‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 16 sur 181 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il est en général assez difficile de discerner par quelles voies et jusqu'à quel degré les mœurs, les idées et les sentiments exercent une action sur la littérature ou les arts. On se trouve en effet en présence d'éléments si complexes qu'il paraît impossible de les saisir tous et surtout d'en apprécier avec sûreté la valeur relative. On risque ainsi de substituer une opinion conçue a priori à la constatation des faits. Cependant, s'il est une époque où ce travail d'analyse ait quelque chance d'être conduit avec méthode et de donner des résultats à peu près satisfaisants, c'est bien la première moitié du XVII® siècle.

On a affaire à un temps où tout est organisé, et on y rencontre en outre des moyens assez étendus d'information. Les jurisconsultes, gens chez qui le sens exact de la terminologie juridique s'allie à

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une grande intelligence, pratique, permettent de reconstituer en fait comme eu droit les différentes classes de la population '. On arrive ainsi à définir assez bien ce terme ordinairement vague : la société; il suffit de procéder d*abord par élimination. Laboureurs, possesseurs de petits offices, artisans faisant œuvre de leurs doigts, menus marchands, voilà des catégories à écarter, quand il s'agît de chercher d*où peut venir l'opinion. On exclut ainsi l'immense majorité de la nation.

Au-dessus se présentent deux groupes assez restreints en nombre et définis dans leur composition : la haute société et la classe commerçante ou industrielle. La première est avant tout aristocra^ tique; elle a ses deux éléments principaux dans la noblesse et le clergé, ordres dont les limites se marquent par des privilèges positifs. Cependant la noblesse de race se prolonge vers la bourgeoisie par la noblesse de robe ou de charge, et la bourgeoisie elle-même forme un corps constitué. Ne devient pas bourgeois quiconque en prend le titre ou veut se glisser dans le monde. Il y a certaines conditions à remplir, mais aussi le droit de bourgeoisie confère des prérogatives précises : à Paris, l'exemption de la taille, des corvées, la qualification de noble homme, les armoiries. Loyseau parle encore d'une autre catégorie d'hommes dont il fait un ordre véritable : les lettrés, gradués des Uni-

1. Voir particulièrement Loyseau, Traité des ordres, 1636, in-f».

versités, docteurs en Sorbonne ou autres. Voilà ce qu'on peut appeler la société, à Paris surtout, c'està-dire au point qui va devenir de plus en plus le centre du mouvement intellectuel. Il existe en somme entre les différentes parties de ce monde trois espèces de lien : la naissance ou la position sociale, la fortune, l'instruction. Celle-ci même prend une importance considérable. Le collège rapprochait au début de la vie des roturiers, des gentilshommes, même des princes. Les thèses en Sorbonne eurent parfois pour auteurs et pour spectateurs des Condé, des Richelieu, des Retz. C'est donc un fait à signaler que cette communauté de culture puisée aux mêmes sources : la connaissance du latin, c'est-à-dire de l'antiquité classique.

Ce monde se détermine d'autant mieux que, déjà délimité juridiquement, il a tendance à se grouper, à constituer des espèces de cercles, plus ou moins fermés. L'histoire de l'hôtel de Rambouillet est trop connue pour qu'on ait besoin d'y insister. Il sera permis cependant de faire observer qu'on retrouve parmi ses hôtes, ses habitués, ses relations, cette variété de composition dont nous parlions pour la société tout entière : à côté du marquis et de la marquise de Rambouillet, du marquis de Pisani, du duc de Montausier, la bonne bourgeoisie parisienne de quelques-uns des Ârnauld; puis des abbés devenus évêques comme Godeau, des lettrés comme Conrartj Chapelain, Voiture; dans un horizon un peu moins immédiat, Mme Comuelj

Mlle Legendre, etc. On a la même impression de variété et en même temps de rapprochement social ou mondain, en parcourant les Historiettes de Tallemant des Réaux et en y relevant la liste des gens dont il parle.

