‹ L'art grégorienChapitre 2 sur 33 · I9II · texte numérisé non relu

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Qu'est-ce que Tart grégorien ? Question dont la réponse serait en apparence bien simple : Fart grégorien est celui dont les lois régissent le chant Ulurgique officiel de VEi^lise latine. Mais ces trois termes, — qui ne le voit, — ne doivent-ils pas, eux aussi, être définis ? Et, pour un profane, la définition que j'ai donnée du chant grégorien est-elle suffisamment expliquée par ce triple vocable : chant liturgique, — officiel, — de l'Église latine ?

Il y a, dans toute société, quelle qu'elle soit, un ensemble de règles destinées à en assurer le l'onctionnement : une société religieuse, plus i\\w tout autre, a besoin de telles règles. Or, si la r('ligion en général cherche à ra|)i)r()clier rhoiimic de Dieu, la religion cliréliennc, v\\ pailiculirr, s'y consacre d'une façoii plus spéciale. En ell'et, Gastoué.

•2 L'ART (;ni-(;ORlEN

les diverses religions primitives ou étrangères au christianisme, dans l'exercice de leur culte, ont bien dessein de rendre à )a Divinité leurs liommages, leurs sa(^ririces et leurs louanges, mais le culte est le propre de certains hommes, appartenant à une caste fermée; ils sont les lointains intermédiaires entre la foule et le Très- Haut.

Dans la religion chrétienne, et dans sa forme la plus parfaite, celle à laquelle appartiennent les églises vraiment traditionnelles, le culte est quelque chose de plus. Il est non seulement ce que Tinstinct naturel de Thomme appelle ainsi, mais il comprend aussi la commémoration continuelle de Jésus-Christ et de ses actes suprêmes, mais il remplit encore un rôle très net dans la direction et la formation morales.

Telle ou telle religion, dans son culte, rapproche sans doute du Créateur l'humanité par ses prières et ses suppli(*ations : seul, le christianisme y ajoute une comnuinion de plus en plus étroite de l'une à l'autre : « Soijez parfuils, a dit le Christ, comme voire Père céleste est parfait. » Les règles du culte public, de la liturgie, ne sont donc pas seulement de simples arrano-ements de convenances extérieures; elles ont encore, dans la liturgie traditionnelle deTEglise catholique, un rôle d' « ascèse », d' « exercice

spirituel )>, qui a dessein de conduire les âmes à la perfection.

Or, tout culte public, toute liturgie, qu'elle soit celle des nègres misérables du centre de l'Afrique, encore voués à un épais enténèbrement de la spiritualité, ou qu'elle soit célébrée avec les plus grandes splendeurs de la religion catliolique, toute liturgie, partout et toujours, a compris et comprend des cérémonies, — marches processionnelles ou gestes déterminés, — des prières, des lectures des livres saints, avec leur explication, des chants. Très souvent, le chant se combine avec la prière ou la lecture. La supplication VorciLio adressée à Dieu par le président de rassemblée, la lecture ou leçon présentée par le clerc ou le célébrant aux méditations dos fidèles, sont modulées sur des récitatifs déterminés.

Et comme, suivant la parole d'un Apôtre, tous sont participants du sacerdoce, ce n'est pas seulement à un prêtre ou à un sacrificateur d'élever constamment la voix au nom de tous. CIkkmiii a son rôle dans la liturgie traditionnelle. Président du (;hœur et ses assistants, chantres à la voix choisie, solistes et choristes, (dergé et fidèles ont leur part dans c^e drame sacré et sublime (ju'ost la divine liturgie.

Il sera superflu de dire qu'un système de chant envisagé sous de tels rapports doive être olli-

4 L'ATxT r.UF. GO RI EN

ciel : c'est une qualilé de sa propre essence. Le chaut ayant une étroite relation avec le texte, les paroles de la liturgie, ofïicielles elles-mêmes, ne peuvent avoir qu'un chant qui le soit aussi, ou soit soumis à des règles étroites qui en déterminent les mouvemenls.

