‹ L'art français au temps de Richelieu et de MazarinChapitre 56 sur 112 · Voir ci-dessus, p. o · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. o

dans l'église, en présence du roi, de la reine et de la Cour. Ainsi le monument avait un caractère presque officiel; pourtant il avait été édifié par les soins de la Compagnie de Jésus et sous sa direction ; un de ses membres, le P. Derand, donna le plan et conduisit les travaux, mais il eut pour collaborateur, ou plutôt pour surveillant, Etienne Martellange. Le Général et le Conseil supérieur de l'ordre recevaient les dessins des deux artistes, leurs critiques réciproques, et prononçaient en dernier appel. Sans même se placer au point de vue exclusif de l'esthétique et de la théorie architecturale, on n'aura pas de peine à voir les défauts de ce monument. Le portail n'est guère qu'un placage et, pris en luimême, il manque de signification; la coupole est lourde; l'ensemble est sec et froid. Malgré tout, l'œuvre ne manque pas de valeur et n'est pas à dédaigner dans toutes ses parties : il y a dans certains détails d'ornementation * le genre d'imagination plutôt forte et puissante, marque de l'époque de Louis XIII. Ne craignons pas d'aller plus loin et de reconnaître que l'intérieur de l'édifice laisse une impression religieuse d'un certain genre. N'y cherchons pas à vrai dire celle qu'on éprouve en entrant dans une église romane ou gothique. Mais la grandeur et l'élévation du vaisseau, la pompe un peu monotone de la composition générale, le travail de

1. Il faut recommander tout spécialement l'examen îles boiserie? qui sont fort belles.

l'architecture. 227

la pierre, où la recherche ornementale s'unit à la nudité dans les lignes générales, tout s'accorde avec certaines manifestations à la fois théâtrales et sincères de la piété de l'époque.

Le Val-de-Grâce tient une place considérable dans l'architecture du temps '. La reine Anne d'Autriche s'intéressait beaucoup aux religieuses de l'ordre du Val-de-Gràce de Notre-Dame de la Crèche. En 1624 elle transporta leur couvent sur l'emplacement actuel et posa la première pierre du bâtiment. Mais les travaux, au moins pour l'église, ne commencèrent vraiment qu'en 164o. Cette reprise eut pour cause éloignée la naissance de Louis XIV, comme l'indique une belle médaille frappée sans doute à l'occasion des fouilles '^ et aussi le vocable de l'église : Jesu Nasc.enti Virginique Matri. Quatre architectes furent occupés successivement à l'œuvre :Mansart en donna les plans, mais ne mena l'édifice que jusqu'à 9 pieds environ au-dessus du sol; Le Mercier lui succéda jusqu'en 16o't, sans rien changer d'ailleurs aux conceptions de son prédécesseur; après lui vint Le Muet, enfin Le Duc. D'après Ruprich Robert, ce serait de ce dernier et de Mansart que le monument porterait surtout la marque. A la décoration intérieure et exté-

1. Sur le Val-de-Gràce, consulter Ruprich Robert, l'Église et le Monastère du Val-de-Gràce (164o-166o), 1875, in-4.

2. On y lit : « Ob gratiam diu desiderati régis et secundi parttis Qninto Kalend. septemb. 1038 » ; mais elle est postérieure il 1643, car elle porte : ■■ Anna... re (gnum) r (egens)... mater Lndovici XIV Del gratia Franoie et Navarre Régis christianissimi ».

rieure furent employés les artistes les plus renommés, François et Michel Anguier pour la sculpture, Philippe de Ghampaigne pour la peinture, etc.

L'architecte à qui l'on s'était adressé en premier lieu eut évidemment un rang à part dans son temps. En 1632, il avait construit l'église de la Visitation (rue Saint-Antoine); en 1635, le château de Blois pour Gaston d'Orléans; en 1642, le château de Maisons, plus tard celui de Bercy'. Les jalousies qu'il avait suscitées, les susceptibilités de son caractère ombrageux, les entreprises peut-être inconsidérées auxquelles il se livrait expliquent pourquoi il fut à un certain moment remplacé -. D'après ce que nous savons de lui et ce que nous connaissons de ses œuvres, Mansart était imbu des doctrines classiques. Il s'inspirait en grande partie de l'antiquité et de l'Italie. Le fronton, la colonne ou le pilastre, et surtout la coupole, l'inévitable coupole, voilà ses grands moyens d'action. Il appliqua quel-

1. En dehors des monumcnls cités dans ce chapitre, Mansart a construit en lent ou en partie Thôtel Conti, l'hôtel de "la Vrillière, le château du Fresne, les églises des Feuillants et des dames Sainte-Marie à Chaillot.

2. Une estampe satirique [Dihl. Nat., Cab. des Estampes, Q. b. 40) exprime sous une forme plus que vive les reproches qu'on adressait à Mansart. Elle porte pour titre « Mansarade ou portrait de l'architecte partisan, fidel avertissement à ceux qui font bastir pour se préserver de ses grivelles et de ses ruines ». On y lit : « Cet architecte... ne S(;aurait achever un bastiment sans en abattre plus de la moitié.... N'avait-il pas jeté des fondements si faibles au Val-de-Gràce qu'on en donna la conduite à Le Mercier? « On lui reproche aussi de s'entendre avec les entrepreneurs « pour voler », ou de gagner sur eux.

ques-unes de ces idées au Val-de-Grâce. Pour juger ce qu'elles valaient, il faut se rendre exactement compte de ce qu'était le monument à construire. Dans la pensée de la reine Anne, 1 église était surtout le complément du monastère, destiné à recevoir à la fois des religieuses et des femmes de la société. La Reine, la première, s'y réservait un appartement particulier. Ainsi l'édifice pris dans son entier a un caractère semi-religieux, semi-mondain. Dès lors, il semble que l'artiste ait réalisé assez bien des conditions diverses. L'église elle-même, oîi domine la recherche exclusive de ce que les architectes du temps considéraient comme le style, offre l'expression d'un culte un peu solennel et convenu. Au premier abord, on adhérerait au jugement formulé par Ruprich Robert : « L'idée ne put venir un instant (à la reine Anne) qu'il y avait entre sa pensée et les moyens d'exécution une certaine contradiction esthétique. Avec des éléments d'architecture antique, on éleva donc, suivant les données contemporaines, un vaste édifice à l'unique dieu des chrétiens. »

Gela est très exact, mais il faut ajouter aussi que le christianisme de la reine et de ses contemporains n'était plus celui du moyen âge et n"était pas le nôtre. Et d'ailleurs, l'église n'est pas seule; le monastère traduit peut-être mieux la pensée véritable de l'époque, précisément parce que les architectes ne se préoccupaient pas d'y réaliser une œuvre artistique et s'abandonnaient simplement à leurs instincts et aux sentiments du temps. Ces

vastes cours, ces bâtiments, graves dans leur monotonie, la régularité froide de l'architecture, tout devient le symbole de la pensée qui poussait tant de femmes distinguées et pieuses à se réfugier dans la contemplation et la méditation. Ne jugeons donc pas trop les choses avec nos habitudes d'esprit et avec des classifications trop arrêtées. Le Yal-de-Gràce est-il une église, un couvent? Constilue-t-il un compromis entre l'art purement laïque et Fart purement ecclésiastique? C'est précisément dans ces doubles caractères que se trouvent et son caractère et une note de l'histoire du temps. 11 en va un peu de même de la Sorbonue, où l'ensemble des bâtiments bien plus que l'église a une physionomie saisissante et inoubliable. Partout se révèle la pénétration réciproque de l'esprit religieux et de l'esprit séculier.

Page 1