La classe commerçante et industrielle se distingue aussi facilement de Taristocratie que des masses inférieures. Elle a, elle aussi, sa constitution et plus encore ses cadres : les corporations. Il s'agit ici de ces marchands aisés : les merciers, les drapiers, les orfèvres, etc., qui composaient le haut négoce. Par eux-mêmes, ils comptaient peut-être pour peu de chose ; mais ce que l'individu n'était pas, la corporation Tétait. On sait qu'elle unissait ses membres par des liens matériels, moraux, religieux, très étroits. Évidemment il se formait entre les corporations une sorte de communauté d'esprit et de sentiments. Enfin leurs membres se trouvaient en rapports de famille, d'affaires ou de voisinage avec les bourgeois de modeste fortune, pendant que les bourgeois plus aisés tendaient à se rapprocher de la haute société. Nous verrons comment et jusqu'à quel point l'art entra quelquefois en contact avec ce monde parisien plus humble, et s'il y prit quelquesunes de ses inspirations.

A dessein, nous n'avons encore parlé ni du gouvernement ni de la cour; on doit pourtant leur donner une place, mais à part. Nous serions mal venu à exposer ici les transformations qui s'accomplirent au XVII'' siècle dans l'organisation gouverne-

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mentale. Elles visèrent, on le sait, à développer partout le système administratif et à étendre son action. Pour ne prendre qu'un exemple dans les faits qui nous intéressent en ce moment, la surintendance des beaux-arts, dont on trouve déjà le nom sous François P% exerça de plus en plus sur Tart un pouvoir de direction. Pourtant les hommes dominent encore les institutions, et Ton ne peut voir dans le surintendant qu'un instrument, quand le premier ministère se trouvait aux mains d'un personnage tel que Richelieu, qui porta son incroyable activité vers la littérature et les arts comme vers la politique. En réalité il agissait là, moins comme chef du gouvernement qu'en vertu de son goût personnel pour toutes les choses de l'esprit, et il ne faut le prendre que comme l'un des représentants les plus éclatants de la société du temps. C'est encore elle qui parait en lui.

Il y a plus à dire de la cour. Bien qu'elle attire à elle quelques-uns des éléments que nous avons étudiés, elle ne les prend pas tous. En revanche beaucoup de nobles qui vivent en dehors du monde parisien la fréquentent ou même en forment le fond : gentilshommes de province qui viennent y chercher la fortune ou le plaisir, étrangers de marque, envoyés des souverains. Si Louis XIII compte peu dans ce milieu, où il apporte des dispositions d'àme en désaccord avec celles de son entourage, Marie de Médicis, Anne d'Autriche, à certains moments Gaston d'Orléans et ceux qui se

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groupaient autour d'eux y donnaient le ton et y faisaient la mode. Malgré tout, la cour ne pouvait être ce qu'elle devint sous Louis XIV. Elle n'avait pas encore son organisation définitive, elle manquait d'homogénéité dans sa composition, elle ne recevait pas une impulsion unique, enfin elle avait son centre à Paris et, par suite, participait toujours, quoi qu'elle en eût, de la vie de la grande cité. Elle ne résume donc pas, comme plus lard, toute la pensée du temps, loin de là : pourtant elle en exprime une partie

Un pareil état social devait avoir des conséquences dans l'ordre des choses littéraires et artistiques. Sans nier l'influence d'un homme de génie, ou seulement de talent et de conviction, quand il s'agit de créer des courants d'idées, de formuler des théoriçs, on reconnaîtra que, dans la première moitié du siècle, l'individu s'efiTaçait davantage devant le groupe. Société, corporations, cour, voilà en quelque sorte les vraies unités de force et d'action. Il devait ainsi se former une pensée composée de moyennes, régularisée, disciplinée, et qui avait en même temps plus de facilité à s'imposer. L'opinion possédait d'autant plus de puissance que l'artiste, au lieu de goûts livrés au hasard des tendances intellectuelles de chacun, avait à satisfaire des goûts communs. Tout cela n'empêchait pas qu'il y eût des artistes originaux, mais dirigeait leur originalité dans un certain sens. Cela n'empêchait pas non plus qu'il y eût un public, mais faisait que ce

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public représentait à son tour Tensemble des groupes et non pas une foule inconsistante.

