CHAPITRE I
Avant de nous placer en face des renvres, résumons quelques traits généraux qui serviront à les expliquer.
Une activité remarquable, un art où l'unité des doctrines se concilie avec la diversité des genres et la variété des aptitudes, voilà ce qui frappe tout d'abord, quand on étudie la première moitié du xvii" siècle. Il est possible de discerner les causes principales de cet état de choses.
Ce temps est par excellence celui delà protection; la société y eut un goût passionné pour les arts comme pour la littérature. Louis XIII, Marie de Médicis et Anne d'Autriche, Richelieu et Mazarin, les ministres, les financiers, la bourgeoisie, les corpo-
rations, tout le monde s'y intéressa. Le clergé se trouva d'accord avec son temps sur ce point comme sur tant d'autres, et même Port-Royal eut son peintre.
La protection s'exerce sous toutes les formes, elle prend le sculpteur, le peintre ou l'architecte presque dès l'enfance, pour faciliter son éducation; elle le suit pendant toute sa carrière; aussi clairvoyante que libérale, elle n'attend ni le succès, ni la renommée, elle sait deviner les talents et ainsi les susciter. Le Sueur n'avait pas trente ans, quand il fut choisi par le président Lambert pour décorer son Hùtel; Philippe de Ghampaigne n'en avait pas vingt-sept, quand Marie de Médicislui commanda six tableaux pour les Carmélites. Ce n'est pas tout : rarement on a donné aux artistes plus d'occasions de faire grand : églises, palais, châteaux, tombes monumentales, vastes décorations murales, voilà de quoi élargir et élever toutes les facultés; et pas de gênes, pas d'entraves, l'argent dépensé généreusement, une libre carrière laissée presque toujours aux fantaisies de l'inspiration '.
Aussi les artistes se multiplient à ce point qu'on ne saurait les énumérer. Si nombreux qu'ils soient
1. Rien peut-être ne marque mieux le rôle de la protection et l'union étroite des artistes et de la société que l'histoire de l'Académie : elle se fonde grâce à la reine mère et à Séguier, avec le concours de M. de Charmois: elle met à sa tète un protecteur et un vice-protecteur pris en dehors d'elle, etjusqu'au bout elle inscrira parmi ses membres de simples amateurs.
dans la maîtrise, elle ne peut les contenir tous; il existe à côté d'elle une légion de privilégiés et d'indépendants. Si des Français s'en vont en Italie et même s'y fixent, l'Italie en retoui nous envoie quelques-uns de ses nationaux, la Belgique bien plus encore. Presque autant que la Péninsule, la France redevient pour eux la « Terre Promise ». Tous y sont occupés sans interruption. L'art, comme on dit familièrement, « nourrit son homme », même quand il ne donne pas la fortune ou la réputation. En effet, peu d'époques ont été aussi productives. A lire Guillet de Saint-Georges ou les historiens de Paris, tels que Germain Brice, Sauvai, on éprouve une sorte d'étonnement, devant le dénombrement des œuvres exécutées dans l'intervalle de ce demisiècle. On a alors, avec l'impression d'une époque féconde, expansive, presque exubérante, celle d'un art vivant de la vie du temps, se ramifiant dans la nation, et même gardant encore çà et là quelques attaches presque populaires.
Ce n'est pas seulement à Paris que se rencontrent ces conditions favorables. Bien que la capitale devienne de plus en plus le centre de l'activité nationale , elle ne l'absorbe pas encore tout entière, surtout au début. Il n'y a guère de grande ville de province qui n'alimente un foyer d'art : on en trouve à Lyon, à Rouen, à Nantes, à Bordeaux, à Montpellier. Les municipalités ne se contentent pas de leurs artistes, elles retiennent souvent les autres au passage et quelquefois les gardent. Les gentils-
hommes de province faisaient de même. Combien de peintres ou de sculpteurs s'arrêtèrent ainsi à Lyon, au retour de Rome, et y travaillèrent avant de rentrer à Paris ! Nicolas Mignard put demeurer presque toute sa vie à Avignon et y trouver de l'ouvrage. De leur côté, les petites villes fournissaient du travail à ces artistes nomades, dont quelquesuns eurent du talent et dont l'existence est un des traits curieux et significatifs du temps. Il se maintint donc à côté de l'école parisienne des écoles provinciales ^ comme il se maintint pendant longtemps une vie politique provinciale.
