‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 17 sur 181 · Voir ci-dessous, troisième partie, chap. m · texte numérisé non relu

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118 LAKT ET L HISTOIRE.

Grande place faite à la pensée et à la raison; faculté de concevoir et tendance à tourner les conceptions en théories; pondération cherchée dans les faits comme dans les idées; sentiment de la règle se conciliant avec une certaine souplesse d'esprit; aspirations vers Tidéal mêlées à un sens exact des choses positives; croyance religieuse sincère, voilà pour les intelligences et les âmes.

Tendance à la centralisation, mais plus encore au groupement volontaire; unité laissant quelque chose à la liberté et à la variété des tempéraments «t des aptitudes, voilà pour l'organisation.

Sentiment de la dignité, mais sans rien de guindé ou de factice; personnalités très fortes; faculté d'agir aussi grande que celle de concevoir et de sentir; voilà pour les individus.

Éducation commune presque identique et fondée sur le classicisme, goût prononcé pour les choses de l'esprit, voilà pour les directions générales.

Qu'on examine la politique extérieure de la France si puissante et si raisonnée dans sa conception première, si mesurée dans son but, si décidée dans son exécution, si héroïque dans ses actes ; qu'on prenne un Richelieu, aussi bien qu'un Descartes, un Poussin, et l'on verra se manifester dans leur plus haute expression certaines de ces qualités. On les retrouverait, moins marquées ou moins complètes, dans des personnages de second ordre, dans les collaborateurs de Richelieu, dans un écrivain comme Malherbe, un architecte comme Le Mercier.

On peut se rendre compte maintenant de ce que la société demandera avant tout à l'art. Elle ne tiendra à retrouver en lui ni l'imitation exacte de la nature, ni la pure fantaisie, ni la délicatesse, encore moins la mignardise. Aussi bien que le joli, elle proscrira, ou il s'en faut de bien peu, le laid, le trivial, le grivois, le sensuel; elle fera dominer dans Fart la raison sur Timagination; elle voudra qu'il traduise Tidée de grandeur ou de noblesse qu'elle conçoit, telle qu'elle la conçoit, sans solennité théâtrale ; elle cherchera en lui l'homme considéré surtout comme un être moral; elle aimera à y retrouver ses croyances religieuses, ou bien dans leur grandeur philosophique, ou bien dans leur intimité, ou bien encore dans l'éclat de leur manifestation extérieure. Enfin elle exigera partout la logique et la clarté, c'est-à-dire le souci de la composition, l'ordonnance, la clarté, l'équilibre.

Tout cela s'accorde en partie avec les doctrines d'école, car elles ne se fondent ni sur l'imitation pure et simple du réel, ni sur l'individualisme; elles cherchent à s'appuyer sur des principes. L'antiquité, Raphaël, même les Carrache se prêtent en somme à fournir les formes dans lesquelles se moulera l'art de la première moitié du siècle. Il n'y a donc pas antinomie entre l'école et le milieu. Ne disons pas non plus qu'il y a toujours accord absolu; ce serait méconnaître les conditions mêmes de l'art. Il ne traduira pas toujours exactement la pensée religieuse. Mais ce ne sera pas l'intention religieuse qui

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manquera chez lui, ce sera radaptation adéquate de l'exécution à l'intention, et les contemporains les plus pieux finissaient par s'y tromper en face d'un tableau de Vouet ou de Le Brun, puisqu'ils étaient pris eux aussi par ces doctrines de l'antiquité, à travers lesquelles ils finissaient par traduire leur propre pensée.

Mais surtout, pour avoir le sentiment exact des choses, il faut les examiner dans leur ensemble. Ainsi, à ne prendre que la peinture, on serait tenté de se demander où Ton trouve à ce point cette sorte de suprématie de l'idée chrétienne que nous avons signalée. L'impression change immédiatement et se rectifie, dès qu'on rapproche de la peinture, la statuaire et l'architecture. Alors, quand on voit que Paris se couvrit et se renouvela en quarante ans d'églises et de couvents, comme en plein moyen âge ; quand on observe le développement et les caractères de la sculpture funéraire, le nombre des tableaux de piété, on sent à n'en pas douter où allaient la plupart des préoccupations du temps. Ce fait matériel, pour être indépendant du jugement esthétique, n'en a pas moins sa portée historique et significative, même pour l'art.