Il s'agit maintenant de chercher quelles furent les tendances intellectuelles et morales de la nation française et, sans en méconnaître la complexité, d'examiner s'il y en eut qui dominèrent.

La petite bourgeoisie et les corporations industrielles ne doivent pas être absolument négligées. Les hommes qui les composaient n'avaient reçu une culture ni étendue, ni profonde, ils se trouvaient en dehors du courant classique. Leur intelligence prenait par là moins de portée, mais gardait plus dlntimité, plus d'attachement à certaines traditions, plus de marques du tempérament national. En religion particulièrement, leur foi se composait de croyances plus humbles, ils n'y mêlaient ni les hautes conceptions philosophiques, ni les imaginations un peu profanes de la Renaissance. Ils ne firent point passer directement dans la peinture, la sculpture ou l'architecture, ces idées ou ces sentiments, précisément parce qu'ils ne les concevaient point en formules arrêtées ou théoriques. Ainsi les corporations, telles que celle des orfèvres, qui avaient l'usage d'offrir chaque année à une église un tableau, s'adressèrent aussi bien aux Bourdon et aux Le Brun, qu'aux Le Sueur. Mais, malgré tout, leur esprit a bien subsisté chez certains artistes et il se transmettait, moins par des commandes proprement dites que par le contact incessant, par une sorte de diffusion de sentiments. Nous verrons des

hommes comme Le Sueur, comme les Le Nain, comme quelques autres plus obscurs, demeurer dans ce milieu bourgeois, où ils respiraient vraiment une atmosphère morale particulière.

La cour n'offrait pas encore le modèle de distinction, de politesse délicate et aussi de régularité matérielle qu'elle devait présenter sous Louis XIV. Le raffinement italien, le sérieux espagnol, la vivacité française s'y mêlaient sans s'y fondre. Les mœurs y tenaient souvent de la débauche plus que de la galanterie; on sentait je ne sais quels restes de brutalité sous l'effort de courtoisie. La gravité du roi et de son ministre ne parvenait pas à s'imposer à leur entourage et, en tout cas, sous Anne d'Autriche etMazarin, il resta peu de cette influence. Des mémoires tels que ceux d« Nicolas Goulas montrent quel esprit de futilité, de sensualité, même d'immoralité, animait les jeunes hommes qui se pressaient autour de Gaston d'Orléans. A lire Retz, La Rochefoucauld, on ressent la même impression. Les femmes n'échappaient point à la contagion ; traitées sans scrupules, souvent trahies malgré les promesses ou les serments, elles s'abandonnaient à leur tour à leurs passions ou à leurs caprices. Les goûts manquaient donc de sérieux; le fastueux, le brillant plaisaient avant tout. Pourtant, à tout cela il se mêlait, résultant d'une certaine éducation, du sentiment inné de ce qu'on devait à sa race et à son honneur, du contact avec quelques hommes de valeur et quelques femmes vertueuses, un certain

