvements do Tâme » et la façon de les exprimer, et il s'était adressé pour les mieux péné» trer aux « savants qui pouvaient lui en donner des lumières », ou aux « ouvrages les plus célèbres de la peinture et de la sculpture ». Toujours Thomme plus préoccupé d'agir que de penser, qui §e donne une moyenne d'opinions toutes faites qu'il mettra en œuvre.

Personne peut-être n'avait vu plus da choses et fréquenté plus de gens que ce jeune artiste, qui avait approché Louis XIII et Richelieu, avant de connaître Fouquet, Colbert et Louis XIV; personne n'était plus apte à tirer parti de ce qu'il avait vu. Son œuvre se marque dès le premier jour de presque tous les traits qui la caractériseront daqs son ensemble.

Dans les tableaux d'église, il n'apporte ni une impression sincère, ni une conviction forte *. Un

1. Voir particulièrement : n" 494 {Sommeil de l'Enfant Jésus., i65S); 496 (Martyre de saint Etienne^ may de d65i)/

mysticisme semi-dévot, semi-fleuri, de Tain pleur dans la composition, un emploi habile du style italo-classique, voilà qui explique son succès.

Nous avons au Louvre de nombreux spécimens du Le Brun d'avant 1660. Mais si Ton veut avoir ridée tout à fait exacte de la façon particulière à Tartiste de concevoir Tart religieux, il faut regarder le Christ servi dans le désert par les anges (497) et surtout le Crucifix aux anges (501). Ce dernier tableau a son histoire, qui ajoute singulièrement à sa signification. 11 parait que la reine Anne d'Autriche, « s'appliquant un soir à une dévote méditation », crut voir dans une espèce d'extase un Christ supplicié, mais entouré d'anges qui le venaient adorer. Ces visions, assez fréquentes dans la vie des dames de ce temps, empruntaient évidemment quelque chose au style dévotieux, fleuri, de certains prédicateurs. Il devait aussi y entrer quelques traits de cette littérature sacrée, où se mêlait étrangement le mauvais goût religieux et poétique. Godeau parlait d'un ange dont

La chevelure ondoyé au gré d'un doux zéphyr;

Corras, de Chérubins,

Pareils à l'arc-en-ciel, dont les vives couleurs Effacent la richesse et la pompe des fleurs.

Pour d'autres,

... Le vivant coral de deux lèvres vermeilles

Laisse voir deux beaux rangs de perles non pareilles;

ils ont une robe à fond d'or, une ceinture faite d*escarboucles *.

Ai-je besoin après cela de décrire ces tableaux de Le Brun? On y voit des Christs pareils à ceux qui décoraient les autels des jésuites, des anges « aux cheveux annelés », des tuniques blanches « du blanc de là nue », des « écharpes volantes d'un jaune doré », des ceintures « d'un pourpre ardent et vif », des teints où éclate « Tincarnat de l'aurore », des yeux « d'un azur pris au ciel ». Mais où est la Passion du Sauveur?

Même façon de traiter le paganisme. La Chasse de Méléagre (514), la Mort de Méléagre (5ië) appartiennent à Ovide et annoncent déjà du Moustier. Ou •plutôt, on retrouverait aussi dans la littérature du temps les types de ces nymphes et de ces héros ; ce teint « plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur de la jeunesse même, étant mêlé de certaines clartés qui semblaient accorder les feux avec les fleurs »; le riche ornement des beaux cheveux... tressés et coordonnés... avec plus de grâce que d'artifice... »; et comme Le Brun, en même temps qu'il représente la moyenne de son époque, annonce celle qui va venir, Fénelon plus tard semblera presque traduire la Chasse de Méléagre dans l'épisode d'Antiope et Télémaque *.

Aussi ne nous étonnons pas que Le Brun ait, du

4. Voir Delaportb, le Merveilleux^ p. 247-253. 2. Télémaque ^ chant XXIII.

premier coup, donné toute sa mesure et dépassé t-ous ses rivaux dans la peinture décorative. Sn 1649, il commença la galerie de Thôtel Lambert ^ Cette galerie formait une pièce assez longue. Le Brun en combina heureusement la disposition, il coupa Tuniformité de la voûte par des cadres, il distribua ^es grisailles entre les différents compartiments, pour varier les aspects et rehausser la peinture, il ^e servit des ressources qu'offrait remploi du bronze doré et ciselé, de la sculpture et des stucs. Yan Opstal fut chargé, sous sa direction évidemment, de Tceuvre de la statuaire. Le sujet choisi était V « Apothéose ou déification d'Hercule ». Il n'avait pas 1q mérite de la nouveauté, mais il offrait l'avantage de sa prêter à des effets variés, où pouvaient se oombiaer l'éclat, la force, la grâce.

Le Brun avait plus d'aptitude que personne da son temps à représenter cette mythologie superfli cielle, mais brillante, qui résumait alors une partie de l'antiquité. Sa main, qui n'appuyait pas asse? sur les choses pour leur donner l'accent, rachetait, dans ces vastes cadres, ce que le dessin avait d'approximatif par ce qu'il avait de souple, Il a été de mode pendant longtemps d'opposer Le Sueur à Le Brun, de montrer, à l'hôtel Lambert même, le premier accomplissant sans bruit et humblement le cycle incomparable de ses Mmes^ de la légende de V Amour, pendant que le second étalait avec faste la

i. Voir GuiLLET DE Sjiixt-Geoboes, t. I, p. 14.

splendeur vide de ses Travaux d'Hercule, Nous ne savons trop comment les choses se sont passées *, mais, nous aurons le courage de le dire, la Galerie d'Hercule a une autre puissance, une autre ampleur, une autre énergie de vie que TAssemblée des Dieux ou le Phaéton *.

Fouquet faisait donc preuve de goût, avant Louis XIV et Colbert, lorsqu'il donnait à Tartistè la surintendance de tous les travaux de peinture et de sculpture à Vaux et à Saint-Mandé. Le Brun, qui aimait à faire grand, se trouva là dans son élément. Il peignit plusieurs plafonds : le Sommeil, le Secret, « avec tous ses hiéroglyphes », les Neuf Muses. Mais surtout, il s'employait à diriger la partie iartistique des fêtes données par le ministre. Là plus encore qu'ailleurs, il excellait. 11 avait l'entrain et Tàpropos, la vivacité à improviser. 11 tenait un peu de l'homme de théâtre, il aimait la mise en scène. « Une fois, sur la fin d'un magnifique souper,... on vit paraître tout à coup en l'air la représentation d'une lune, qui jetait une lumière si éclatante à mesure qu'elle montait, que le roi et toute la cour

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