Dans ce second ordre d'idées, nous rangerons les compositions musicales propres au culte, et que les maitres des diverses époques ont écrites, en difïerents styles, suivant les lois de la liturgie. Ainsi en est-il des œuvres de Palestrina, par exemple, chez les maîtres du xvi"^ siècle, ou de celles d'un auteur moderne, en noire temps. Mais la musique polyphonique et les œuvres plus ou moins complexes des grands maîtres, quoique étroitement respectueuses de la liturgie, ne sauraient évidemment en faire partie officielle. On ne peut aucunement imposer aux fidèles d'une petite église de campagne ou aux Esquimaux des missions de l'Alaska le répertoire de la chapelle Sixtine. Il faut donc un chant qui convienne à tous, dans le temps et dans l'espace, un chant (jui soit adéquat à la liturgie, né avec elle, prescrit avec elle, emportant comme elle les âmes, sur un mode unique, vers l'Idéal divin.

Ce besoin d'unité, marcjue du génie occidental, s'est manifesté de bonne heure. A peine l'Église, au IV'- siècle, est-elle libre de se développer,

que nous voyons le chant liturgique être l'un des objets des préoccupations de ses pontifes. Tantôt, il est vrai, les Papes romains cherchent à faire prévaloir les usages de la Ville Eternelle sur toutes les églises de leur langage, mais tantôt aussi ces églises, mues par le sens d'unité, adoptent d'elles-mêmes les cérémonies, les prières et les chants de la liturgie romaine ; il n'est pas jusqu'aux princes qui n'y voient, avec Pépin et Gharlemagne, l'un des ciments de leur empire, et le moyen de mettre fin à de fâcheuses divergences. Le chant ofTiciel de TÉodise latine est donc celui qui fut réglé par les usages de l'église de Rome; c'est là qu'il mérita le surnom de grégorien. Pourquoi et comment? Quelles phases en marquèrent les progrès triomphants ?

A la fin du vi" siècle de notre ère, un curieux paradoxe se dresse dans l'état social.

« De loin », avons-nous dit dans un précédent ouvrage ', « une époque se présente à nos regards, vaut surtout, parles événements principaux (|ui l'ont caractérisée auxyeux des généra-

I. Origines du cliaiil ronmin, l'aris. i()<.)7, [). 8. Oi\ nous ])(M'iiiollra (le ivmivovcm- à col ouvrau,*' |)«nir tt)ul(^s li>s (iiu'slioiis d'oi'ioiiK's ([iii se raflacliiMil à 1 arl i;r('"i;(M"i»Mi.

lions postérieures. Or, ce siècle est celui où les barbares se fixent définitivement sur le sol de l'empire romain; le siècle où l'Afrique proconsulaire perd jusqu'au souvenir de ceux qui détruisirent autrefois Garthage; où les vestiges de Rome antique s'efï'acent sojiis la domination des Goths, troublée elle-même par les calamités naturelles, les inondations, les épidémies terribles.

« Il semble qu'une ombre épaisse descende sur tout art, pour préparer comme la gestation d'un renouveau intellectuel qui ne se produira que dans plusieurs siècles.

(( G est vrai : mais le vi"" siècle est aussi celui qui vit l'apogée de Byzanc^e, et la grande splendeur du culte chrétien ; c'est le temps où les barl^ares se civilisent au contact des dél)ris de l'antiquité et dans la connaissance de la morale nouvelle; c'est le moment, avec les rois mérovingiens, où commence l'indépendance de la France.

« Mettons-nous donc bien en face de la réalité. Sans doute, les coutumes que chérissait fantiquité païenne ont en partie disparu ; il n'y a plus de ces grands jeux civils ou religieux qui préoccupaient les membres de toute une nation, — ceux du moins auxquels on reconnaissait le titre de citoyens; — les théâtres, les cirques sont en grande partie détruits.

« Mais, là où ces édifices sont ruinés, comme dans les Gaules, les rois semi-barbares s'efForcent de les restaurer ; ils s'enquièrent de musiciens et de chanteurs en possession de l'art romain^ pour leurs fêtes, devenues royales, de civiques qu'elles étaient auparavant, tout en restant populaires.