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vernis d'élégance ou de convenance extérieure, qui recouvrait les passions ou les vices. La cour était ainsi apte à aimer les arts, surtout comme un ornement du luxe; elle pouvait même apprécier en eux Tordonnance, la noblesse, la dignité, mais elle devait y goûter surtout la facilité, Téclat, la pompe, pourvu qu'elle ne fut pas trop solennelle. Au contraire, elle ne se plairait que par une sorte de contention d'esprit à la gravité, à l'austérité, à l'expression des sentiments naïfs ou à la représentation de la vie dans son intimité ou son humilité. Le classique ne pouvait guère être accepté par elle que sous ses formes inférieures, mythologique ou allégorique. Elle était prête à recevoir surtout un art décoratif, s'il se présentait avec le prestige de théories consacrées par la renommée. On voit que toutes les affinités amenaient ainsi les courtisans vers les artistes italiens contemporains ou leurs imitateurs français. Il reste à connaître ce que pensait la société en dehors de la cour. Ne croyons pas, malgré Cousin, qu'elle ait été parfaite. Le tableau qu'il en a trace est apologétique à l'excès, et il faut réagir par la lecture de Tallemant des Réaux, même de Bussy- Rabutin, un peu postérieur. En réalité (et comment s'en étonnerait-on?), elle fut très complexe ; elle eut, elle aussi, ses désœuvrés, ses débauchés. Ce n'est pas seulement à la cour qu'on trouve des Mme de Chevreuse et des Mme de Montbazon. Ce temps paraît emporté avec autant de force vers toutes les passions, les moins élevées aussi bien que les plus

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nobles. En outre cette société, si elle commence à se raffiner, n'a rien encore de guindé; elle laisse à la fantaisie, à l'imagination, une certaine part, elle ne hait pas la gaîté même un peu vive, ni le rire même un peu gros. Si cette note ne se retrouve pas dans la peinture, une pareille disposition d'esprit prépare peut-être certaines œuvres de la gravure ou bien sauve de l'emphase les productions du grand art.

Ajoutons immédiatement qu'une bonne partie — la plus nombreuse — de la société a eu plus de pureté dans ses mœurs, plus de régularité dans sa vie. Sans échapper aux faiblesses humaines, elle ne leur a laissé qu'une petite place dans son existence. Elle apparaît digne et fîère, noble avec une pointe de gravité, préoccupée de ses devoirs privés ou publics, donnant en somme des exemples de probité, de moralité, quelquefois même de vertu. La famille du marquis de Rambouillet presque entière, celle des Gondi — avant le trop célèbre cardinal de Retz, — celle des Arnauld — même en dehors de Port-Royal — et tant d'autres réalisent des types accomplis d'honnêtes gens, donnant au monde ce qui lui est dû, tempérant de bonne grâce et d'agrément la sévérité des principes, conciliant le goût des choses de l'esprit avec le souci des devoirs de la conscience. On rencontre là peut-être un moment unique dans l'histoire de l'âme et de l'intelligence françaises.

Ce qui marque d'ailleurs ce temps et ce qu'il faut

faire observer qaand oa étudie son œuvre intellectuelle, c'est que les idées et les sentiments y sont toujours supérieurs à la conduite. Tous les hommes y pensaient mieux qu'ils n*agissaient ou, pour parler plus exactement, ils pensaient bien, même quand ils agissaient mal. En premier lieu, ils se trouvèrent mêlés comme acteurs ou spectateurs à des événements graves. Les faits qui se déroulaient devant eux les faisaient échapper à chaque instant à la vulgarité de la vie. Tous ne furent pas des héros, mais tous entendirent parler d'actions héroïques, et il en passa quelque chose dans leur cœur. Us prirent par là la faculté des conceptions fortes, Taptilude à recevoir l'impression du grand. En dehors de ces mouvements impétueux — suivant l'expression de Cor-, neille — qui agitaient leur âme par instants, ils apportaient dans le gouvernement journalier de l'existence des idées en somme élevées. Non seulement ils tenaient aux convenances, à la distinction, mais ils possédaient Tinstinct de la règle.

Mais voici qui domine toutes les influences et les tendances, qui, mauvaises les tempère, bonnes les complète, qui presque les concilie : Tidée religieuse. C'est éminemment la directrice de la société dans cette première moitié du siècle.

