‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 9 sur 181 · Siècle de Louis XIV^ chap. xxi · texte numérisé non relu

Siècle de Louis XIV^ chap. xxi

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Voltaire également renferme presque entièrement en France. On sait que lord Harvey le lui reprocha, et comment il répondit : spirituellement et ingénieusement, mais en somme par un détour. Ce n'est pas qu'il n'ait parfois hésité, pris entre son système et la clairvoyance naturelle de son esprit. Il avoue, par exemple, que la « saine philosophie ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et en Italie », et que « toutes les grandes vérités et les grandes inventions vinrent d'ailleurs » * ; mais il ne lire pas de ces constatations le parti qu*elles comportaient, et il revient bien vite « à l'éloquence, à la poésie, à la littérature », pour déterminer la marche de l'esprit humain, et en fixer chez nous Torientation.

Nous devions insister sur les idées de Voltaire, parce que, malgré le renouvellement de l'histoire, on ne s'en est pas encore complètement dégagé. On n*a pas assez suivi les pénétrations des siècles précédents ou des civilisations voisines dans le xvii*^ siècle français. On continue souvent à rattacher à Louis XIV tout ce qui s'est fait de grand avant lui, ou bien on se laisse dominer par un fait de hasard, la mort de Louis XIII en 1643, en oubliant que son fils monta sur le trône à l'âge de cinq ans et fut, jusqu'à la mort de Mazarin, en 1661, efl'acé et annulé autant qu'homme l'a jamais été. On lui donne ainsi Poussin et Le Sueur qu'il n'a jamais connus en réalité et, dans

i. Siècle de Louis X/F, chap. xxxii.

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une étude sur la philosophie de Tari, on a pu voir le génie de ces deux hommes expliqué en partie par la politesse et la délicatesse de la cour de Louis XIV. Quelques écrivains ont bien proposé de faire un siècle de Richelieu, ils n'ont pas poussé la démonstration à fond, et d'ailleurs ils avaient le tort de vouloir encore une fois faire tourner autour d'un homme un ensemble de faits ou d'idées, qui ne dépendent pas de lui seul et ne commencent ni ne s*fiur.rétent avec lui.

Il faut revenir sur les choses, non pour diminuer ni pour discuter actuellement Tœuvre de Louis XIV, mais pour la remettre h sa vraie place. Question de chronologie en somme. Tout vient peut-être de ce que nous avons confondu la suite des personnages dans la nation avec la succession des générations royales sur le trône. Or Louis XIII est mort avant sa génération et Louis XIV a régné avant la sienne.

A bien prendre les faits, on doit établir dans le siècle deux divisions : Tune de 1610 à peu près à 1660, l'autre de 1660 à 1700 environ. Ce sont là, bien tmtendu, des cadres qu'on doit se garder de considérer comme rigides, et les dates n'ont que la valeur d'une indication approximative. Il ne faut aussi voir dans ces deux périodes que les parties d'un tout; l'unité existe dans la teneur générale, dans la direction et dans la marche, cela n'empêche pas de constater, sinon des divergences, au moins des différences, et de trouver dans un seul et même esprit des manifestations distinctes.

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Ces divisions correspondent à la réalité des choses dans l'activité nationale, car si le gouvernement de Louis XIV et son rôle ne commencent qu'en 1661 , c'est aussi à ce moment seulement que paraît en scène la génération vraiment contemporaine du roi.

Les dates et la statistique ont fort mauvaise réputation; on nous permettra cependant de nous en servir pour un instant malgré leur revêche apparence; elles sont indispensables à la démonstration historique que nous essayons.

Qu'on jette les yeux sur la liste des hommes qui comptèrent dans la littérature et les arts au xvii® siècle, et Ton sera certainement frappé de constater le grand nombre de ceux qui disparurent aux environs de l'année 1660. Deacartes était mort en 1650 (1596- 1650), Gassendi mourut en 1655 (1592-1655), Pascal en 1662 (1623-1662), Vouet en 1649 (1590-1649), Le Sueur en 1655 (1616-1655), Le Mercier en 1654 (1590?.1654), Sarrazin en 1660 (1588-1660), Poussin en 1665 (1594-1665), François Mansart en 1666 (1598- 1666) *.