(( Pour la masse, il y a encore les grandioses cérémonies de l'Eglise, qui groupent le Goth et le Romain, le vainqueur et le vaincu, le civilisé et le civilisateur, dan-s l'unité d'un même culte, témoignage d'une même croyance.

« Et, si ces messes, ces vigiles, ces processions de la ville papale font oublier les jeux du cirque, à l'autre bout de l'empire, Byzance les rappelle en des courses fameuses que nous connaissons tous.

(( Les invasions des barbares ont précipité la conversion au chrislianisme des peuples de Tempire romain. Les grandes cérémonies païennes, de plus en plus délaissées, bientôt supprimées, ont jeté dans la circulation les citharèdes, les joueurs d'aulos et cLorgue, (jue les fêtes civiles elles-mêmes ne soUicilcMit plus guère, sauf à Byzance.

« Par contre, le culte chrétien, n'admettant

I. Voif la ('ui'i(Misi> coi-i'cspoiidaïu'i' (miIih- (11i»nis et Lîoèo»', dans Mi^iu\ Ptilrolo^^ic laliiK', l. LXIX, f. ")7(>. G.i'i.

que Tart vocal, et y faisant, dans une certaine mesure, participer le peuple, ce coté de la musique se développe et se transforme ; l'Eglise restant seule gardienne des beaux-arts, l'organisation de la musique religieuse est devenue ime des premières préoccupations des pontifes. » Une grande figure va symboliser cette organisation : celle du pape saint Grégoire le Grand.

SAINT GREGOIRE LE GRAx\D ET LA DIFFUSION DU CHANT GRÉGORIEN

Saint Grégoire le Grand (vers 54o-|-6o4) ^. — La Scola cantoruni, V « antiphonaire ». — Etablissement du chant grégorien en Angleterre, en France, en Italie, en Espagne.

Grégoire naquit à Rome, vers Tan 54o, d'une vieille famille romaine apparentée à la fameuse gens Aiiicia. Plusieurs ancêtres de Orégoire avaient occupé de hautes situations civiles ou ecclésiastiques". Son propre grand-père, Félix, entra dans les ordres et devint pape (483-492)^ ;

I. Il ne saurait entrer dans notre dessein d'écrire ici, ou même de résumer, la vie de Grégoire le Grand; elle est, à elle seule, beaucoup trop importante. Il n'en existe aucune publication en français. Ou consultera surtout les études données sur ce sujet par le P. (îrisar, dans la Cis'ilta Cattolica (années 1890 à 1893), et son grand ouvrage, Sun (irogono Maano ; T. Tarducci, Sfoii<( di S. (ii-i'^orio Mui^no c dcl sua tcniix), Roma, 1909, et doui Lévèc[ue, Sai/tl (ircsioirc le (nutiid eL tordre hénvdiciin , Paris, 1910.

•1. ScdiuslcM", f.cs AnciHri's de saint (iréi^oirr et leur st'putiurc do ('((initie h Saint-Print de lîome. dans la Itesiie lienedictine, XXI'' anu»'>(\

3. F(''Ii\ III, el non pas Félix \\\ (>i)innit' nous l'avions dil

lo L'ART GRÉGORIEN

d'où le fameux prologue à l'Antiphonaire grégorien put dire ajuste raison :

Gregoriiis prœsiil, meritis et nomine dignus, Undc genus ducit, summum conscendit houorem .

(c Le pontife Grégoire, digne de son nom par ses mérites, parvint à l'honneur suprême, où sa race le conduisait. » La maison familiale était une belle demeure patricienne, située au mont Cœlius, dans le clwus Scauri. Grégoire n'était pas destiné à l'état ecclésiastique ; peut-être, au fond du cœur, avait-il quelque attrait pour la cléricature ou la vie monastique, comme cela semble pouvoir être déduit de sa conduite postérieure : rien, toutefois, nen transparaît dans la première partie de sa vie. Fidèle aux traditions familiales, le jeune romain suit, aussi complètement qu'on pouvait le faire alors, les deux cycles d'études, le iriviuin et le quadrwiiini.^ en usage de son temps, et dont l'ensemble formait les « sept arts libéraux ».