On sait quels dangers la Réforme avait fait courir au catholicisme et que les papes entreprirent de les combattre en donnant à l'orthodoxie une force nouvelle. L'œuvre du concile de Trente passa, sauf des réserves, dans la plupart des États demeurés fidèles

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à la papauté, seulement elle y passa en prenant, suivant les lieux, des caractères ou des physionomies différentes.

En France, après l'ébranlement terrible des guerres de religion et les secousses qu'avaient subies les âmes, on éprouvait dans la grande masse de la nation un singulier besoin de repos ; on aspirait à la stabilité dans un dogme simple. On ne demandait plus à la religion d*être militante, mais simplement agissante. L'influence vint tout d'abord et surtout de trois hommes : saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, saint Vincent de Paul.

Le premier (1567-1622) s'adressa surtout au cœur, et il fallait, pour ainsi dire, commencer par là dans ] ce temps de haine. Il prêcha une religion toute d'amour, de mysticisme attendri, de béatitude. 11 | répandit dans les âmes une paix ineffable. Le cardinal de Bérulle (1575-1629) appartient encore plus directement à la France du xvii® siècle ; sans négliger le sentiment, il se préoccupa surtout de rendre à la religion l'influence qu'elle courait risque de perdre sur les intelligences. Il voulut qu'elle se refît savante, au besoin philosophique, qu'elle se retrouvât en état de conduire les esprits. De là, en 1611-1613, la fondation de l'Oratoire, destiné k former des prêtres pour la prédication. Sa piété profonde, à la fois ardente et positive, le mélange parfois singulier qu'il offre de visées politiques et de croyances désintéressées, d'ultramontanisme et de patriotisme, ses efforts pour subordonner les intérêts laïques aux

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intérêts religieux, Fappel constant et simultané à la raison et à la foi, tout fait de lui le représentant le plus éclatant du christianisme de son temps. Saint Vincent de Paul (1576-1660) n'a pas cette ampleur; il y gagne peut-être d'échapper à ces contradictions. Sa foi est plus simple que celle de Bérulle, moins alanguie que celle de François de Sales, et surtout il la dirige presque exclusivement vers Faction, plus encore vers la charité (Sœurs de la Charité; Hospice des Enfants-Trouvés; Hôpital des Vieillards, devenu la Salpétrière en 1656). Il y a là, avec des formes nouvelles et appropriées au temps, la reprise de Fœuvre de l'Église au moyen ège, et une sorte de sentiment populaire, qui manquait à Bérulle et même à François de Sales.

Ces trois hommes, on le voit, représentent admirablement leur époque : ils lui prennent et ils lui donnent quelque chose. S'il est vrai qu'elle a su mieux que d'autres réunir les trois facultés de sentir, de penser et d'agir, on voit bien, dans ces aptitudes, la part qui revient à chacun de ces apôtres de la religion. On aurait à citer à côté d'eux bien d'autres prêtres plus obscurs ou des laïques (l'abbé Bourdoise, M. Ollier), qui collaborèrent à leur tâche ou la complétèrent. Ainsi se préparait un clergé véritablement remarquable par la pureté de sa vie et la valeur de son intelligence, avant d'être illustré par quelques génies supérieurs.

Mais ce qui le distingue surtout d'autres clergés et ce qui fait que son histoire nous appartient, c'est

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Tunion étroite de la société avec lui. Auprès de tous ces prêtres se trouvent des membres du monde laïque, coopérateurs dévoués et ardents, grâce auxquels leur action se ramifiait très avant dans toutes les branches de la nation. Saint François de Sales avait entretenu avec Mme de Chantai une correspondance suivie et active, et cette femme vertueuse et passionnée fut comme une intermédiaire entre le saint évéque et ses contemporains. Bérulle vécut en rapports constants avec Taristocratie ou la haute bourgeoisie : il exerçait une véritable direction de» consciences. Tous s'adressaient à lui pour trouver le soulagement à leurs souffrances morales, la force nécessaire pour revenir au bien; en revanche, il s'adressait à tous pour faire pénétrer partout ses doctrines, répandre son esprit, défendre ses idées. Il se faisait une transition insensible et qui s'étendait fort loin, du monde ecclésiastique au monde séculier, et avant Port-Royal ou en dehors de lui, on trouverait plus d'une âme ecclésiastique sôus l'habit laïque.