Mais si l'on veut avoir l'idée du mouvement intellectuel dans son ensemble, il faut tenir compte des écrivains et des ai'tistes qui, tout en ayant survécu plus ou moins longtemps à l'année 1660, avaient

1. On peut ajouter : Voiture (1598-1648), Vaugelas (1585- 1650), Rotrou (1609-1650), Balzac (1594-1654), Scarron (1610- 1660) pour la littérature; Louis et Antoine Le Nain (fin du XVI* siècle-1648), François Perrier (1590-1650), La Hire (1606- 1656), Simon Guillain (1581-1658) pour l'art

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cependant accompli avant cette date la plus grande part de leur existence et réalisé leur œuvre dans ses caractères essentiels ' . On inscrira au pre* mier rang le grand nom de Corneille (1606-1684); puis les noms moins éclatants, signiflcatifs pour* tant, de Racan (1589-1670), de Chapelain (1595-1674), de Scudéri et sa sœur (1601-1667; 1607-1701), de Ménage (1603-1692), d'Arnauld (1612-1694), de Claude Lorrain (1600-1682), de Philippe de Champaigne (1602- 1674), de François Anguier (1612?-1669), de Michel Anguier (1614-1686), de Mignard (1610-1695), de Le Vau (vers 1612-1670), de Le Nôtre (1613-1700). Il n'est pas un de ces hommes, on le voit, qui n'eût, en 1660, plus de 45 ans, âge de la maturité '.

On admettra bien aussi que Retz (1614-1679), Saint- Evremond(1616-1703),Sébastien Bourdon (1616-1671) et même Le Brun (1619-1690) appartiennent en réalité à une génération qui n'est pas tout à fait celle de Louis XIV. Le dernier avait, avant 1661, décoré la galerie de THÔtel Lambert, le château de Vauxle-Vicomte, etc.

N'est-il pas permis de dire que ces observations se

1. Voir la liste plus développée des artistes de la première moitié du xvii*' siècle, à la fin du volume, Appendice.

2. Si l'on examine les dates de naissance de La Fontaine (1621-1695), Molière (1622-1673), Nicole (1625-1695), Mme de Sévigné (1626-1696), Bossuet (1627-1704), Girardon (1628-1715), Bourdaloue (1632-1704), Boileau (1636-1711), Quinault (4635- 1688), Racine (1639-1699), La Bruyère <1645-1696), Coysevox (1640-1720), Jouvenet (1644-1717), Jules Hardouin Mansart (1647- 1708), on voit assez bien où commencent les vrais contemporains de Louis XIV, et Ton saisit, sauf quelques nuances, le point où le tour d'esprit se met à changer.

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trouvent en rapport avec le reste de Thistoire? Et le gouvernement de Louis XIV n'est-il pas en tout une continuation? Richelieu et Mazarin ont conçu et réalisé presque en entier le système de la politique extérieure. Le ministre de Louis XIII a fait triompher la théorie de la souveraineté monarchique et de la centralisation et il en a organisé tous les rouages. Il n'a pas attendu Colbert pour engager dans une certaine direction l'activité économique de la France, pour constituer une marine, pas plus que Louvois pour jeter les bases de notre régime militaire, Louis XIV, en 1661, a trouvé Le Tellier, de Lionne, Turenne, Ck)ndé, dans la maturité de leur expérience ou de leur génie, comme il a rencontré Le Brun, Mignard, Le Vau et tant d'autres. Il n'avait qu'à les employer et oh lui reconnaît pleinement le mérite d'avoir su le faire. On lui reconnaît aussi celui d'avoir suscité, chez ces hommes qu'il n'avait pas formés ou chez ceux dé sa propre génération, une prodigieuse énergie de production, un sentiment élevé de la grandeur. Mais aussi il a tourné à ses vues, façonné à ses goûts, plié à sa volonté les hommes et les choses. Il n'a pris dans l'âge précédent que ce qui s'adaptait à ses doctrines comme à ses passions, il a laissé tomber ou plutôt refoulé tout ce qu'il contenait de liberté, d'initiative individuelle, d'indépendance intellectuelle et morale. D'accord avec Colbert, esprit de même trempe que le sien, il a tout ramené h lui, puis tout unifié et réglementé.