Et d'ailleurs, si l'on trouve dans le siècle des tendances communes, elles ne furent pas absolument identiques, on l'a vu, et se prêtèrent à des manifestations variées. D'abord, elles admettaient l'art aussi bien païen que chrétien, et il fut l'un et l'autre avec autant de fécondité. En outre, à con-

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dition qu'il ne se mit pas en opposition formelle avec la direction générale des esprits, elles lui laissaient une assez grande marge pour répondre à des goûts différents.

N'oublions pas que la société va de Richelieu à Mazarin, de Louis XIII à Anne d'Autriche, d'un Amauld à un Retz et à un Gaston d'Orléans, d'un Turenne à un Condé, d'une Mme de Maîgnelais à une Mme de Chevreuse. Ne nous étonnons donc pas qu'il y ait eu Cyrano de Bergerac et Scarron à côté de Corneille et de Descartes; Vouet, Romanelli à côté de Poussin, et qu'on se soit plu aux uns comme aux autres.

Ainsi l'art se fera somptueux et décoratif pour la cour, pour les particuliers riches et amis du luxe, k condition de garder toujours, même dans sa fantaisie, la dignité, la noblesse, et de se conformer à la théorie classique. Il deviendra, pour les jésuites, brillant, presque chatoyant, superficiel dans son expression religieuse, pourvu qu'il conserve un certain sentiment de la grandeur des dogmes catholiques. II pourra même aller jusqu'au réalisme, sous réserve de le mettre au service d'une pensée et d'un sentiment.

Ce qui lui permettra de correspondre ainsi aux diverses aspirations des diverses parties de la société, c'est que précisément l'initiative lui viendra d'elle, non du pouvoir : grande différence avec l'époque de Louis XIV. Sous Richelieu, sous Mazarin, il échappe à la tutelle officielle, administrative,

bureaucratique; enfin il n'existe pas encore une prétendue orthodoxie, un credo académique imposé. De là, avec Tunité dans les tendances générales, la variété, la flexibilité, la liberté, la vie en un mot. Sous Louis XIV, l'art devient une admirable machine; avant lui, c'est un organisme.

Ces différentes tendances se sont maintenues dans la société jusque vers 1660. Même avec la société de la Fronde, le sentiment religieux ne s'affaiblit pas. C'est le grand moment de saint Yincent de Paul comme du jansénisme, et c'est aussi celui du Saint Bruno de Le Sueur. On ne jugera pas non plus que les sentiments héroïques aient exercé moins d'action sur les âmes, à l'époque de Rocroy et de Lens. Cependant deux observations devront être faites et retenues, mais à l'état de nuance. En premier lieu, la diminution d'influence de la classe bourgeoise moyenne et, au contraire, le développement de l'aristocratie de cour. En second lieu, l'exagération dans cette aristocratie du sentiment romanesque, du raffinement dans l'élégance ; moins de tenue et de force dans l'esprit, plus d'emportement dans les passions, dans l'amour du luxe, dans les convoitises; moins de discipline intellectuelle et morale, le goût des fantaisies, des aventures, des hasards ; la curiosité des choses défendues poussée par quelques-uns jusqu'à l'incroyance.

Cela coïncide avec le gouvernement d'Anne d'Autriche et de Mazarin, c'est-à-dire avec la puissance exercée par des âmes d'une nature inférieure à celle

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de Richelieu et de Louis XIII; cela coïncide aussi avec une reprise de Tinfluence italienne, due à Torigine du premier ministre, à l'esprit, pour ainsi dire, plus méridional d'Anne d'Autriche et à la venue en France de nombreux ultramon tains. Sans parler de la famille du cardinal et de ses créatures, on constatera, presque à la même date, Tappel fait au financier Particelli d'Emeri pour gérer le trésor et au peintre Romanelli pour décorer le Louvre.

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