D'ailleurs il y avait, pour ainsi dire, contact incessant entre les deux états ou passage fréquent de l'un à l'autre. « Il faut songer à faire la retraite », écrivait mélancoliquement Racan. Mais la retraite à laquelle on songeait, c'était la retraite religieuse. Ou bien, l'âge venu, on se retirait dans un couvent pour y vivre dans toutes les pratiques de la piété, ou bien, au cours même des entraînements de la jeunesse et des affaires, on y venait passer quelques

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jours pour s*y reprendre soi-même, « y soigner son âme », y accomplir sans diversion les devoirs religieux. Signe du temps, même les romanciers se convertissent et, convertis, deviennent les plus rigides des pénitents; Gomberville entre à Port- Royal en 1645 ; la même année, Desmaretz de Saint- Sorlin se donne tout entier à la dévotion.

Quant à saint Vincent de Paul, il eut des coopérateurs d'autant plus nombreux que son rôle est plus simple et plus pratique. Les Gondi, même Hetz, le soutinrent depuis le premier jour jusqu'au dernier, la reine Anne un moment Tappuya de son autorité, la marquise de Maignelais suivait ses inspirations, Mme Legras s'associa à ses bonnes œuvres. Les Sœurs de la Charité, on le sait, commencèrent par être des « confréries laïques ».

On peut ainsi dégager quelques traits du catholicisme français au commencement du xvii® siècle. Il n'est pas imposé, mais accepté. La piété fut raisonnée, ce qui n'enleva rien à sa sincérité ; elle fut grave, mais sans rigorisme, h la fois contemplative et active. Elle se maintint à l'écart de la religion théâtrale de l'Italie; elle n'alla pas jusqu'à Ignace de Loyola, ni jusqu'à sainte Thérèse. Ou plutôt elle prit quelque chose de ces diverses tendances, mais en les modérant à la mesure des siennes.

Port-Royal, il faut le remarquer, ne fit d'abord qu'appliquer ces sentiments, non sans les amener jusqu'à l'extrême de leur expression. Le premier Port-Royalj en effet, n'a rien de militant. Les soli-

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taires n'y cherchent qu'un lieu où ils puissent vivre loin des tentations plutôt encore que loin du monde. Ce qui les distingue, c'est une morale plus scrupuleuse, plus méticuleuse parfois, un détachement plus complet des intérêts d'ici-bas, un esprit qui transige plus difficilement avec les faits, une foi un peu plus raide, toute prête à devenir plus âpre. Mais tout cela, en définitive, ne s'éloigne pas tant de Bérulle ou de Bourdoise. Le vrai caractère de Port-Royal résulte moins des croyances que de la mise en commun des croyances, de cette association qui en fait un véritable ordre laïque, et de ce retirement complet — pas définitif pourtant — de la société. Rien de plus significatif pour l'histoire du siècle.

Faut-il donner une place à. part au protestantisme? Oui à coup sûr, si l'on songe au dogme, car aucun des catholiques, si ennemi qu'il ait été de l'ultramontanisme ou des jésuites, n'a transigé avec la Réforme. Mais quand il s'agit surtout d'étudier les dispositions intimes des âmes pour mieux connaître les aptitudes des intelligences, il n'y a pas un écart considérable d'une croyance à l'autre; pour mieux dire, jamais elles n'ont plus confiné sous ce rapport. Même souci de la morale, même gravité, plus rigide ici peut-être, ailleurs plus transigeante; même sens de la vie, même confiance dans la raison, mais dans la raison soumise à Dieu.