Il a donc fait dévier le siècle en même temps qu'il

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Ta continué, et Ton trouverait aisément plus d'un mouvement d'idées qui s'arrête vers cette date de 1660. Pour ne parler que de Fart, ce qui restait de réalisme disparait devant les dédains ou les attaques; la pensée de Poussin est faussée par renseignement académique et, à vrai dire, ne survit pas à -Fartiste ; le sentiment religieux de Le Sueur meurt avec lui. L'unité se fait là comme ailleurs dans le sens des tendances de Louis XIY, et, là comme ailleurs, il n^y a pas seulement prépondérance d'une doctrine, mais bien plutôt domination absolue et exclusive. En art, comme en religion, il ne faut plus de dissidents.

Il n'est pas nécessaire d'insister sur les caractères généraux du xvii® siècle français ; on les a fait assez souvent ressortir. Il y a peut-être au contraire quelque intérêt à montrer en quoi la première et la seconde moitié se distinguent Tune de l'autre.

C'est d'abord en ce qui concerne la situation intellectuelle respective de la Ffance et de l'Europe. De 1610 à 1660, notre prépondérance littéraire et artistique tend à s'établir, mais elle n'est pas encore fondée, il s'en faut beaucoup. Il se passe là quelque chose d'analogue aux faits de la politique et au fameux système d'équilibre et d'alliances. Si le génie de Richelieu et de Mazarin a consisté en grande partie à croire qu'il existait une Europe en dehors de nous, à ne pas s'exagérer la puissance de notre pays et par là à mieux l'assurer, à faire appel à la Suède, à la Hollande, les lettres et les arts ont eu

aussi leurs alliances avec Tétranger. Seulement ce ne fut pas avec les mêmes pays : les affinités intellectuelles ne s*accordaient pas avec les identités d'intérêts politiques. Et du reste, la puissance intellectuelle des États n'était pas distribuée de la même façon que leur puissance matérielle. Il s'agissait ici non plus de la Suède, de la Hollande, mais bien de ritalie, de l'Espagne, de la Belgique. Enfin la France qui, dans la guerre et dans la politique, donna plus qu'elle ne reçut, reçut, dans la pensée et surtout dans l'art, plus qu'elle ne donna. N'oublions pas qu'entre 1610 et 1660, l'Angleterre, sans même parler de Shakespeare (1564-1616), eut des hommes tels que François Bacon (1561-1626), Hobbes (1588- 1679), Milton (1608-1674) ; l'Allemagne, Kepler (1571- 1631); la Belgique, Rubens (1577-1640) et Van Dyck (1599-1641); la HoUande, Rembrandt (1607-1669); l'Espagne, Cervantes (1547-1616), Lope de Vega (1562-1635), Calderon (1600-1681), Velasquez (1599- 1660), Murillo (1616-1682). Enfin l'Italie comptait Galilée (1564-1642), les Carrache (1555-1619), le Dominiquin (1581-1641), Guido Reni (1575-1642), le Bernin (1598-1680).

Ces noms, pris seulement parmi les plus éclatants, et qui désignent pour la plupart moins des individus que des chefs de groupes ou d'écoles, ne montrent pas seulement qu'il y avait autour de nous une vie intellectuelle puissante, ils peuvent aussi servir à déterminer dans quel sens allait la pensée.

A la fin du xvi" siècle, la Renaissance proprement

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dite était finie. On avait épuisé à l'excès la sève gréco-romaine, et l'imitation exclusive de l'antiquité ne semblait plus capable de rien produire. Ce n*est pas tout : menacée par le mouvement de la Réforme, l'Église avait voulu reconquérir la conduite des intelligences; elle avait paru comprendre qiie l'âme ne pouvait lui appartenir si l'esprit était à d'autres, et le concile de Trente et les jésuites avaient cherché à ramener à eux la culture intellectuelle. C'était un dernier coup porté à la Renaissance ; on la transformait en l'absorbant. A ce même moment, les intelligences et les âmes étaient comme ressaisies par les faits contemporains. On en avait eh effet rarement vu, non pas d'aussi grands, mais d'aussi puissants. Il ne s'agissait plus seulement de guerres où les peuples suivaient les rois, c'étaient bien plutôt les peuples qui, soulevés par les passions politiques ou religieuses, entraînaient avec eux leurs souverains. Partout l'effervescence, partout l'individu secoué et comme bouleversé par des sentiments d'une intensité extraordinaire.