Les écoles romaines, célèbres encore et douées d'excellents maîtres au v*^ siècle, avaient été ruinées {)ar les invasions barbares ; et surtout depuis le sac de Rome par les Vandales, leurs biens-fonds, ravagés, étaient devenus sans valeur : aucune ressource ne pouvait plus leur

par mcgardo dans les Origines, en suivaiil Jean le Diacre, fautif sur ce point.

LA DIFFUSION DU CHANT GREGORIEN ii

être appliquée. Ce fut l'honneur d'un homme remarquable, Gassiodore (Marcus-Aurelius Gassiodorus, environ 480-070), de se consacrer à relever renseignement dans Rome, à faire refleurir ces écoles où l'illustre rejeton des Gregorii devait puiser sa science.

Gassiodore descendait d'un général de Valentinien ; il était sénateur, fut patrice et consul. Parent de Boèce, il lui succéda après sa disgrâce près de Théodoric. G'est en 535-536 que se manifeste le plus son zèle pour la réorganisation de l'enseignement et des écoles; il s'occupe alors de recueillir des souscriptions à cet effet, afin de subvenir à l'entretien des professi dociores^ de concert avec le pape Agapet. Gassiodore écrit lui-même un manuel d'enseignement des plus intéressants^ ; dans la partie consacrée à la musique, au chapitre v, licite parmi ses sources Alypius, Euclide, Ptolémée, le patrice romain Albinus (l'un des Mécène du théâtre et de la musique vers Tan 5oo, et dont le ti'aité ne nous est pas parvenu), Apulée, et surtout Gaudence, en recommandant vivement la traduction latine ([u'en avait faite ((U('l(|ue ciiujuantc ans auparavant Mulianus (iraduclion également perdue,

j. Edile par Cioi'l)crt, Scriptoros, [. 1, p. i6. L ouvrage de (ici'bert, ([iii date de 1784, a iHi' ic'eemineul reproduit elie/; iMeyet-hoir, à (Irai/. (Sl\ l'ie).

ainsi que le traité de Gensorinus, le De acceniibus^ où le rôle de Taccent au point de vue musical était remarquablement envisagé). Gassiodore entra plus tard dans Tétat monastique.

Le traité de Gassiodore, comme celui de Boèce, servait de préparation à ceux d'Alypius, de Bacchius, d'Aristide Quintilien, de Gaudence, de saint Augustin ; ils étaient à la base de l'enseignement musical de ce temps : sans nul doute, Grégoire dut les avoir entre les mains, et les utiliser au cours de ses études. Plusieurs auteurs du moyen âge citent de saint Grégoire un traité disparu, dont les rares extraits se réfèrent précisément aux théories mises en cours par Boèce et Gassiodore et indiquent ([uelqu'iin parfaitement au courant de la tonalité antique.

Nous trouvons Grégoire vers l'âge de trente ans, en possession de la charge de Praetor ou Praefectus Urbis^ Préfet de Rome. Mais, son père mort, le laissant seul maître de l)iens immenses, tant à Rome qu'en Sicile, oii sa famille paraît avoir eu des attaches, le Praetor se démet des dignités qu'il avait. Il dispose de sa fortune en établissant des monastères dans ses propriétés de Sicile. A Rome même, il transforme sa maison natale en un monastère dont il place l'oratoire sous rinvo(;ation de saint André ; il fonde encore un monastère de l'emmes.

LA DIFFUSION DU CHANT GRÉGORIEN li

On a pu croire, avec quelque vraisemblance, que Grégoire s'était initié à la vie monastique sous la direction de Gassiodore, qui mourut à cette époque, vers 575. En tout cas, nous savons qu'on pratiquait au monastère fondé par lui, et dont il fut le j)remier abbé', la règle où saint Benoît % mort vers 54o, avait rassemblé les usages qui devaient peu à peu avoir force de loi dans tout l'Occident. Là encore, nous remarquerons la place prise par la musique dans la vie des moines, et le rôle qu'y joue l'abbé. Non seulement la règle bénédictine montre le chant mis en honneur, mais elle entre en divers détails, sur l'exécution des répons, « brefs » ou « prolixes », des aiiLiennes ; elle confie à l'abbé la surveillance et la direction générale de l'office. G'est à lui de choisir les cantiques extraits des prophètes, que les moines exécutent avec alléluia à la troisième veille de la nuit; c'est à lui de désigner ou môme de composer les /i^//?/ze6" versifiées employées dans l'office inonas-