Ainsi, avec des nuances, ces diverses formes de l'esprit religieux pouvaient favoriser un art qui

allât de Poussin jusqu'à Le Sueur et Philippe de Champaigne, c'est-à-dire du spiritualisme à Tascétisme.

11 en allait autrement des jésuites. Mais ici il faut tout de suite s'entendre. Les jésuites de France n'étaient pas tout à fait sous Louis XIII ce qu'ils devinrent plus tard, en grande partie par la faute de Louis XIV. Malgré leurs démêlés avec le gallicanisme, ils ne se mettaient ouvertement pas en lutte avec l'esprit du temps; ils aspiraient à le conduire par des voies douces, et puis surtout ils sentaient, dans l'habileté profonde de leur diplomatie, qu'il importait de cacher leur ambition en face d'un maître comme Richelieu. Contenus et favorisés par lui, ils avaient des convoitises moins âpres. Cela ne les empêchait pas, bien au contraire, d'agir sur une portion considérable et influente de la société. Ils lui offraient une religion polie, facile, avec une pointe de subtilité, un culte séduisant par son éclat, imposant par sa pompe ; des pratiques dont la multiplicité enlaçait les habitudes, dont les résultats presque tangibles attiraient les fidèles ou les pécheurs. S'il entrait de la mode dans le succès qu'ils obtenaient, il y avait mieux aussi. On n'oubliera pas qu'ils eurent des Sirmond, des Petau, des Labbe, des Bolland, avant même d'avoir Bourdaloue. Leurs statuts leur recommandaient de se mettre en communication avec le siècle, ils n'y faillirent point, et ils visèrent surtout à s'emparer de l'instruction. Ici la lutte fut vive, ardente, et ils usèrent de toutes les

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armes. S'ils réussirent presque à remporter, ils le durent autant à leur habileté professionnelle qu'à leurs manœuvres politiques et à leur pouvoir occulte. Ils firent de la culture intellectuelle ce qu'elle devait être pour une aristocratie mondaine : ils la rendirent facile comme la religion, brillante comme elle. Ils donnèrent à l'imagination superficielle tout ce qu'ils enlevaient au raisonnement, la seule aptitude de l'esprit humain qu'ils redoutassent; ils se montrèrent coulants en fait d'exigences mondaines, préoccupés surtout de sauver l'orthodoxie en malière de dogme.

Autant de conditions de succès, surtout à la cour, et ils y réussirent, mais, en somme, ils réussirent presque partout, excepté à Port-Royal. Ils devaient influer sur les arts de deux façons : en ayant des arts à eux, spécialement une architecture et des architectes, et en inspirant aux arts qui ne leur appartenaient pas un certain esprit. Reportons-leur en partie la conception décorative de la peinture religieuse, la physionomie que présentent nos églises, un je ne sais quoi de maniérisme, mais sans oublier que les tendances du monde de cour y sont pour beaucoup. Admettons aussi (et tout ce que nous venons de dire d'eux y conduit) qu'ils pouvaient admettre un art comme celui de Poussin, qui peignit en effet pour eux le Miracle de saint François Xavier, ïtidls ils s'arrêtent bien en deçà d'un Le Sueur ou d'un Philippe de Ghampaigne.

Ces mœurs et ces idées du temps par quelle voie

passèrent-elles dans l'art? Ce n'est pas par la littérature, au moins directement. Qu'on examine les sujets traités par les artistes, de 1610 à 1660, on n'en trouvera pas un, je crois, qui vienne des œuvres littéraires, des plus grandes comme des plus médiocres. Les tragédies de Corneille ou de Rotrou ne fournissent pas de tableaux à Poussin, à Vôuet, à Le Sueur, de motifs de sculpture à Sarrazin. Il en est de môme des romans, depuis VAstrée jusqu'à la délie, de la comédie, et cela qu'il s'agisse de l'art classique ou de l'art réaliste. Le premier en effet s'adresse avant tout à l'antiquité païenne ou chrétienne, sans intermédiaire; je veux dire qu'il y choisit par lui-même et librement. S'il avait pris les Horaces ou Cinna, il eût évité en quelque sorte de s'adresser à Corneille, mais fût retourné tout droit à Tite-Live ou à Suétone. Même observation pour le christianisme. Les peintres ont représenté des martyres, ils n'ont pas eu l'idée de prendre celui de Polyeucte, illustré cependant par un chefd'œuvre dramatique.

