CHAPITRE II
l'architecture
Avec la première moitié du xvii* siècle, notre architecture] moderne se forme et Paris prend une nouvelle physionomie, celle qu'il garde encore en grande partie aujourd'hui. Nous possédons la série complète des spécimens architecturaux à partir de Henri IV, même certains quartiers sont demeurés à peu près tels qu'ils étaient vers le règne de Louis XÏII. 11 y a plus, les maisons modernes et beaucoup d'édifices publics demeurent encore conçus d'après le système de construction et de décoration formulé et mis en pratique entre 1610 et 1660.
Paris et ses environs devinrent, au même moment, le centre principal du mouvement artistique, dans l'architecture comme dans le reste, et cette époque marque le début d'une phase d'agrandissement de la capitale. La ville va rompre son enceinte devenue
trop étroite, absorber une partie de ses anciens faubourgs, prolonger Taulre vers la campagne, où le périmètre des maisons bâties s'étend de plus en plus *. On suit facilement ces progrès sur les plans de Tépoque : il en fut publié un très grand nombre entre 1610 et 1660. Le point de départ se prendrait assez -bien dans le plan de Belleforest (1575), qui représente encore à peu près la ville du moyen âge. Ceux de Vassalieu (1609) et de Quesnel (1609) donnent l'état des choses à la mort de Henri IV. Les plans de Tavernier (1630), de Jean Boisseau (1649 à 1652), surtout de Jacques Gomboust (1652), le plus intéressant et sans doute le plus exact de tous, montrent le travail accompli dans Fintervalle de cinquante ans environ et permettent d'en constater l'importance.
L'extension porta de trois côtés : sur la rive droite de la Seine, à l'ouest; sur la rive gauche, dans la même direction; enfln en amont, dans Tile Notre- Dame (aujourd'hui île Saint-Louis).
A la fin du xv!** siècle, l'enceinte de la rive droite se dirigeait presque en ligne directe de la porte Montmartre à la porte Saint-Honoré et aboutissait au fleuve entre le Louvre et les Tuileries. La reine Catherine de Médicis, qui faisait bâtir les Tuileries, eut ridée « d'enclore le jardin des Tuileries et le faubourg Saint-Honoré par des murs et bastions,
1. Voir Atlas des anciens plans de la ville de Paris, gr. in-f*,
qu'elle fonda près de la rivière en 1566 »; Henri III continua les travaux, mais sur un petit espace. Au commencement du xvii* siècle, tous les plans portent, dans celte partie de la ville, la marque de tra-^ vaux commencés et interrompus, qui avaient éloigné plutôt qu'attiré les habitants. Richelieu reprit les projets vers 1633 et les fit aboutir; on dessina, de la place de la Concorde actuelle h Textrémité nord de la rue Montmartre, une ligne d'enceinte baslionnée, qui suivait presque exactement les boulevards d'aujourd'hui, et l'intervalle entre l'ancien mur et le nouveau se couvrit de constructions *. Les rues Vivienne, Richelieu et leurs alentours ne tardèrent pas à devenir un centre aristocratique, où s'élevèrent tous les hôtels des riches Gnanciers ou hommes d'Etat. Le cardinal avait donné l'exemple, en faisant édifier le palais qu'il légua à Louis XIII (Palais-Royal). La proximité du Louvre et des Tuileries, séjour de la Cour, assura le succès de ces quartiers. Les rues ou les avenues s'ouvraient sur les faubourgs par les portes somptueuses de la Conférence, de Saint-Honoré, de Richelieu, de Mont-^ martre. Au delà, près de la Seine, se créaient les belles allées du Cours la Reine (commencées en 1616).
Sur la rive gauche, le travail d'extension s'ac-
1. De Boislisle, la Place des Victoires et la place Vendôme; notice historique siw les monuments élevés à la gloire de Louis XIV (Mémoires de la Société de ï/ristoire de Paris, 1888, et tirage à part, 4888).
l'architecture . 213
complit par accroîssemenls successifs. Virtuellement, Tancienne enceinte, qui allait de la Porte de Nesle (Institut) au carrefour de Buci et à la rue de la Harpe (vers le carrefour Médicis), subsista. Mais les murs tombaient en ruine ou disparaissaient. Lorsque Marie de Médicis eut fait bâtir le Luxembourg, en dehors de l'enceinte, ce fut une raison de plus pour attirer de ce côté la population; population très composite de grands seigneurs et d'ordres religieux. Assez vite, le faubourg Saint-Germain — et on lui laissa ce nom même après son incorporation à la ville — devint un quartier aristocratique, « fort agréable, disent les écrivains du temps, par le mélange de vastes jardins et de grands hôtels », qui y unissaient les agréments de la ville à ceux de la campagne.