I. Les mohics et leurs abbés u étaient pas aioi's initiés au sacerdoce et restaient simples clercs. D'après les recherches les plus récentes, il ne paraît pas certain que Grégoire ait exercé la charité d'abbé, mais qu'il avait néanmoins la direction générale de la maison qu'il avail fondée. Voir les Additions à l'ouvrage de dom Lévèque, Saint (in' ivoire le (irand et l'ordre bénédictin^ l'aris, 19 lo.

•1 . La vie même de ce saini persoiuiagr fui ('crilc par (in-- ""oire.

i4 L'ART GREGORIEN

tique ^, de fixer les lectures avec les répons qui leur convenaient. L'abbé aussi avait la direction des enfants élevés au monastère, et toutes les règles en usage lui donnaient le droit de les châtier corporellement par des coups de verge, en particulier si le jeune chanteur se trompait dans Texécution des chants liturgiques. Toutefois, et ceci est intéressant pour l'histoire de la pédagogie, saint Benoît veut qu'on n'emploie cette correction qu'avec discernement, en tenant compte de l'intellioence de l'élève, et en menaçant plutôt qu'en frappant.

Ces traits, qui forment une partie de la cliarge abbatiale de Grégoire, conviennent [)arfaitement à ce que nous savons de lui par ailleurs : hymnes de sa composition, usitées chez les moines, offices avec répons spéciaux, introduits dans l'usage séculier, la férule enfin dont il « menaçait » les enfants, et que la vénération des musiciens conservaitencore pieusementauix'^siècle, dans une des salles de la Scola caiitorum, au patriarcat de Latran, avecî un de ses livres de chant et lo lit de repos sur lequel il avait coutume de s'étendre pour y moduler.

Mais Grégoire, homme jeune, actif, instruit,

I. Elles étaient inusitées dans les églises séculières romaines, et certaines basiliques ne les ont adoptées, paraîtil, que vers le xii*^ siècle.

LA DIFFUSION DU CHANT GREGORIEN i)

au courant de la vie et des nécessités politiques, sociales et religieuses de Rome, ne pouvait rester enfermé dans Tombre d'un monastère, à une époque où l'on avait besoin de tant d'intelligences. Le pape alors régnant le choisit, r (( aggrège à l'ordre des lévites », et le nomme bientôt l'un des sept diacres pontificaux de la Ville Éternelle.

Grégoire, dès ses débuts dans le diaconat, est mis à la tète d'une charge importante. Les sept diacres pontificaux, — représentés encore à l'heure actuelle par les titulaires des diaconies cardinali('es, — ont chacun sous leur direction les diacres, moines, chantres et clercs des sept (( régions » ec^clésiastiques de Rome, qui comprenaient chacune deux des anciennes divisions civiles. Grégoire l'ut l'un de ces diacres « régionnaires », ayant au-dessous de lui les diacres ordinaires des diverses églises de sa région, les diacres « à la suite », et les mansionarii.

Or, au milieu des divers détails touchant la célébration d(^ la liturgie et la prédi (dation, l'administration (le l'Eglise et le soin des aumônes, certains soins musicaux incombaient aux diacres, dans la Rome chrétienne des premiers siècles. C'est à eux, en elTel, (|uc revenait la direction e-énérale du chant dans leur éolise respective ; ils donnaient le signal nécessaire

,G L'ART GREGOIUEX

pour (M^mmencer chacun des (-lianls lilurgiques ; avaient enfin à préparer et à exécuter eux-mêmes les plus difficiles de ces pièces, les solis de psaumes placés entre les lectures (répons-graduel, trait).