Mais un tableau se composait dans les mêmes conditions qu'une tragédie. Rappelons- nous la genèse d'une pièce, comme celle des Horaces; Corneille a trouvé le fait initial, l'idée première dans Tite-Live. Son œuvre a consisté à en analyser les éléments pour en faire sortir des personnages et une intrigue, à en dégager les caractères, à y retrouver ou à y mettre des sentiments. C'est absolument ce que fait Poussin et ce que font, au génie

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de Corneille près, tous ceux qui traitent des scènes de l'antiquité.

Dans la littérature moderne les peintres n'ont guère pris que l'Arioste et le Tasse pour inspirateurs. Il se passait en effet pour la littérature la même chose que pour Tart, et ces deux poètes étaient mis au rang des anciens au même degré que Raphaël, Michel-Ange, et quelques-uns des peintres illustres de la Renaissance. En dehors de cela, l'actualité était pour ainsi dire proscrite.

Et pourtant il s'en faut de beaucoup que la littérature ait été sans influence sur l'art ou plutôt qu'on puisse nier entre l'une et l'autre des ressemblances d'esprit et de sentiment. Seulement, elles s'expliquent en grande partie par l'influence supérieure des idées du temps. Par là se justifient des rapprochements comme celui qu'on a fait si souvent entre Corneille, Descartes, Poussin. Mais on devrait surtout s'adresser aux œuvres littéraires d'un ordre moins élevé, et par là plus courantes, pour saisir la diffusion des idées et des sentiments. Les sermons, par exemple, ont pu avoir sous ce rapport une grade action; fleuris, dans l'école des jésuites, plus graves chez les jansénistes, ils tournaient évidemment l'âme des peintres et des sculpteurs vers une certaine conception religieuse, dont leurs œuvres ensuite portaient plus ou moins lar marque. Peutêtre même l'artiste, sans le savoir, y prenait-il parfois la pensée première d'un sujet qui, par un travail d'esprit difficile à ressaisir, se représentait plus

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tard à son esprit; Thistoire du tableau du Crucifix aux Anges * fournirait à la fois un exemple et un argument.

Quant à la littérature d'imagination, c'est dans ce qui constitue sa manière d'être, son style, qu'on cherchera les rapprochements avec l'art. Elle avait une certaine façon de se figurer l'âme humaine et de la peindre; elle y exprimait tantôt la grandeur, Ténergie, tantôt un héroïsme plus romanesque, quelquefois doucereux et fade. Elle voyait les choses à travers certaines habitudes d'esprit, elle les décrivait en vertu de certains principes et d'une pédagogie particulière. Elle mettait partout la noblesse, la dignité conventionnelle, sinon l'afféterie et la préciosité. Les artistes ne pouvaient guère se soustraire à ces influences, d'autant qu'elles venaient des écrivains en faveur auprès des gens du bon ton. Donc les Voiture, les Balzac, les Desmarets de Saint-Sorlin , les Godeau et tant d'autres de la même école ou plutôt du même monde, voilà peutêtre les écrivains qui ont le plus agi sur le style artistique, au moins en ce qui concerne les tendances moyennes. Mais ce qu'ils donnaient aux artistes, ils l'avaient reçu en grande partie de la société elle-même.

Ainsi, de quelque côté que nous tournions nos regards, nous observons certains traits communs dans tout ce qui constitue l'histoire de cette époque.

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