La variété dans les productions de l'art tient pour beaucoup à la façon dont s'exerça la protection et à la condition des artistes : pas de bureaucratie ni d'ingérence administrative, pas encore d'autorité académique; les amateurs nombreux et de conditions sociales diverses, de goûts non absrilument identiques. Quant aux artistes, qu'il y eût parmi eux des membres de la maîtrise, même des gens de métier et des indépendants, des Parisiens et des provinciaux, des Italiens et des Flamands, des hommes nourris aux doctrines de l'antiquité ou de l'Italie et d'autres qui s'étaient formés en plein fonds de la culture nationale, ce sont des faits dont l'importance n'échappera à personne.
1. On les a beaucoup étudiées depuis quelque temps. Voir de CiiE.NXEViKRES, Rec/iercfies sur la vie et les a-i/vres de quelques peintres provinciaux de V ancienne France. 18o3-3T, 3 vol. in-8; Réunions des Sociétés des heaux-arts des départements, 1872 à i8'J2; ArcJiires de l'Art français et Nouvelles Arcfiives, passim.
LES DOCTRINES Eï LES GENRES, 20'.]
Nous voilà bien loin des abstractions, qui résumaient l'art en quelques noms et ces noms euxmrmesen quelques formules. Ce n'est pas cependant qu'il y ait lieu de renverser les rangs. Sauf une ou deux exceptions, les plus célèbres parmi les artistes de l'époque demeurent encore les plus dignes de Tètre, mais on doit placer à côté d'eux quelques bommes, qui valent mieux que la demi-obscurité où on les a laissés. Et d'ailleurs, à grouper ainsi auprès des personnages de premier ordre certaines individualités de second ou même de troisième plan, on comprend mieux les uns et les autres, on saisit plus fortement le sens réel et la portée des œuvres.
Malheureusement le temps et une longue indifférence ont accompli leur tâche; on a si longtemps négligé la plupart de ces artistes que leur biographie s'est comme dissoute par l'effet des années, et qu'il est difficile d'en rassembler les restes. Et surtout, combien de productions ont disparu! Pour la peinture et la sculpture, cette moitié de siècle a été relativement aussi maltraitée que le moyen âge. On aura à chaque instant l'occasion de constater les pertes.
L'art que nous étudions ne s'est pas formé du premier coup : en le suivant dans son évolution, on voit fort bien comment se fît le passage de Henri IV à Louis XIV, et l'on constate une fois de plus la concordance entre les faits politiques, sociaux et intellectuels. De 1610 à 1()24 environ, on saisit encore des traces persistantes de l'esprit antérieur : le style de Henri IV, celui de la Renaissance, même le style
gothique apparaissent encore, mais de plus en plus épars, fragmentés, exceptionnels. Au contraire, les éléments qui vont bientôt dominer se constituent, se multiplient, s'associent, se condensent. Vers l'avènement de Richelieu au pouvoir, ils sont fixés. D'ailleurs, la nouvelle conception artistique, si arrêtée qu'elle soit dans ses principes, s'établit d'abord par l'action et par l'expérience, non par la pédagogie. Architectes, peintres ou sculpteurs appliquent les doctrines avant de les formuler, faisant en cela comme Malherbe et Corneille.
Mais, comme on est dans un temps de raisonnement, on va tendre de plus en plus à ramener les faits à des lois préexistantes, et bientôt paraîtront les ouvrages théoriques, c'est-à-dire quelque chose de plus que la théorie même. C'est la reprise de l'œuvre accomplie un siècle plus tôt par Joachim du Bellaj^ et ses amis, par les traducteurs de Vitruve ou par Philibert Delorme. L'art trouve aussi des Abbé d'Aubignac. Ici intervinrent les amateurs, tantôt seuls, tantôt de concert avec les artistes. M. du Jon avait déjà publié, en 1637, mais à l'étranger, son traité sur la peinture '. M. de Chambray fît imprimer en 1650 le Parallèle de V Architecture antique et de la moderne, en 1651, le Traité de la peinture de Léonard de Vinci -. Ainsi s'annonçaient les Félibien, les