D'intéressantes épitaphes ont été retrouvées; elles nous font connaître plusieurs de ces diacres chanteurs, au iv^ siècle et au v^ Tels Redemptus, qui « émettait un chant doux comme le nectar et le miel, célébrant la prophétie par une placide modulation » ; un certain évoque Léon, que Tart déployé par lui dans le chant avait fait arriver au sacerdoce; l'archidiacre Deusdedit;le diacre Sabinus, « (|ui modulait les psaumes en de riches mélodies et chantait en sons variés les paroles saintes ».

Les ordo romains ou règles liturgiques, les plus anciens qui nous aient été conservés, bien que postérieurs, dans leur rédaction, à l'époque qui nous occupe, renferment encore, pour certaines circonstances, divers détails concernant le rôle des diacres dans le chant.

Ainsi, aux vêpres de Pâques, c'est farchidiacre ({ui choisit, parmi les sous-diacres de la Scola^ ceux qui doivent commencer le chant des antiennes et des psaumes, ou exécuter avec les enfants les versets alléluiatiques. 11 commence lui-même la première antienne à Magnificat,

et c'est le premier diacre et le second qui, successivement, entonnent les autres antiennes, quand on redit ce cantique à la procession.

h'o/'do ambrosien de la liturgie milanaise a conservé des traits bien plus nombreux des antiques fonctions musicales dévolues à Tordre des diacres. Cet ordo qui est toujours suivi dans sa plus grande partie, présente encore, à l'égard de l'office divin, ce qu'a dû être le rôle musical des diacres dans la Rome du vi^ siècle.

Les jours «: fériaux » ou ordinaires, c'est constamment au diacre de semaine à chanter le répons, pendant la station au l)aptistère, à la fin de Tollice des laudes, et il entonne 1' « antienne à quatre versets ». Les jours solennels, s'il y a un des répons Domine ne obliviscaris, Nederelinquas nos, Si anibulavero, ils sont chantés par les diacres sous la direction de Tarchidiacre. A certaines fêtes, le plus jeune des diacres lit l'Epître, le second ('hante VAlleluia, sur les tablettes d'ivoire (|ue le « ( laviculaire hebdomadier » lui a apporté à l'entrée dn chœur.

Pendant la Semaine-Sainte, pour les trois derniers jours, plusieurs répons de ce genre sont exécutés parles différents personnages de Tordre du diaconat. Tantôt ce n'est ((u'un sous-diacre, mais c'est aussi le principal diacre (jui va chanter un de ces répons /// vornii (dUa-is, oii il lui

Gastouk. a

i8 L'ART GREGORIEN

est indiqué par le primicicr des lecteurs, tantôt c'est Tarcliidiacre lui-même, qui, pour plus de solennité, se revêt du manteau pluvial ^ Tous ces chants, qui nous sont conservés parles antiphonaires ambrosiens ', sont très ornés et vocalises.

A Rome, au moment même où Grégoire remplissait de telles fonctions, des coutumes assez singulières avaient à ce sujet envahi la cléricature romaine. Pour s'assurer le concours de belles voix dans l'exécution de ces chants difficiles, et pour ne pas rompre avec l'usage liturgique qui confiait ces pièces aux diacres, on promouvait au diaconat de simples chanteurs doues d'un bel organe, sans se mettre en peine de savoir s'ils avaient les qualités suffisantes à faire un ecclésiastique.

Ces chanteurs, infatués d'eux-mêmes et de l'ordre sacré auquel on les appelait, aimaient à « nourrir » leur chevelure, dont la somptuosité, étalée sur la dalmatique soyeuse et souple que nous révèlent les belles mosaïques semi-byzantines de Saint-Gonie et Saint-Damien, ajoutait sans doute, dans leur pensée, à Teffet produit par la voix, lorscjue, en vue de tout le peuple,

1. Voir tous CCS textes clans nos Origines du cha/it romain. 1. Une belle édition moderne de \ Antiphoiiaire amhrosieii de Milan a été publiée, eu i8(j8, par doui Auielli.

ils disaient à Tambon ^ les versets de la mélodie sacrée.