Par ces diverses causes, la pensée échappa en partie à l'influence antique et se refit plus moderne. On ne renonça â demander aux anciens ni un fonds d'éducation, ni des éléments d'inspiration, mais ils ne demeurèrent plus des maîtres absolus et on sortit de tous côtés des cadres qu'ils avaient tracés. ! Danà certains pays et chez certains hommes, ce ' fut d'abord une cause d'affaiblissement. On né citera évidemment pas comme une œuvre d'indépendance

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la tentative des Carrache et de leur école. Mais pré*> cisément le tort des artistes italiens fut peut-être de ne pas se soustraire assez énergiquement à la Renaissance, de combattre leurs instincts par leurs théories. On remarquera cependant que la décadence de l'art italien avait commencé avant eux, qu'ils réagirent plutôt contre elle et redonnèrent à la peinture sinon de la grandeur, au moins une singulière activité. On a même le droit d'aller plus loin. A les regarder de bien près, eux et des hommes comme Guido Reni, TAlbane, etc., on arriverait à constater tout ce qu'il y a de nouveau et de contemporain dans le factice de leurs productions. Le rôle qu'y joue le paysage, le romanesque ou le brillant de leur inspiration, leur conception de la beauté plastique, surtout dans le type féminin, la fantaisie, on dirait volontiers la désinvolture avec laquelle ils traitent les sujets antiques, tout cela, qui fait leur faiblesse, montre aussi que, sans le vouloir, ils tenaient quelque chose de leur temps. Seulement ils n'eurent ni la force d'en être, ni celle de s'en abstraire.

Mais ailleurs, il se refit de véritables originalités nationales. La poésie anglaise comme la littérature espagnole se retrouvèrent en contact étroit avec le tempérament de la race. Il en fut de même de la peinture en Espagne. En Belgique, on n'a qu'à comparer les purs imitateurs de la Renaissance italienne avec Rubens, non pour avoir l'idée de Ja différence entre des hommes médiocres et un homme de génie,

mais pour comprendre comment l'esprit du siècle précédent était renouvelé jusqu'à disparaître. Enfin, à la même époque, commençait l'école hollandaise, qui allait revenir tout droit à la nature et à la vie.

Ne prononçons donc pas le mot de décadence en fait de littérature et d'art, mais ceux de transformation dans les tendances, de déplacement géographique des forces créatrices, de reprise de l'esprit réaliste. Presque partout on tend à ressaisir le sentiment de soi-même, de son époque ou de son pays.

Même dans l'érudition, on pourrait noter un changement de préoccupation : elle se fait un peu moins exclusivement grecque et romaine, moins littéraire et moins formaliste. Sans abandonner l'antiquité, elle donne quelque chose au christianisme et au moyen âge. Baronius (1558-1607) publie les Annales ecclesiastici, les Bollandistes, les Acta Sanctof'um (à partir de 1643).

Enfin, au milieu de ces combinaisons de forces, il se produisit dans toute l'Europe un mouvement de science et de philosophie, qui dépassait de beaucoup la Renaissance, tout en procédant d'elle, et échappait de bien loin à l'Église, enfermée dans Tétroitesse de son enseignement dogmatique. La préoccupation exclusivement littéraire, qui pendant trop longtemps a dominé chez nous l'histoire intellectuelle, nous a rendus vraiment trop indifférents à ces efforts de libre pensée au meilleur sens du mot. En effet, à côté des audaces si intéressantes d'un Vanini, d'un Giordano Bruno, il faut trouver quel-

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ques-unes des origines de notre civilisation scientifique d'aujourd'hui ou de nos idées dans l'œuvre d'un Bacon, d'un Torricelli, d'un Galilée, d*un Kepler, d'un Gilbert, d'un Harvey.