En amont, sur la Seine, on convertit en un centre habité un espace jusqu'alors désert. A Test de la Cité, s'élevaient deux îlots, séparés par un bras boueux de la Seine et couverts seulement de quelques masures; on leur donnait souvent le nom d'île Notre-Dame. En 1614, un certain Marie obtint la concession des deux îlots, à condition de combler le fossé qui les séparait et de les réunir par deux ponts à la rive droite et à la rive gauche. 11 fit bâtir le pont qui a gardé son nom et le pont de la Tournelle *, ils furent terminés vers 1635. Emportés plus
1. Le pont de la Tournelle a été élargi, ce qui a modifié son aspect.
d'une fois parles eaux, ils furent à plusieurs reprises réparés ou rebâtis. Dès 1648, il y avait sur l'île Saint- Louis 20 hôtels particuliers et 70 maisons. Le quartier attira surtout des financiers ou des parlementaires : les Lambert, les Bretonvilliers. Bâti presque tout d'une pièce, dans un espace resserré et nettement délimité, il donne encore dans quelques parties l'impression saisissante de ce que pouvait être le Paris de Richelieu.
Ainsi agrandi, Paris fut en outre percé d'un grand nombre de rues nouvelles qui se bordèrent de maisons. Quant à la décoration de là ville, à laquelle, suivant Gomboust, « Henri IV et Louis XIII semblent avoir le plus contribué », elle se fit en très grande partie par l'initiative particulière. C'est une chose presque extraordinaire que le nombre des édifices bâtis entre 1610 et 1660 environ, surtout entre 1610 et 1640 ; elle confirme l'impression d'expansion de toutes les forces que laisse l'histoire de ce temps. Précisément nous en trouvons la statistique toute dressée dans un ouvrage de l'époque, le Théâtre des antiquités de Paris de Jacques du Breul, dont la 4® édition parut en 1639, « augmentée d'un supplément, contenant... l'agrandissement de la ville, qui s'est fait depuis l'année 1610 jusqu'à présent ». Ce supplément énumère tous les détails de l'œuvre accomplie en trente ans; elle est imposante. On conçoit du reste qu'il en ait été ainsi, lorsqu'on se place en face des conditions historiques. La Ligue et les désastres de la dernière partie du siècle avaient
l'architecture. 215
tout arrêté en France pendant une vingtaine d'années; au jour où l'on revint au calme, il y eut comme une reprise et une poussée de toutes les activités accumulées. En même temps, la royauté avait ten* dance à devenir moins nomade, et le siège du gouvernement et de la cour se fixait peu à peu à Paris ou dans les environs. Par là se trouvaient attirés vers le centre les membres de l'aristocratie, les courtisans, les chefs des grandes administrations. Parmi eux, on rencontre bien des hommes nouveaux, les Sully, les Richelieu, les Mazarîn et leurs collaborateurs. Quant aux familles anciennes, ou bien elles ne s'étaient guère installées à Paris, alors que la Cour était partout et nulle part, ou bien elles n'y avaient que des installations devenues insuffisantes pour un séjour prolongé. A côté d'elles, les membres des corps judiciaires, dont Tédit de la Paulette (1604) grandissait le prestige et l'importance, sentaient la nécessité de se faire des demeures en rapport avec leur rôle. Enfin, comme il arrive toujours après les temps troublés, il s'était dérangé bien des fortunes, mais il s'en était créé beaucoup, surtout parmi les financiers, les traitants, et avec la fortune étaient nés des besoins de jouissance, de luxe.
Voilà pour l'architecture laïque. L'architecture religieuse ne trouva pas des conditions moins favorables pour son dé vélo ppement . En dehors delà ferveur même du sentiment chrétien, qui poussa à bâtir des églises (combien nombreuses, on le verra), la fondation
216 LES HOlfMES ET LES OEUVRES.
d'ordres monastiques ou rextension prodigieuse de ceux qui existaient entraîna la construction de maisons conventuelles multipliées *. Elles ouvraient aussi un asile, on le sait, aux âmes pieuses. Il fallait donc les faire vastes, et on les plaça dans les quartiers nouveaux, les seuls où Ton trouvât des espaces suffisants. Sans faire trop de concessions au monde, on fut amené à donner à ces édifices un caractère semi-religieux, semi-laïque. Leur luxe cependant consista surtout dans leur grandeur, dans les beaux jardins dont ils étaient entourés et qui prêtaient aux méditations ou à la retraite. Ainsi se constitua à Paris un genre nouveau d'édifices, qui correspond aussi bien aux circonstances du temps que certains de nos édifices modernes à des circonstances différentes. Qu'on ne s'étonne donc point si Tépoque fut féconde en architectes et s'ils essayèrent, presque sans en avoir conscience, de réaliser dans leurs œuvres des conceptions en partie nouvelles. Les principaux * furent : Salomon de Brosse (156o?-1626), Etienne Martellange (1569-1641), le P. Derand (1588?- 1644?), Jacques Le Mercier (1585?-i654), Jean P' Ducerceau (avant 1600 f ap. 1649), Le Muet (1591?- 1669), François Mansart (1598-1666), Louis Le Vau
1. Voir FÉLiBiEN, Ilist, de Paris, t. II, p. 12o5-1488. II appelle les débuis de Louis XIII « un temps de fécondité monastique ». Le Parlement avait entrepris de s'opposer au développement des couvents par ses remontrances de 1615, mais le roi accordait toujours des lettres patentes d'autorisation. Gela dura au moins jusqu'en 1660. Voir aussi Sauvai et V Abbé le Beuf [cités ci-dessous, p. 221).