Au-dessus de tous ces diacres et des sept régionnaires, se trouvait Tw arcliidiacre romain)), personnage considérable, sec^rétaire du Saint- Siège, et que ses hautes fonctions n'empêchaient pas de continuer le rôle musical que les ordo lui dévoluent. S'il élait, comme l'indique son titre, le chef des diacres, il avait également dans ses attributions la surveillance des cubiculaires, jeunes enfants attacliés à la Chambre Pontificale, parmi lesquels on recrutait la Scola des lecteurs et des pelits chanteurs; ix l'archidiacre, incombait l'ordonnance prati([ue de la liturgie papale, l'indication des cérémonies à faire ou des chants à exécuter.

Nombreuses furent donc les occasions oii Grégoire eut à se faire entendre, ou à surveiller l'exécution des chants liturgicjues. Il remplit en effet les fonctions diaconales pendant plusieurs années, et, en 585, le pape Pelage II le créait archidiacre romain, position dont on vient de dire l'importance. Cirégoire, qui avait eu successivement pour égaux, puis pour inférieurs, les étranges diacres plus haiil décrits, dut être vive-

i.(>liaii'«' placi'c soit à liMiInu' du pn'shylt'rutni , soil dans la lU't", où inoiilaicnl les solistes |)«)ni" l\'X('>outiou di-s nudodios (l(>s i'('|)ons.

■io L ART GRÉGORIEN

ment frappé des abus et des défectuosités auxquels donnait lieu cette organisation musicale. Lorsque plus tard, il su('cédera à Pelage, l'un de ses premiers soins sera de remédier à cet état de choses (voir page 28).

Mais, pour Grégoire, Faccession à Tarchidiaconat n'avait pas été seulement la récompense due au zèle d'un diacre, fùt-il régionnaire. Entre temps, de 078 à 585, Pelage l'avait délégué en qualité à'apocrisinire, — nous dirions maintenant « nonce », — à Constantinople. Ce passage de Grégoire dans la diplomatie, présage de ses hautes fonctions futures, était nécessité par le besoin de défendre les intérêts de Rome près de Pempereur Tibère Constance, successeur de Justinien.

Au moment où le légat papal prend possession de son poste, la capitale du Basileus byzantin est au plus haut degré de sa puissance. Justinien vient de mourir, après avoir marqué de son sceau toutes les institutions de l'empire et de « la nouvelle Rome » (ainsi les Byzantins surnommaientils leur ville). L'empereur législateur, qui avait touché à tout, avait dû, en réformant divers abus, pourvoir aux nécessités de la musique et des musiciens, à l'église comme au théâtre.

Plusieurs passages du Gode Justinien, dans les Novelles, et dans les Lois, visent l'organisa-

LA DIFFUSION DU CHAxNT GRÉGORIEN ui

tion musicale de Constantinople. On y fixe le nombre des étudiants à la Scolaàes lecteurs, en séparant ceux-ci des chantres ; une ScoLa des chantres estinstituée, pour le servicedela Grande Eglise^ : ils seront désormais vingt-cinq. Ailleurs, ce sont des dispositions qui interdisent aux chanteurs d'église, aux lecteurs, d'aller chanter au théâtre, qui règlent leur capacité] uridique pour les donations et les testaments.

Les bas-reliefs, les monnaies du même temps représentent les grandes orgues de l'amphithéâtre et, par les règlements plus tard insérés dans le Livre des Cérémonies de Constantin Porphyrogénète, nous apprenons encore d'autres détails sur le nombre et le jeu des orgues impériales, sur le chant des acclamations dans les grandes cérémonies religieuses ou civiles. Tout dénote à Byzance un grand luxe musical.

Dans ce milieu nouveau, qui fait opposition à la Rome semi-ruinée et appauvrie qu'il a quittée, Grégoire partage avec Tambassadeur d'Espagne, l'archidiacre Léandre, la maison d'un prélat grec, Eulogios. Ce furent plus ([ue des relations mondaines, mais un (commerce d'amitié, qu'entretinrent bientôt les trois ecclésiastiques-; leur

1. Notons au passage celle or^çanisalioii de Juslinien ; elle explique la fondation de la Scola cantoruni romaine.

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