Tous ces savants correspondaient entre eux, formaient un monde à la fois isolé et en contact avec l'esprit contemporain, et, dans ce cosmopolitisme scientifique et philosophique, il faut remarquer la différence avec celui de la Renaissance, qui était presque exclusivement littéraire ou artistique. Il faut également y observer, comme dans l'art, un déplacement géographique du centre de gravité, qui ne se trouvait plus exclusivement en Italie.

La France sembla d*abord se mêler à ce mouvement. Dans la première moitié du siècle, il se fit entre elle et quelques-uns des pays voisins des rapprochements incessants d'idées, de sentiments, de tempéraments. Elle prit en art ou en littérature quelque chose à l'Italie, à l'Espagne, à la Belgique, en l'adaptant à ses instincts, et en essayant de l'accommoder avec ses théories. 11 en résulta chez elle quelque incertitude peut être, mais aussi une heureuse variété d'aptitudes, de tendances, de productions. En outre, elle ne s'enferma pas uniquement dans la conception littéraire ou artistique. Elle se plaça au premier rang dans l'histoire de l'érudition historique avec Denis Petau (1583-1652), Jérôme Bignon (1589-1656), Adrien de Valois (1607-1692), pour se borner à quelques noms. Et surtout elle se mêla au mouvement scientifique et philosophique, auquel

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elle donna, après Viète, Fermât, Gassendi, Pascal et Descartes.

Au contraire, dans la seconde moitié du siècle, la France tendit à se concentrer en elle et à rompre toutes attaches a^c les pays étrangers, même voisins. La politique de Louis XIV ne voulut plus tenir compte des autres États, elle chercha des. auxiliaires plutôt que dès alliés; elle finit par ne plus trouver autour d'elle, en dehors de quelques soumissions, que l'indifférence ou la haine. Louis XIV domina l'Europe par la puissance incomparable de l'organisme militaire et financier auquel Louvois et Colbert avaient mis la dernière main, mais aux jours mêmes du triomphe, où a le sentiment d'une sorte d'isolément, d'autant plus dangereux pour la France qu'il est plus altier.

Il Se passa quelque chose de semblable dans l'ordre intellectuel. Là aussi nous perdîmes le contact avec les autres pays, nous fûmes plus portés à vivre en nous-mêmes, à nous enfermer dans uûe sorte de dédain. Au moins notre souveraineté fut reconnue et acceptée de meilleure grâce, et cependant, avant de déclarer que l'esprit français domina et dirigea l'Euroiî^e, il faut s'entendre sur les mots, car Locke (1632-1704), Nev^rton (1642-1727), Leibnitz (16461717) ont exercé sur certaines parties de la pensée une influence qui a dépassé la nôtre. Quant à l'art hollandais, en pleine expansion entre 1630 et 1680, son réalisme a été une sorte de protestation dans le présent et de réserve pour l'avenir. Ce qui reste

certain, c'est que notre langue « devint presque universelle », que « les bons livres de ce temps servirent à l'éducation de tous les princes de T Europe >>, que « tout prince tâcha d'imiter Louis XI Y », que « toute nation suivit les modes de France ». Voilji, en effet, ce que la France pouvait surtout donper entre 1660 et 1700, et pour le comprendre, il fçiut encore une fois rapprocher l'histoire politique et l'histoire intellectuelle. Le développemeot à outrance de la monarchie absolue devait avoir ce résultat entre autres de rendre suspectes les hardiesses, même les initiatives de la pensée. Le gouvernement ne voulut plus, dans aucun ordre de choses, laisser « lever le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on ne peut dire » S il rêva et pratiqua « Taccord du silence ». Ces tendances coïncidaient précisément avec celles d'une nouvelle école, qui subordonnait l'idée à la forme, fondait ses doctrines sur les « vérités éternelles », pensait que les anciens les avaient trouvées et exprimées, et se donnait comme but suprême de les faire passer dans notre littérature ou dans notre art. Il se fît là comme une sorte de ligue du pouvoir, des académies, des écrivains et des artistes, dont les chefs furent, sous les auspices de Louis XIV, Colbert, Boileau, Racine, Bossuet et Le Brun.

Ainsi la France, dans cette période, n'introduisit pas d'idées nouvelles, elle en refoula plutôt quel-

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