‹ L'art français au temps de Richelieu et de MazarinChapitre 92 sur 112 · Conférences^ p. 91 el suiv · texte numérisé non relu

Conférences^ p. 91 el suiv

tation des chameaux, dont l'Écriture lait mention, ce qui méritait bien d'être marqué dans ce tableau, pour prouver l'exactitude et la fi délité du peintre dans un sujet véritable. » Ce fut encore Le Brun qui répondit. 11 fit observer que « M. Poussin, cherchant toujours à épurer et à débarrasser le sujet de ses ouvrages et à faire paraître agréablement l'action principale qu'il y traitait, en avait rejeté les objets bizarres, qui pouvaient débaucher l'œil du spectateur et l'amuser à des minuties.... M. Le Brun ajouta que la poésie évitait de même le récit des actions bizarres dans un ouvrage sérieux, et qu'un excellent poète de notre temps, décrivant le combat d'Alexandre contre Porus (Racine dans V Alexandre), avait retranché de sa narration que Porus était alors monté sur un éléphant.... » Lorsque le débat reprit en 1682, Coypel objecta l'exemple de Carrache, qui, « dans la Nalivité du Seigneur, n'avait pas fait de difficulté de mettre sur la première ligne de ce tableau un bœuf et un àne ». Ici on failht arriver au vrai problème, et Le Brun opposa un moment les « plus vils objets » d'un tableau aux <> plus nobles ». Mais il préféra se donner la partie plus belle en alléguant les règles de la composition, qui ne permettent pas de faire dominer le secondaire sur le principal, et surtout en affirmant que le bœuf et l'àne « n'avaient aucun fondement dans l'Évangile » '.

1. C'était atteindre du même coup et Carrache et Cliani' paignc, car celui-ci, lidèie à l'avance à sa thèse, avait fait aussi figurer le bœuf dans une Adoration des Bergers.

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Malgré tout, le débat avait eu plus de portée que ne le croyaient ceux mêmes qui y prenaient part. En délinitive, le réalisme avait trouvé là son dernier avocat, et pour longtemps on allait exclure de l'art comme de la littérature les « objets bas ». C'était une partie de la nature mise en suspicion. Boileau, Racine et Le Brun, voilà, dans les séances de 1668 el de 1682, les vrais triompbateurs; il n'était pas inutile de montrer qu'ils avaient encore rencontré quelques contradicteurs. Cette sorte de joute plus ou moins courtoise sert à faire mieux comprendre la seconde partie du siècle — et aussi la première.

Mais il faut enfin étudier dans Pbilippe de Champaigne le réalisme religieux. Là son talent arrive presque jusqu'au génie. Il se soustrait à Poussin, aux doctrines d'école et, entraîné par un sentiment d'une incomparable puissance, il n'envisage plus son art que comme un moyen d'exprimer son émotion et de témoigner sa foi.

Le peintre s'associa aux croyances de Port-Royal '. Après comme avant la persécution, il continua à fréquenter les solitaires; il leur donna une part de lui-même : ses deux filles; mais il leur dut aussi le meilleur de son inspiration.

Les portraits de la mère Angélique, de Saint Cyran, d'Arnauld d'Andiily, d'Antoine Arnauld , ont un

1. Stein, Philippe de Champaiijne cl ses relations avec Port- Royal, broch., 1892, in-8 (ou Réunion des Soc. des beaux-arts des dép% 1891, p. 630-644). — Gazier, Philippe et Jean- Baptiste de C/tampaif/ne, 1893, in-4.

3o(J LES HOMMES ET LES OEUVRES.

caractère commun : le naturel et l'énergie. On y retrouve la simplicité de tous ces personnages, sur (jui les vanités du monde n'avaient aucune prise, une sorte de robustesse et de santé morale et physique, l'expression d'une piété faite surtout de conviction et de force, étrangère aux mièvreries sentimentales. Le beau portrait de femme (Louvre, n" 1943), où l'on croit voir la sœur de M. Arnauld, paraît se rattacher à cette inspiration. La sévérité froide du costume, la dignité austère de l'attitude, l'air d'ascétisme un peu rigide en font comme l'image vivante du Port-Royal féminin. Une douloureuse épreuve allait encore élever le peintre au-dessus de lui-même : une de ses filles était déjà morte au couvent de la rue Saint-Jacques; Fautre, devenue sœur Sainte- Suzanne, y fut atteinte d'une grave maladie, dont elle guérit comme par miracle. Tout au moins, les solitaires virent là l'intervention divine. Philippe de Champaigne voulut en perpétuer le souvenir et il représenta sa fille encore étendue sur la chaise où elle avait tant souffert, et ayant auprès d'elle la mère Agnès (Louvre, 193i). Il n'existe guère d'œuvre plus saisissante, parce qu'il n'en existe guère de plus humaine. Ici, tout est de nous : rien que deux femmes, un humble mobilier, dans une chambre blanchie à la chaux. Le peintre n'a pas eu besoin de transiger avec le réel pour atteindre l'idéal, ni de faire intervenir dans un nimbe le Christ, comme Poussin, ou les anges, comme Murillo, pour éclairer d'une lueur divine ces murs dénudés.

La vie de Le Sueur (1616-1655) a soulevé jadis bien des controverses, et il a fallu d'abord la dégager de la légende comme tant d'autres existences d'artistes '. Le Sueur n'a vécu ni pauvre, ni méconnu. Mort à trente-huit ans, il a beaucoup produit et, dès l'âge de vingt-huit ans, il était — l'expression n'a rien d'exagéré — accablé de commandes. Il travailla pour les plus grands personnages, pour la reine mère. Il était même obligé de se faire aider par Patel le père (pour les paysages) et par son beaufrère Gousse \

Le Sueur n'a pas eu davantage à se plaindre du jugement de ses contemporains et il a joui vivant de sa renommée. Quant à la jalousie et aux intrigues de Le Brun contre lui, il y a là une grande part d'imagination. Ne faisons pas de Le Sueur un persécuté : rappelons-nous qu'il figure au nombre de ceux qui fondèrent en 1648 l'Académie de peinture et de sculpture, et paraît y avoir exercé dés l'abord une assez grande autorité. « Il fut du nombre des Douze qui prirent le nom d'Anciens et qui... firent dans cette nouvelle école les exercices et toutes les fonctions que font aujourd'hui les douze professeurs ^. «

1. Dussieux {Nouvelles Recherches sur la cie et les œuvres du peintre Le Sueur, 18b2, in-8) et Jal {Dictionnaire, 1872) se sont employés à cette œuvre. Jal a signalé l'acte de baptême daté de novembre 1616. — Voiraussi sur Le Sueur, Vitet, Eustuche Le Sueur, éd. de 1853, in-8; Arch. de VArt fr., 1853; Nouvelles Arch. de l'Art fr., 1877, 1878, ci passim.

2. On dit aussi qu'il eut pour collaborateurs ses trois Irères, dont cependant aucun acte ne fait mention.

3. GuiLLET DE Saint-Georges, I, p. 148. Le Sueur figure assez

3r)8 LES HOMMES ET LE? (F.IVRES.

Tout cela ne sent pas le génie maltraité, rélégué dans l'ombre, réduit, ou peu s'en faut, à l'hôpital.

On gémissait aussi sur le malheur qu'il eut de ne pouvoir jamais aller à Rome. Or Guillet dit positivement : c< Il ne voulut jamais aller à Rome ». Autre légende encore, celle de l'intimité de Le Sueur et de Poussin, pendant le séjour du dernier à Paris, de 1041 à 1642, et autre thème séduisant à développer : le grand génie de Poussin devinant Le Sueur; l'âme tendre de Le Sueur s'attachant à Poussin malheureux, en bulle aux intrigues de Le Mercier et de Vouet. Or, à ce moment. Le Sueur était au contraire en rapports d'afTection avec Vouet et l'on ne voit nulle part une trace de relations personnelles entre lui et Poussin. Ce dernier, assez défiant, peu accueillant, n'a guère dû jeter les yeux sur ce jeune homme qui débutait. Du reste, dans les œuvres qui datent de 1042 ou des années suivantes, on trouve fort peu l'imitation du maître.

Enfin on disait que le peintre était mort de la douleur que lui avait causée la mort de sa femme, qui le laissait isolé, sans famille, et on le montrait succombant au chagrin chez ces Chartreux, pour qui il avait travaillé. Or, Le Sueur avait en 1655 quatre enfants vivants; il mourut chez lui, au milieu des siens, dans sa maison de l'île Saint-Loui-, et en fait de veuf, il n'y eut dans le ménage qu'une veuve, sa

souvent dans les procès-verbaux de l'Académie; il élail parmi les rares membres qui payaient régulièrement leurs conlribulions. On se le figure ainsi : exact et range.

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femme, qui se consola sans doute, car elle vécut -^ Jf ± jusqu'en 1669. \fe^ T'

En réalité, la vie de Le Sueur se ramène à quelques termes très simples. Il appartenait à une famille roturière (son père, Catlielin Le Sueur, exerçait le métier de tourneur); quand il épousa, en juillet 16 ii, Geneviève Gousse, fille d'un maître peintre, le mariage eut pour témoins un maître épicier de la ville de Paris^ un prêtre, etc. Il demeurajusqu'au bout dans ce milieu. S'il « laissa quelque bien » à ses enfants, ceux dont on suit l'existence ne cherchèrent pas des destinées très hautes. L'un de ses fils fut tout simplement épicier — la profession comptait à cette époque parmi les notables — ; ce fut aussi un épicier qu'épousa, en 1668, une fille du peintre.

Concevons donc une existence très égale, assez facile sans doute, vouée au travail; l'homme, non pas attristé, malheureux, mais « naturellement officieux, sociable, d'une humeur gayc et d'une sage conduite », « attirant l'estime de ceux qui le fréquentaient » '. Retenons avant tout sa vie perpétuellement maintenue en contact avec l'esprit et l'àme de la bourgeoisie parisienne. Il y a là quelque chose qui explique une partie de son œuvre.

Son existence d'artiste n'est pas moins unie. Il entra de bonne heure à l'atelier de Youet, dut travailler comme presque tous les élèves de ce peintre

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